DU ROLE DE L'IDÉALISME EN PHILOSOPHIE
Pour l'astronomie, il est indifférent que les corps gravitent les uns vers les autres en vertu d'une attraction qui leur appartienne en propre, ou que, par suite d'une autre cause quelconque, les mouvements des astres s'accomplissent comme si les corps s'attiraient réciproquement en raison directe de leurs masses et en raison inverse du carré de leurs distances. Car les faits visibles et calculables sont les mêmes dans les deux cas. Aussi les spéculations sur la nature et la cause de la gravitation ne sont-elles pas du ressort de l'astronomie.
De même, pour l'expérience et la pratique ordinaire de la vie, il est indifférent que les corps existent en réalité ou que, par suite d'une autre cause quelconque, tous les effets perçus se produisent comme s'ils provenaient des corps, comme si les objets de l'expérience étaient des corps dans l'espace. Car tout ce que nous sentons et percevons est pareil dans les deux cas ou dans les deux hypothèses. Mais, pour la philosophie, il y a là une différence fondamentale,
La philosophie est la tentative par la pensée de se rendre compte d'elle-même et du monde qui est son objet. Si ce monde est trouble et plein de confusion, tout en présentant une apparence d'harmonie, la tâche de la philosophie est d'empêcher que cette confusion n'envahisse la pensée et ne la domine, comme elle l'a fait jusqu'à présent. La question est de savoir si l'on parviendra enfin à la clarté, à la certitude, à l'harmonie de la pensée avec elle-même, ou si l'on continuera à se mouvoir dans la contradiction avec soi-même, la confusion et les ténèbres. L'issue dépend essentiellement de la position que l'on prend vis-à-vis du problème de la réalité des corps. Et comme de la clarté et de l'harmonie dans la pensée dépend l'har-
monie dans la vie même, il vaut bien la peina d'examiner encore ce problème à ce point de vue.
Que nie-t-on en niant la réalité du monde matériel?
Comme je l'ai déjà dit dans Tarticle précédent, on nie que l'explication physique des choses ait une valeur absolue, que l'ordre physique des choses soit un ordre absolu. Or l'expéiience nous présente en apparence des objets absolus, des substances de deux sortes, spirituelles et matérielles. C'est ce qu'il faut d'abord bien comprendre.
Il est indubitable que chacun de nous se reconnaît, dans la conscience immédiate qu'il a de lui-même, comme un objet absolu, indépendant de tous les autres. En effet, se reconnaître soi-même comme dépendant d'autre chose, comme fonction d'un autre objet, c'est reconnaître son vrai moi dans cet autre objet, ce qui est logiquement contradictoire et impossible. On objectera peut-être que nous nous reconnaissons pourtant comme dépendants de plusieurs conditions extérieures. C'est vrai. Mais cette connaissance est dérivée; elle repose sur l'expérience que nos états intérieurs suivent d'une manière invariable certaines conditions extérieures, et elle ne peut rien changer à la connaissance immédiate que nous avons de nous-mêmes ni à son caractère en apparence absolu. Car aucune condition extérieure ne peut s'interposer entre moi comme sujet et moi comme objet de ma conscience ou de ma connaissance immédiate de moi-même. Bref, un moi n'existe qu'en se distinguant de tout ce qui n'est pas lui, qu'en se reconnaissant comme un objet distinct par son essence même et partant indépendant de tous les autres objets, en d'autres termes, comme un objet absolu ; mais il se reconnaît comme tel, et, sans cette apparence, il n'existerait pas.
De nos jours, la plupart des hommes capables de réflexion ne croient plus à la substantialitê du moi, ne lui attribuent plus aucun caractère absolu. Par là, toute la question qui nous occupe est déjà au fond résolue. Si le témoignage en effet de notre propre conscience sur la substantialitê du moi a cessé de passer pour absolument vrai, combien, à plus forte raison, le témoignage de notre perception extérieure sur la substantialitê des objets perçus sera-t-il plus facile à dépouiller de toute vérité absolue? Il faut pourtant examiner aussi ce point en particulier.
La matière est l'absolu dans l'espace. Si la matière est une réalité et non une pure apparence, l'ordre physique des choses est absolu. Veut-on le soutenir?
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Un ordre absolu est parfait, se suffit à lui-même à tous les points de vue et ne peut nulle part se montrer en défaut. L'ordre physique au contraire se montre en défaut partout.
Et d'abord, dans le domaine subjectif, par l'existence de l'erreur.
Si les objets de notre expérience étaient de véritables substances, des objets absolus, la connaissance que nous en avons posséderait une vérité absolue et l'erreur serait absolument impossible. Il faut, en effet, renoncer à toute pensée logique ou reconnaître la validité du principe de contradiction. Or, suivant ce principe, il y a entre l'affirmation et la négation, c'est-à-dire entre le vrai et le faux, une opposition absolue, et toute réunion de choses opposées d'une manière absolue implique ou constitue une contradiction logique. Le premier fondement de toute erreur est donc le fait que notre perception d'objets extérieurs n'est pas vraie d'une manière absolue, qu'elle renferme une illusion systématiquement organisée, et que la vérité dans notre expérience ne se distingue par conséquent pas de l'erreur par son essence même, mais seulement, comme je l'ai montré dans des articles précédents, par des caractères secondaires. Le vrai qui est mêlé avec le faux dans le monde de l'expérience n'a qu'une vérité relative. Si nous parvenons néanmoins à une vérité absolue dans la connaissance des choses, c'est uniquement en vertu du concept de la nature absolue des choses, concept qui est la loi fondamentale de notre pensée et dont l'expression est le principe de contradiction et la conscience de l'opposition absolue entre le vrai et le faux.
L'ordre physique ne se montre pas moins en défaut dans le domaine objectif, et cela en bien des points différents.
Les lois fondamentales du monde matériel sont les lois mécaniques, suivant lesquelles il ne peut se produire dans ce monde que des mouvements, alors que tous ces mouvements, avec leurs directions et leurs vitesses, sont indifférents aux corps eux-mêmes qui ne font que les recevoir et les transmettre sans en être affectés en soi. On peut^ encore supposer que, dans la nature inorganique, tout pourra s'expliquer mécaniquement, mais assurément non dans la nature organique. Car il y a une disparité essentielle entre le mécanisme et la vie organique, attendu que les mouvements des corps organisés ne leur sont point indifférents et s'accomplissent au contraire comme si toutes les parties de l'organisme s'étaient entendues pour atteindre un but et réaliser un résultat commun.
L'ordre physique se montre encore plus en défaut quand il s'agit de comprendre l'action du sujet connaissant sur les objets extérieurs et sa connaissance de ces objets, ainsi que l'action de ceux-ci sur le sujet connaissant.
Il est incompatible avec la loi de la conservation de la force, telle qu'elle se manifeste dans le monde matériel, qu'un acte de la volonté ou tout autre état ou événement psychique puisse produire un mouvement des corps. Et d'autre part, le mouvement ne peut absolument ni produire ni expliquer un événement psychique. Si les mouvements, en effet, ou les déplacements des corps leur sont indifférents à eux-mêmes, à plus forte raison sont-ils indifférents et étrangers, par essence, à tout ce qui n'est pas matériel. Quand on en vient enfin à examiner la perception des corps par le sujet connaissant, on constate que la supposition de leur réalité extérieure est absolument inconciliable avec les faits de la perception, comme je l'ai fait voir dans l'article précédent. Les objets réels de notre perception sont nos propres sensations : ce sont nos sensations mêmes qui nous apparaissent comme des objets extérieurs. Aussi trouvet-on, en analysant le concept de ces objets extérieurs apparents, que, abstraction faite de nos sensations, ils ne sont rien; le concept d'un corps remplissant un espace est : 1^ vide; 2° logiquement contradictoire.
Il faut, en dernier lieu, considérer le rapport de notre question avec la morale.
Si l'ordre physique était absolu, il ne laisserait aucune place, aucune possibilité à l'action de causes non physiques, ou, pour rendre les choses d'une manière plus précise, l'opposition entre réiément physique et les éléments non physiques — logique et moral — n'existerait pas. Toute opposition contenue dans un ordre absolu serait elle-même absolue, et impliquerait par conséquent une contradiction logique. Or, il y a une opposition absolue entre le bien et le mal, le vrai et le faux, et de là suit que l'ordre des choses qui contient le mal et l'erreur, ne peut pas être absolu ni rien contenir qui soit vrai et bon d'une manière absolue.
Un empiriste obstiné dira peut-être qu'il n'y a pas d'opposition absolue entre le bien et le mal, et que nous n'avons pas le droit de condamner absolument le mal, de dire quil n'a pas le droit d'exister, puisqu'il existe en réalité et prouve par cela même son droite l'existence. Mais dans cette supposition le mal n'aurait pas besoin d'explL
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cation et c'est notre conscience morale qui serait inexplicable l N'est-il pas humiliant d'en être encore réduit à disputer sur ce point? Quand donc parviendra-t-on à la possession des notions les. plus élémentaires, comme celle de l'opposition absolue entre le bien et le mal, le vrai et le faux, sans laquelle ni aucun jugement, moral, ni aucun jugement logique n'est possible?
Renoncer au droit de juger n'est-ce pas frapper soi-même de nullité tous ses jugements? Il en est, en fait, du mal comme du faux : on ne peut pas ne pas le condamner parce qu'il se condamne lui-même, parce qu'il tend de lui-même à son propre anéantisse-ment, et ne peut se maintenir qu'au moyen de l'illusion ou de l'apparence. Le faux ne peut exister qu'en prenant l'apparencedu vrai; le mal ne peut durer qu'en prenant l'apparence du bien. Aussi les biens de ce monde ne sont-ils que des biens relatifs,, c'est-à-dire qu'ils renferment un élément illusoire. Cette vérité est bien prouvée parla considération que voici : l'attrait des biens de ce monde conduit souvent à faire le mal, tandis que la tendance au vrai bien ne peut jamais porter à faire le mal avec intention, parcequ'il y a une opposition absolue entre le vrai bien et le mal. La conscience de cette opposition est le fondement de la morale et de la. moralité elle-même.
On voit donc que la morale bien entendue est incompatible avecla croyance que l'ordre physique est absolu ou, en d'autres termes, que le monde matériel est une réalité, et l'on voit que cette croyance, d'une manière générale, nous entraîne dans un dédale de contradictions logiques. Quelle raison aurions-nous donc, contrairement à. toute évidence et à toute certitude rationnelles, de croire à la réalité du monde matériel? L'expérience et la pratique ordinaire de la viene l'exigent pas. A leur point de vue, il est indifférent que le monde des corps soit réel, ou qu'il ne soit qu'une apparence systématiquement organisée suivant des lois immuables; car tout ce qui leur importe, c'est l'immutabilité de ces lois. Pour la philosophie, au contraire, la croyance à la réalité de la matière, c'est la mort, c'est, l'impossibilité absolue de parvenirjamaisà la clarté et à l'harmonie de la pensée. La négation de la réalité des corps, qui semble, au premier abord, ce qu'il y a de plus opposé au bon sens, est donc réellement au contraire ce que le bon sens le plus élémentaire nous prescrit d'adopter.