TRAVAIL ET PAIN
voir de manger, sans travailler, un pain qui est bien à eux? Dans Tétat social où nous vivons actuellement, ils ont en effet ce pouvoir. Nous n'admettons point cependant pour TaJSîrmation de saint Paul l'exception de la richesse. Ce n'est pas le droit légal du riche à ne pas travailler que nous contestons, c'est son droit moral. Prenez l'idée du travail, ainsi quïl convient de le faire, dans sa vraie signification, sans étroitesse ; faites-y entrer, non pas exclusivement le labeur des bras, mais aussi celui de la pensée, celui de l'artiste et du savant, tout effort pour faire valoir au profit général ce que l'on possède; eh bien ! celui qui ne travaille pas, celui qui prend et ne donne pas, qui vit sur le fonds commun créé par la peine incessante d'autrui, sans rien apporter lui-même, cet homme-là, quelle que puisse être la morgue avec laquelle il contemple le commun peuple, n'en est pas moins un de ces parasites dont nous parlions il y a un instant ; il ne subsiste que parce que d'autres se dépensent pour le nourrir.
Hélas! manger c'est toujours, bon gré mal gré, vivre aux dépens d'un autre être. Oui, sans doute, et il est juste que cette pensée vous
trouble, si ce que vous mang-ez est emmag-asiné par vous sans avantage pour personne. Il en sera tout autrement si vous ne vous isolez pas, si vous vous placez au centre d'un échang-e perpétuel, grâce auquel vous ne recevez que pour donner à votre tour. Quand vous mangez, dites : puisque je vis d^autrui, je vivrai pour autrui, alors cet acte, le plus ordinaire de tous, sera vraiment transfiguré. Il n'y aura plus dans vos repas des substances détruites seulement pour votre profit ; il y aura mieux que des muscles plus vigoureux et des nerfs fortifiés ; ce que vous mangez maintenant, ce sera tout à l'heure de la justice exercée, de la charité active, des œuvres de bonté, des services multipliés. On comprend alors la parole d'actions de grâces et de bénédiction qui accompagnait, dans la vie de Jésus, chacune des occasions où il rompait le pain avec ses disciples. Un repas pris dans cet esprit est un sacrement. Manger ainsi c'est communier, c'est se nourrir du don divin, et s'en nourrir pour le répandre.
Le Métier.
Je voudrais réconforter quelques-uns de mes frères dont le cœur est plein de bonne volonté. Ils ont soif de dévouement. Ils auraient lionte d'être, je ne dis pas des tyrans et des corrupteurs, mais simplement des êtres inutiles. Ils sentent que la seule vie qu'il vaille la peine de vivre est la vie qui se donne, la vie qui consent à servir.
Mais ils sont exposés à une illusion qui paralysera l'effort de leur généreuse ambition, s'ils se laissent séduire par elle.
L'illusion consiste à croire que la vraie vie (cette vie de la liberté et de l'amour oii l'on dispose de soi en faveur d'autrui) ne peut être vécue qu'en dehors de ce qui est pour eux, pendant la majeure partie de leurs journées, la vie réelle. Ce n'est qu'aux heures, rares toujours,
OÙ ils auront pu s'échapper de la caserne, pour ne pas dire de la prison, où ils auront réussi à se soustraire aux nécessités de Texistence quotidienne, qu'il leur sera permis d'être enfin les hommes qu'ils veulent être.
Et alors voici la conséquence :
Ou bien ils seront sans cesse tentés de, déserter; s'ils n'abandonnent pas leur tâche, ils la négligeront et ne s'en feront point de scrupule, parce qu'à leurs yeux cette tâche est chose inférieure ; ils ne verront pas que le sacrifice du devoir ne saurait jamais être la voie idéale; et, s'il leur arrive de se vouloir secrètement du bien des belles œuvres qu'ils accomplissent à ce prix, ils achèveront de se tromper eux-mêmes. Car, quoi qu'il leur en semble, se dépenser en œuvres de son choix, où Ton a la satisfaction de savoir que rien ne vous forçait à vous engager, où l'on acquiert, par le bienfait rendu, autorité sur d'autres et droit à leur reconnaissance, cela est plus facile que de se plier sans murmure aux exigences d'un rude labeur, de subir allègrement, quand il le faut, le contact de caractères désagréables, ou de réprimer en soi-même les mouvements de l'humeur ou de l'amour-propre.
Ou bien ils se désespéreront. Surchargés par le travail forcé, où trouveraient-ils des loisirs