‹ Nouvelles esquisses de morale évangélique [microform]Chapitre 46 sur 56 · LE MÉTIER · texte numérisé non relu

LE MÉTIER

pour le travail volontaire et désintéressé qui ferait leur joie? Ils admettraient encore l'inégalité des conditions ; ils consentiraient à n'être pas au nombre des mieux partagés, à ne point avoir leur place dans l'aristocratie de la naissance, dans celle de la fortune, du savoir ou du talent; mais que le dévouement, lui aussi, soit un privilège et qu'ils en soient exclus, condamnés à perpétuité aux besognes imposées par la faim, voilà qui leur paraît amer et injuste.

Peut-être aiderons-nous les découragés à reprendre cœur^ et les autres à rentrer dans l'ordre, en leur rappelant ce qu'est proprement le métier^ où ils ne discernent qu'un humiliant esclavage, et ce qu'enferme de noblesse ce terme que l'usage a si fort déprécié. Un métier n'est pas uniquement un gagne-pain. Qu'on me comprenne bien ; certes, c'est chose très digne en soi que d'assurer son indépendance, de pourvoir, par un vaillant effort personnel, à ses propres besoins et à ceux des siens, et de peiner, plus peut-être qu'il n'eut été strictement indispensable, afin de rendre un peu moins lourds à des êtres aimés les fardeaux et les soucis. Je dis seulement que, dans tout métier avouable, il y a encore autre chose que cela. Savez-vous que métier et ministère c'est originairement le même

mot, et que ce mot, dans ses applications réputées les plus élevées, comme dans les plus humbles, signifie service ? Qui dit ministre dit serviteur. Un ministre d'Etat par exemple, dirig-e, il est vrai, un service public, mais c'est un service qu'il dirige; il est compris lui-même dans ce service ; son nom lui rappelle qu'il n'est rien de plus qu'un serviteur du pays. Vous aussi, quelle que soit votre fonction sociale, votre ministère, votre métier, vous servez, en vous en acquittant, les hommes vos frères ; en vous en acquittant bien, vous les servez bien, vous contribuez de façon très efficace à leur santé, à leur bien-être; vous les aidez à vivre, et n'est-ce pas là justement ce que vous avez ambitionné?

Sans doute, il n'est pas en votre pouvoir de servir gratis. A parler vrai, cela n'est au pouvoir de personne. Car nu-l, qu'il ait ou non l'humilité de le reconnaître, ne peut se passer des services des autres. Si, par exemple, vous leur procurez du pain, il faut bien qu'ils vous fournissent en retour, qui le vêtement, qui l'abri ; et l'argent n'est que le signe et l'instrument de cet échange de services. Le métier est donc aussi, nous n'en avons pas disconvenu, un gagne-pain. Mais qui vous force à y voir exclusivement le prix qui y est attaché, qui vous dé-

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