‹ Nouvelles esquisses de morale évangélique [microform]Chapitre 47 sur 56 · LE MÉTIER · texte numérisé non relu

LE MÉTIER

fend d'envisager en lui le service même, qui vous empêche d'y introduire un élément de désintéressement, un élément de gratuité? Vous le pourrez, si vous ne vous bornez pas à y apporter la mesure d'attention et d'exactitude nécessaire pour n^avoir pas à rougir du salaire qu'il vous assurera'; si vous vous mettez vous-même, avec votre intelligence et votre cœur, dans votre travail. Ne pensez-vous pas que, ainsi compris, le métier cessera d'être cette occupation vulgaire que flétrit un nom injustement avili, et que l'existence matérielle en sera glorifiée?

Et le reste, peut-être, viendra par surcroît. On a souvent remarqué que les hommes auxquels un travail déjà excessif prend tout leur temps et toutes leurs forces sont les seuls en général qui savent trouver encore du temps et encore des forces pour leur prochain. Quand vous aurez appris à transformer votre service obligatoire lui-même en service volontaire, qui sait si vous ne découvrirez pas le moyen de faire, par-dessus le marché, pour ceux qui auront besoin de vous, quelque chose de tout à fait spontané, de purement généreux, d'absolument libre?

Comment l'Ancien peut être Nouveau.

Lire 1 Jean ii, 7-11.

(( Mes bien-aimés, ce n'est pas un commandement nouveau que je vous adresse, c'est un commandement ancien, celui que vous aviez dès le début. »

Gomme s'il disait : rien d'arbitraire — donc rien de suspect — dans les directions que je vous donne; je n'ai pas imaginé, pour vous les imposer, des conditions inédites de la vie chrétienne ; ce sont les obligations mêmes que vous connaissiez, à partir du jour où l'Evangile vous a été annoncé.

Voilà de quoi les rassurer.

Mais si les nouveautés inquiètent, les vieilleries ennuient.

Je n'ai pas peur, écrivait Paul à ses amis de Philippes, de me répéter, cela vous est utile.

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Les prédicateurs feront bien de ne pas trop se départir d'une crainte qui est salutaire après tout. A défaut d'eux-mêmes, d'autres pourraient se fatiguer, et reprendre à leur compte, dans un autre esprit que celui d'un pieux mysticisme, ce mot d'un cantique qu'on leur fait chanter quelquefois, au moment même où l'on va les prêcher : u Je me lasse d'ouïr. » Ils se lasseront d'entendre toujours les mêmes choses : « Nous savons d'avance tout ce que Ton va nous dire ; ne nous donnera-t-on jamais quelque chose de neuf? »

« D'un autre côté, poursuit Jean, c'est bien un commandement nouveau que je vous adresse. »

Sa parole, à la solidité et à la sécurité de ce qui est ancien, éprouvé par le temps, unit l'attrait et la fraîcheur de ce qui est nouveau. Gomment cela?

Par les qualités littéraires, par le détail des idées, par l'imag-e qui n'a pas encore servi, par l'imprévu des termes? Sans doute le génie, même le talent, ressuscitent tout ce qu'ils touchent, et l'on peut, quand on s'appelle Bossuet ou Victor Hugo, émouvoir fortement les âmes avec des lieux communs. Mais que l'on ne compte pas trop sur des artifices de forme pour renouveler toujours l'exposé des vieilles vérités. Si l'on s'en tient à ces moyens, on n'écartera pas

longtemps la sensation du déjà dit^ du déjà vu, du déjà connu, de la fastidieuse banalité.

Aussi bien n'est-ce nullement de cela — nullement de la forme et des à-côtés — qu'il est question ici. Jean va au fond des choses : « Le commandement ancien est nouveau aussi, ce qui est vrai en lui et en vous. »

Il y a de l'obscurité dans ce langage. Quelle qu'ait été exactement la pensée de l'auteur, voici comment nous pourrions essayer de la comprendre.

Ce qui vieillit, ce sont les phrases et les formules, les lois morales ou esthétiques éternellement proclamées, les développements oratoires, les éloges les plus éloquents des plus belles choses, les explications et les théories. Mais les réalités, les grandes réalités, soit dans la nature, soit dans l'âme, sont jeunes toujours, sont nouvelles à chaque rencontre. On ne se lasse pas de la montagne, de l'océan, du ciel plein d'étoiles. Il faut avoir l'esprit malade pour prendre en dégoût, comme je ne sais plus quel écrivain neurasthénique, le printemps lui-même, sous prétexte que le printemps est attendu et que c'est toujours la même chose. Le cercle est le même, je le veux, mais ces jeunes feuilles paraissent pour la première fois ; nouvelle est cette

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verdure répandue au faîte des arbres comme un voile vaporeux; toute neuve cette floraison splendide. La lumière, dont il est parlé dans ce même fragment de l'Epitre de Jean, vous vous fatigueriez sans doute d'en entendre énumérer indéfiniment les services et vanter l'excellence, mais de la lumière elle-même vous ne vous fatiguez jamais. Elle a beau être vieille comme le monde^ et presque plus vieille que lui, si elle est la condition première de son organisation; elle a beau avoir fait la joie de vos yeux d'enfants, avant même que vous vous en rendiez compte, elle n'en est pas moins nouvelle chaque matin; et ici encore cela est vrai en lui et en nous. En lui, je veux dire dans notre cher, bon, vieux et toujours nouveau soleil, de qui dépend matériellement toute vie dans ce morceau d'univers auquel il préside ; et en nous, terre et habitants de la terre, qui vivons de ses rayons. Aussi le psalmiste compare le soleil à un jeune époux qui, après tant de milliers d'années, célèbre, comme au premier jour, la fête de ses noces, fête magnifique, fête de l'horizon conquis, de la vie sans cesse engendrée et restaurée, fête de la lumière, non des lampions fumeux et des décors salis, remisés pour servir encore jusqu'à usure complète, mais fête toujours nouvelle.

véritablement nouvelle, en lui, là-haut, dans son inaccessible splendeur, et aussi en nous, dans nos aliments sortant du sol réchauffé, dans nos corps baig-nant au sein de la lumière, dans notre activité éclairée.

Et voilà comment, pour l'apôtre, le messag-e en qui se résume l'ordre évang-élique, ce commandement ancien, permanent, est nouveau en même temps. 11 est nouveau pour lui parce qu'il n'est pas seulement une prescription, mais une réalité vécue, incorporée (car réalité quand il s'agit de la vie de l'âme, c'est personnalité) dans des personnes. Il appelle nouveau, nouveau comme l'antique lumière, l'amour saint, pur, g-énéreux, qui doit caractériser le disciple du Christ, parce qu'il contemple cet amour concentré comme en son foyer, comme en son soleil, en la personne de celui dont il dira un peu plus loin : « En ceci nous avons appris ce que c'est qu'aimer, que lui pour nous a sacrifié sa vie. » Et il l'appelle nouveau aussi, parce que, aux rayons de la lumière qui luit déjà, malg-ré les espaces encore envahis par l'ombre, l'amour, dans la personne des chrétiens eux-mêmes, a commencé d'avoir quelque réalité.

Evitons de notre mieux les redites, soyons originaux si nous pouvons l'être sans recher-

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che, apprenons surtout, par une constante expérimentation, à trouver et à montrer dans les vieux commandements de la sainteté et de l'amour, la fraîcheur, la jeunesse d'une révélation toute neuve.

Plus de Bonheur.

Il y a plus de bonheui* à donner qu'à recevoir.

(Actes, xx.)

Je le crois volontiers. Donner^ c'est prouver sa force, affirmer sa supériorité. Recevoir, c'est accuser sa faiblesse, c'est se constituer dépendant. Il est humiliant de recevoir, il est g-lorieux de donner. Celui qui reçoit devient l'obligé de celui qui donne, et cette obligation est parfois dure. Sans doute c'est la marque d'un cœur vulgaire de ne subir qu'avec répugnance le fardeau de la reconnaissance. Mais sont-ils très nombreux ceux qui ont le cœur assez noble pour ne pas se croire au-dessus de l'homme à qui ils donnent, pour ne jamais lui faire sentir à lui-même son infériorité, pour respecter chez lui, autant qu'ils le font chez leur égal en rang

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