‹ Nouvelles esquisses de morale évangélique [microform]Chapitre 5 sur 56 · Horace, Epîtres · texte numérisé non relu

Horace, Epîtres

2. Cité par l'amiral Jurien de la Gravière, dans son discours de réception à l'Académie française, le 24 janvier 1889.

ment révélatrice. Voulez- vous apprendre de la réalité prise sur le fait, voulez-vous saisir dans un acte de vie ce que c'est qu'être fils de Dieu, écoutez Jésus instruisant les siens : « Lorsque vous priez, dites : « Père, ton nom soit sanctifié, ton règne vienne, ta volonté se fasse! »

Parmi les nécessités qui nous pressent, au milieu de tant de menaces et de tant de sujets d'angoisse, quoi de plus naturel, quand nous levons les yeux au ciel, que de dire d'abord :

« Dieu, à mon secours! » Oui, cela est très naturel, mais c'est d'une autre façon que prie naturellement le fils de Dieu. Le fils se reconnaît à ce trait que, pour lui, les intérêts de l'enfant, ses intérêts les plus légitimes, les plus élevés même, se subordonnent spontanément aux intérêts du Père. Il ne dit pas : l'honneur de mon nom, mais : Ton nom ! Non pas : le règne de mes idées, de mon parti, ou de mon Eglise, ou de mon pays, mais : Ton règne ou Ton royaume! non pas : Faccomplissement de ma volonté, mais : Ta volonté soit faite !

La hardiesse de cette prière nous frapperait davantage, peut-être même nous scandaliserait fort, si nous étions moins habitués à la musique, de son langage. C'est en vérité un Dieu étrange que celui dont elle évoque l'image. Qu'il est

loin d'être l'irrésistible Puissance devant qui se courbent des adorateurs résignés! Il est méconnu; il est le vaincu et l'exilé. Son nom est vilipendé, et il le supporte ; il faut que ses fidèles le supplient d'arracher au déshonneur ce nom profané. Est-ce un Souverain, ce Prétendant, relégué dans quelque lointaine résidence, et auquel ses adeptes vont porter, avec leurs hommages, ce vœu extraordinaire : « Monte donc enfin sur ton trône ! » S'il est roi, en tout cas il ne gouverne guère, puisque sa volonté ne se fait pas ! En ce qui concerne notre mpnde — et quoiqu'on le rende couramment responsable de tout le mal qui s'y fait — c'est presque un Dieu qui n'est pas, en tous cas un Dieu qui n'est pas le maître, un Dieu aujourd'hui absent ou impuissant. Sur les champs d'ici-bas pullulent les plantes que le Père n'a point plantées (Mat. XV, 13), les germes mauvais répandus par la main d'un ennemi (Mat. xiii, 21, 28).

Une horrible nécessité sème de pièges le chemin des innocents ; mais cette fatalité n'a rien de commun avec la volonté du Père : lui ne veut pas qu'un seul de ces petits périsse.

(Mat. xvm, 7, 14.) Ainsi ce n'est pas en se soumettant religieusement aux faits existants que notre piété nous mettra du côté de Jésus et

que nous honorerons le Dieu de Jésus, mais au contraire en soulevant contre ce qui est, la révolte de notre prière.

Avant tout contre les abus et contre les crimes de la relig-ion ; contre ce qui déshonore Dieu dans le nom que lui donnent ses adorateurs, c'est-à-dire dans l'idée qu'ils se font de lui, dans celle surtout qu'ils propagent autour d'eux, dans l'image de Dieu que suggèrent leurs cultes, leurs professions, leur caractère et leur conduite, les intrigues, les violences, les perfidies, les insinuations méchantes qui s'abritent souvent sous le manteau de leurs dévotions. Que ton nom soit vengé de toutes ces hontes ; que ton nom soit sanctifié î

La protestation monte ensuite contre les pouvoirs injustes, contre l'oppression, non seulement des tyrans politiques ou financiers, mais de toutes les forces malfaisantes, de toutes les passions avilissantes, de tout ce qui divise et désole l'humanité. Et, avec la protestation, l'appel, non pas en vue d'un avenir lointain, pour un autre monde, mais bien pour cette chère et pauvre terre que foulent nos pieds. Ah ! que sur elle, dans ses montagnes et dans ses plaines, au milieu de notre humanité qui l'habite, se réalise la volonté de l'amour toujours saint, de

la sainteté toujours miséricordieuse : — Vienne ton royaume à toi ! Ta volonté se fasse sur la terre comme au ciel! Toi, toujours toi; toi avant tout! Dans cette aspiration suprême se résume la prière des fils de Dieu ^

Il va bien sans dire qu'une telle prière les engage. Elle n'a pas pour objet de mettre à leur service Dieu et sa puissance, mais elle les enrôle dans les rangs des serviteurs et des ouvriers de Dieu. Car ils savent que dans le monde de la responsabilité et de la liberté, Dieu, pour faire le bien, a besoin d'instruments, de bonnes volontés qui s'offrent à lui ; la prière est cette offre même. Celui qui prie agit intensément; celui qui prie combat. Car c'est dans l'invisible que se livrent les batailles décisives ; c'est là

1. On regarde souvent l'Evangile comme condamné définitivement pour la pensée moderne, par la raison que celle-ci ne peut plus accepter le principe fféocentrique, c'est-à-dire celui qui met la terre et l'homme au centre des choses. La vérité est'que, si jamais la terre et l'homme ont occupé cette place centrale, l'Evangile la leur a ravie. Il va sans dire que nous ne parlons point ici cosmographie, et ne cherchons point dans les pages de l'Evangile des théories sur le système des mondes et le mouvement des astres. Mais lisez VOraison dominicale, et demandez-vous où est pour elle le centre de l'univers. Est-il en la terre? Et n'est-il pas bien plutôt dans le ciel où la ferait rentrer l'obéissance à la volonté de Dieu? Est-il dans l'homme, ou bien dans le Père céleste que l'homme prie, ne souhaitant que Sa gloire, Sa royauté, et le triomphe de Ses desseins?

qu'on lie, comme dit l'Evangile, « Thomme fort, » le brigand redoutable ; le reste, la dispersion visible de ses biens n'est que la suite nécessaire de cette victoire suprême (Mat. XII, 29). Quelle sottise d'opposer l'action, le travail à la prière ! La prière, c'est le travail dans ses origines profondes. L'œuvre bonne a ses racines dans la prière ; car en elle se forme le bon ouvrier, l'ouvrier de Dieu.

La « première personne » est celle qui parle ; la première personne c'est je, c'est moi. Nous avons d'autant mieux compris et retenu laleçon,^ que la nature, avant la grammaire^ nous l'avait donnée. On la désapprend à l'école de Jésus- Christ. Pour ceux qui prient sa prière, la première personne désormais c'est celle que nous nommions la seconde^ c'est Toi, et non plus Moi. Quant au moi, il est mis à sa place ; il n'est pas supprimé. S'il n'était plus, il ne prierait plus. Pour accomplir ma tâche, pour servir Dieu, ici, sur la terre, il faut que je subsiste, et par conséquent il me faut manger; — il faut que je sois affranchi du passé mauvais qui me barre le chemin de la vie et de l'activité saintes, j'ai donc

besoin d'être pardonné ; — il est nécessaire encore que je sois gardé des pièges, secouru dans ma faiblesse, arraché aux prises des forces mauvaises qui cherchent à me perdre. Je dirai donc : Père, donne-moi mon pain, pardonne-moi mes fautes, délivre-moi du mal?... Eh bien, non; ce ne sont pas là les paroles que Jésus a mises sur mes lèvres. Sans doute, si j'ai voulu d'abord que Dieu soit et qu'il règ-ne, j'ai le droit de me vouloir aussi, mais c'est à la condition de vouloir comme moi, ceux qui, comme moi, au même titre que moi, sont les enfants de Dieu. La prière des fils est, par une conséquence à laquelle il est impossible d'échapper, la prière des frères. Quand donc j'arriverai, en priant, à ce que nous appelons la première personne, je la mettrai au pluriel : donne-nous, pardon ne- nous, délivrenous.

Donne-/io«5. — En même temps que mon pain, je demande le pain de mon frère. Comment, dès lors, pourrais-je prendre mon parti de son dénuement? Gomment, si je prie ainsi, me serait-il possible d'abriter ma résignation commode à l'indigence d'autrui derrière une parole de Jésus, comme si Jésus avait voulu décréter la perpétuité de la misère, le jour où, -défendant contre de froides et hypocrites critiques le geste

généreux de Marie, il a dit miséricordieusement : « Si c'est vraiment le souci des pauvres qui vous préoccupe, Toccasion de leur faire du bien est toujours à votre portée! » Songeons-nous à tout ce que comporte l'acte de cette prière commune si c'est vraiment la prière de tous? « Père, disent en chœur une troupe d'enfants, nous avons faim. Notre pain, s'il te plaît. » Et le père répond en mettant dans les mains de Fun d'eux de quoi les nourrir. Si celui qui a tout reçu garde tout pour lui seul, que penserezvous de lui? N'a-t-il pas trahi l'intention du père? N'a-t-il pas renié la requête à laquelle il s'associait tout à l'heure? N'en a-t-il pas, pour l'ensemble de la famille, annulé l'exaucement?

Pardonne-/iou5. — Prier ainsi au nom de Jésus, c'est pardonner moi-même à qui m'aurait offensé, puisque Jésus a attaché, d'un lien indissoluble, et dans les paroles même de ma prière, le pardon que j'accorde à celui que je réclame. Mais c'est autre chose encore; c'est m'unir à quiconque a failli comme moi, ou autrement que moi ; c'est avoir le souci de la faute de mon frère, ou de la faute de ma sœur^ et des ravages qu'elle risque de faire dans leur vie ; c'est me solidariser avec leur péché; c'est entrer pour ce qui les

concerne dans les desseins et dans le travail de l'amour rédempteur.

Ne nous conduis pas dans la tentation ; délivre- n.o as. — Pouvez- vous admettre que si je prie ainsi, je me désintéresse — et peut-être sous couleur de spiritualité — des conditions d'existence faites, dans la société contemporaine, à mes côtés, à tant de jeunes vies? Est-il concevable que nous disions d'un même cœur et d'une même voix : « Oh! ne nous place pas sur une pente g-lissante à l'excès, épargne-nous l'épreuve à laquelle, trop fragiles, nous succomberions, » et que, en même temps, nous ne voulions nous inquiéter que « des âmes, » que nous n'ayons cure de la tentation effroyable que créent pour nos sœurs et pour nos frères le logement insalubre et trop étroit, un labeur écrasant, des salaires de famine, l'immunité, je ne dis pas assurée, mais officiellement garantie, à la débauche masculine, l'ignoble servitude imposée à la femme tombée ou menacée, la feuille et l'image obscènes étalées jusque sous les yeux des enfants, le jeu organisé, le poison alcoolique? C'est impossible. Prier VOraison dominicale et accepter tout cela, ne pas nous lever pour combattre, dans notre mesure, ces puissances de destruction, vraiment la contradiction serait trop criante, la

comédie de notre prière trop manifeste et trop cruelle.

Si nous nous sentons loin, bien loin iDeut-être, des sentiments qui animent cette prière, faut-il, découragés, renoncer à user d'elle? Je ne le pense pas. Ce qui importe souverainement, c'est de ne pas nous tromper nous-mêmes, de ne pas nous imag-iner que nous l'avons priée, par le fait que nous l'avons répétée. Mais nous pouvons nous servir d'elle en nous mettant humblement à son école, en apprenant d'elle à voir clair en nousmêmes tandis que nous la balbutions, et que nous condamnons en nous ce qu'elle condamne. Alors elle sera pour nous un baptême renouvelé sans cesse ; nous nous y laverons de l'ég-oïsme irréligieux ou religieux, nous y nettoierons notre âme des ambitions mesquines et des petites pensées, nous y ferons l'apprentissage de la vie sainte et aimante, et progressivement se formera en nous, par son action, le collaborateur de Dieu, son fils et sa fille, le frère jDar conséquent et la sœur de tous ses autres enfants.

Jésus nous a appris comment il faut prier.

Maître intérieur, Esprit-Saint, apprends-nous à prier ainsi !

L'Ordre.

Il serait difficile d'exagérer l'importance de l'ordre dans le gouvernement des pensées et dans celui delà vie, tant individuelle que sociale. Le désordre, c'est le chaos, c'est l'impuissance. Quand tous les éléments sont mélangés en une masse confuse et anonyme, la terre informe est une terre vide, absolument stérile, où pas un germe ne peut éclore. La vie ne peut naître que quand les séparations nécessaires se sont produites, quand l'ordre est appai'u^

Si l'ordre est ainsi la condition de la vie, comment peut-il se faire qu'on se révolte parfois contre lui au nom de la vie même, comme s'il l'entravait? Gela tient en partie à ce que l'on oublie qu'il y a ordre et ordre, un ordre vivant et un ordre mort. Il y a de l'ordre, par exemple, dans

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