PLUS DE BONHEUR
sont eux qui connaîtront ce bonheur supérieur — un bonheur, donc une grâce, donc un sujet de reconnaissance encore et un don reçu — îe bonheur de donner.
Car si force est à chacun de recevoir, chacun, à son tour, peut donner. C'est dans cet échange qu'est la vie, selon le beau vers de V. Hugo :
Donner et recevoir c'est faire vivre l'âme.
Les gens très riches ont de nombreux, d'énormes privilèges. Ils sont en mesure de s'accorder toutes sortes de satisfactions, et, s'ils le veulent, dans un ordre élevé, même, il faut bien le reconnaître, dans l'ordre de ce qu'on appelle « la charité. » Ils peuvent avoir la joie des récompenses immédiates, sensibles, la joie en quelque sorte de la création. Ils peuvent, d'un seul coup, tirer toute une famille, toute une communauté, de quelque affreuse détresse. Ils peuvent faire surgir de terre un palais, et le doter de toutes les ressources nécessaires, en vue de l'éducation populaire ou du soulagement des souffrances humaines. Et ainsi de suite. 11 j a pourtant un bonheur dont Jésus, — sans les en priver, car il est toujours à leur portée — leur a ravi à jamais le monopole, c'est le bonheur
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divin de donner. Le mot décisif à ce sujet a été prononcé le jour où il a exalté la valeur uniques, incomparable, du don de la veuve, de ces deux centimes insignifiants : Elle a mis plus que tous les autres!
Prends courage, o toi qui crois ne rien avoir, tu peux donner. Si même ces centimes, si misérablement pauvres, si glorieusement riches, si ces centimes te manquent, tu peux encore donner. Si tu ne possèdes ni argent ni or, ni la plus petite pièce de bronze, tu peux donner ce que tu as. Ce que tu as, peut-être est-ce seulement la vigueur de ton bras, las déjà d'un long labeur, mais qui va monter encore jusque sous le toit un seau d'eau pour une voisine infirme. Ce que tu as, c'est ton jeune sourire, lumière des vieux ans, qui illuminera pour tout le reste du jour la chambre de cet amie âgée et seule que tu as trouvé le temps de visiter. Ce que tu as, c'est une avance en connaissances, oh ! pas bien forte peut-être, mais qui te permet de faciliter la préparation de son avenir à un petit débutant. Ce que tu as, c'est ton cœur qui souffre avec l'affligé, et réussit, en dépit de ton peu d'habileté à traduire en paroles ce que tu éprouves, à lui apporter quelque réconfort. Ce que tu as, c'est ceci ou cela, peu importe, bonne volonté, intel-
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ligence, savoir, expérience, sympathie, et voilà ce que tu donneras, librement, largement, généreusement, non par calcul et par intérêt bien entendu, non pour te rendre heureux toi-même en donnant, mais pour adoucir les peines des autres. Alors tu sauras que donner, et par conséquent se donner, car on ne donne réellement qu'en se donnant, c'est la condition du bonheur.
Deux Fils
Il était une fois un homme qui avait deux fils.
II s'adressa à l'un deux et lui dit : « Mon enfant, va travailler aujourd'hui àlavig-ne, »
« Je ne veux pas, » répliqua- t-il. Plus tard^ touché de repentir, il y alla.
Venant à l'autre, le père lui parla de même.
Il répondit : « Oui, seigneur » et il n'y alla pas. Lequel des deux a fait la volonté de son père? — C'est le premier, dirent-ils. Jésus repartit : « je vous le déclare en vérité, les péagers et les femmes de mauvaise vie passent devant vous pour entrer dans le royaume de Dieu. »
Elle est singulièrement hardie, cette histoire, choquante au premier chef, dès qu'on la tire
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de l'écrin des Evang-iles où, sans se compromettre, on l'entoure de respect comme objet sacré. Faites-en chose réelle et actuelle, comme elle Tétait le jour où elle a été contée, et vous comprendrez immédiatement que Jésus ait été honni comme un malfaiteur social.
Etes-vous bien sûr que beaucoup de ceux qui se mettent au nombre des défenseurs attitrés de son nom et de sa cause ne seront pas les premiers repoussés? Ce récit heurte tout en eux, Thabitude religieuse, l'esprit conservateur, le sens moral, la délicatesse du g-oût. Songez à qui Jésus parle, et qui il donne en exemple! Il parle aux soutiens de l'ordre, à ceux qui représentent la tradition saine, la conduite régulière, la fréquentation du culte, la correction doctrinale, et il les met — derrière et après qui? à peine ose-t-on le dire, après les péagers, ces sans-patrie, ces cupides qui s'enrichissent aux dépens du pauvre peuple et des bons patriotes; après ces gens qu'on ne nomme même pas dans la société qui se respecte, après ces femmes dont Simon, parlant d'une d'elles, disait un jour : « Si ce Jésus était prophète, il saurait qui elle est et ce qu'elle est! » Gela est-il supportable? L'honnêteté, la dévotion, n'est-ce rien? Eh quoi, parce qu'une
pauvre fille est venue pleurer aux pieds de Jésus (mettons que ces larmes soient bien sincères) sur son honneur perdu et sur sa vie irrémédiablement gâtée, parce qu'un péag-er ouvre sa maison au prétendu réformateur et restitue quelque chose de ce qu'il a volé, faut-il s'extasier à ce point et abattre toutes les barrières? Et pour qui veut réellement faire œuvre bonne, la première condition n'est-elle pas de se ménager le concours financier et Fappui moral des gens bien pensants et bien vus? Telles sont les idées courantes, très généralement reçues, et c'est au milieu d'elles qu'éclate comme une bombe la parole de Jésus : « publicains et femmes perdues vous devancent dans le royaume
des cieux. »
Jésus n'a donc pas pensé que la première règle soit de ne froisser à aucun prix ceux qui sont en situation de protéger et d'entretenir les sjnag'og'ues ou les Eglises. Un jour, ses disciples, pleins d'anxiété, vinrent lui dire : « n'astu pas vu qu'en parlant comme tu l'as fait, tu les as scandalisés, eux, les pharisiens! » Scandaliser les pharisiens, aux yeux de ces timorés c'était le pire des malheurs. Mais Jésus, lui qui