I. — La force n*est rien d'individuel
Un des objets les plus importants et les plus intéressants dans la connaissance de la nature est le principe de son action. Que pouvons-nous savoir de ce principe? Et par quelle voie pouvons-nous parvenir à le connaître ?
Une opinion très répandue est que la force, la puissance d'agir ou de produire des effets est une propriété d'objets individuels, et certains philosophes ont affirmé que l'essence même d'un objet individuel est constituée par la force. D'après cette doctrine, une substance ne serait pas au fond autre chose qu'une force. Nous allons en faire l'objet d'un premier examen.
Il faut remarquer d'abord que toute force et toute causalité se rapporte nécessairement à des changements : où il n'y a point de changement, les idées de force et de cause perdent toute signification. On peut se représenter un corps dans un étal de repos parfait, out aussi bien que dans un état de mouvement; il n'y a là rien de contradictoire ni d'impossible. Mais si l'on peut se représenter un corps dans un étal de repos parfait, on peut se représenter dans le même état tout le monde des corps. Or, dans un tel monde, il n'y aurait évidemment ni forces ni causes aucunes. Les causes et les forces ont donc un rapport nécessaire avec des changemenls; c'est le changement qui suppose une cause; tout effet n'est un effet et n'exige une cause, que s'il a un commencement, -c'est-à-dire si son apparition constitue un changement dans l'état des choses. Mais qu'est-ce qui nous porte à chercher une cause pour tout changement? Il n'y a que deux réponses possibles à cette question : ou c'est
l'expérience seule qui nous apprend qu'il n'y a jamais de changement sans cause, ou bien nous avons la certitude a priori que tout changement doit avoir une cause. Mais dans un cas comme dans l'autre, la cause d'un changement ne peut être qu'un autre changement qui le précède d'une manière invariable.
La certitude a priori que tout changement a une cause repose, comme je l'ai montré, sur la loi fondamentale de notre pensée,* d'après laquelle la nature normale et absolue des choses est l'iden' lité avec soi-même qui exclut tout changement. Étranger à la nature absolue des choses, le changement ne peut être lui-même absolu, c'est-à-dire sans cause. Mais de cette certitude même il s'ensuit qu'un objet absolu ne peut jamais être, par sa propre nature, une cause de changement. Et, en effet, ne doit-il pas y avoir un rapport de dépendance entre l'effet et la cause? Or quel rapport, quel lien, quelle unité peut-il y avoir entre un objet invariable et un changement qui n'exige une cause que parce qu'il est étranger à la nature absolue et invariable des choses? Dire qu'une cause puisse produire un premier changement, c'est donc faire un contresens, car un premier changement serait par cela même sans antécédent, c'est-à-dire sans cause. Mais si un changement sans cause était possible, pour quelle raison chercherions-nous les causes des changements?'
Il faut bien comprendre que le principe de causalité qui exige pour tout changement .une cause, exclut par cela même toute pensée de cause absolue. Car de la proposition que tout changement doit avoir une cause découle avec une nécessité logique la proposition que les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets, c'est-àdire que toutes les causes sont liées à leurs effets par des lois invariables. Quoique la liaison logique de ces deux propositions soit des plus simples et des plus évidentes, elle est si généralement méconnue que je ne peux pas me dispenser de l'exposer ici.
Si tout changement est nécessairement lié à une cause, il s'ensuit qu'aucun changement ne peut survenir dans les rapports mêmes des causes et des effets, et, inversement, s'il se produisait un changement dans le rapport de cause et d'effet, si l'effet changeait, la cause restant invariable, ce changement n'aurait, d'après la supposition même, aucune cause. Car si tout changement est l'effet d'une cause, il ne peut y avoir un effet nouveau sans une cause nouvelle. Si A est la cause d'un effet B, il faut une autre cause, ou plutôt un changement dans la cause A pour prolniio le changement de l'effet B en
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un effet différent b, sans quoi le changement de l'effet B n'aurait point de cause. Tout effet est donc lié à sa cause par une loi qui est elle-même soustraite au changement : les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets. Or il s'ensuit que la force, le fondement de la causalité ne peut résider en rien de particulier, mais seulement dans la liaison générale des choses.
L'expérience confirme de tout point ce résultat. En l'interrogeant, nous voyons que jamais la perception d'une cause individuelle ne nous révèle le principe de sa causalité. Hume et beaucoup d'autres après lui ont assez montré qu'aucune qualité perçue d'un objet ne peut nous faire prévoir a pjîori les effets qu'elle doit produire. C'est uniquement au moyen de l'induction que nous apprenons que telles causes produisent tels effets déterminés. En cherchant le fondement de l'induction nous trouverons donc le fondement de toute causalité.
Or voici en quoi consiste l'induction : l'expérience nous apprend que certains phénomènes se sont suivis d'une manière constante ou invariable dans le passé ; nous inférons de là : 1° que ces phénomènes sont liés, et de celle liaison nous concluons : 2** qu'ils continueront à se suivre d'une manière invariable dans l'avenir comme ils l'ont fait dans le passé. On voit donc que la validité de l'induction qui nous fait connaître les causes, repose sur la liaison de ces causes avec leurs effets, et que toute conclusion de l'effet à la cause ne vaut qu'en vertu de la liaison générale des phénomènes, de la liaison à laquelle toutes les causes doivent d'être des parties intégrantes de Tordre du monde au même titre que leurs effets. La cause n'est que l'antécédent invariable de son effet dans le temps.
Nous sommes ainsi amenés à reconnaître que le fondement de toute causalité, le principe agissant de la nature, est la liaison générale des phénomènes et qu'il ne peut y avoir aucune cause extérieure au monde ni, en général, aucune cause absolue, que ce soit dans le monde ou hors de lui.
Mais ce résultat heurte des préjugés si fortement enracinés qu'il faut y insister encore et bien l'établir.
Il est de la plus parfaite évidence que la cause d'un changement ne peut être qu'un autre changement antérieur, car, suivant la juste remarque de Stuart Mill, s'il n'y avait pas d'antécédent nouveau, il n'y aurait pas de conséquent nouveau. Mais une inspection superficielle de l'expérience semble montrer que des objets peuvent en soi
DU PRINCIPE AGISSANT DE LA NATURE. o-
être causes, et dans le langage ordinaire ce sont des objets que l'on désigne de préférence comme causes, et non des phénomènes ou de« événements. On dit, par exemple, que le soleil brille, que l'eau da ruisseau met le moulin en mouvement, que l'humidité rouille le fer, etc. Mais un examen plus attentif fait voir que ce n'est jamais en ce qu'il a d'invariable qu'un objet est la cause des effets qu'on lui attribue, mais bien par ses états particuliers et passagers Considérons, par exemple, un boulet de canon : au repos, qu'y a-t-il de plus ino(Tensif?Ses effets destructifs seront dus uniquement au mouvement; c'est le mouvement de l'objet, et non l'objet lui-même qui est cause. De même, la lumière du soleil est un effet, non du soleil en tant qu'il est un objet invariable, mais de la vibration de ses particules. Le mouvement de la roue du moulin est un effet, non de l'eau en soi, mais du mouvement de l'eau sur une pente; et ainsi de suite. On dira peut-être que des corps produisent des effets en vertu de la gravitation et des affinités qui leur sont inhérentes. Mais si la gravitation ou l'affinité était quelque chose d'inhérent aux- corps ne serait-elle pas un lien qui les unit les uns aux autres? Ce ne sont donc toujours pas des objets individuels qui agissent, c'est leur liaison qui est le fondement de leur causalité, et pour que celte causalité ou cette force produise un changement, il faut toujours qu'elle y soit amenée par un changement antérieur. Car, encore une fois, sans antécédent nouveau, pas de conséquent nouveau.
Tout le monde, je crois, conviendra de cette vérité en ce qui concerne les objets extérieurs. Mais on admet volontiers que le moi est une cause qui agit par sa propre puissance, qui a en propre la faculté merveilleuse de produire des effets au dehors. Celte singulière imagination a été réfutée bien souvent; elle n'est pas encore déracinée Il faut essayer d'en donner une réfutation qui soit vraiment définitive.
Nous avons eu nous-mêmes un commencement; il y a donc une contradiction manifeste à supposer que nous puissions créer un premier changement, et d'ailleurs, comme on l'a vu plus haut, l'idée de premier changement est déjà, à la considérer en elle-même, contradictoire. Notre moi, qui est lui-même un produit, ne possède rien d absolu, rien qui lui soit vraiment propre; il y a donc contradiction a supposer qu'il puisse posséder en propre une puissance d'agir, ne fût-ce que sur lui-même, à plus forte raison sur les objets exténeurs. Notre action sur nous-mêmes est sujette à d.s conditions, à
3e ESQUISSES DE PHILOSOPHIE CRITIQUE.
des limitations; comment pourrions-nous posséder une faculté abso* lue de produire des elTels hors de nous? L'expérience prouve assez qu'il n'en est rien. Dire que nous possédons en propre, sans condilion, la faculté d'agir sur des corps, c'est dire que nous pouvons agir sur tous les corps de la même manière; or l'expérience fait voir que nous ne pouvons produire immédiatement des effets que sur notre propre corps. Et notre corps, on peut le dire, est organise exprès pour cela, avec ses nerfs et ses muscles. Si donc nous produisons des effets dans notre propre corps, c'est uniquement en vertu de notre liaison avec ce corps particulier. Dira-t-on que notre corps n'est qu'un organe ou une dépendance du moi? Mais tout corps est, d'après son concept, une substance, un objet absolu, indépendant de tous les autres, et l'expérience semble prouver que le moi est plutôt l'effet que la cause de son organisme corporel.
Enfin l'affirmation d'une puissance d'agir propre au moi n'aurait un sens que si nous pouvions percevoir cette action du moi ou percevoir le moi en action. Or c'est impossible , parce que notre volonté n'agit immédiatement que sur les nerfs moteurs, et nous ne savons absolument rien de la manière dont elle affecte ces nerfs. En résumé, notre propre causalité nous est connue exactement de la même manière que la causalité de toutes les autres choses, à savoir par l'expérience seule. Nous .constatons que nos volitions sont invariablement suivies de mouvements du corps conformes à ces volitions, et c'est pour nous le seul moyen de savoir qu'il y a en nous une puissance de produire ces mouvements. Si l'un de nos membres est frappé de paralysie, nous ne pouvons le mettre en mouvement, et il nous est en outre impossible de connaître cette impuissance autrement que par le fait même qu'il n'obéit plus à notre volonté. La connaissance de notre impuissance, comme celle de notre puissance de produire des mouvements, nous vient uniquement du dehors et jamais nous ne l'acquérons du dedans. Notre pouvoir de causer des effets repose donc, comme le pouvoir de toutes les causes, sur la liaison générale des phénomènes, qui est, par conséquent, le seul vrai principe agissant de la nature.