II. — Le principe du cuangemknt ou du devknir
Voici les résultats auxquels nous sommes arrivés : la supposition d*un premier changement et d'une cause première et absolue des changements est en contradiction avec le principe de causalité et avec la raison ou le fondement de l'induction, en vertu desquels seuls nous reconnaissons toutes causes. La force, le principe de la causalité n'est donc rien d'individuel; aucune cause individuelle n'agit par sa propre puissance; une cause individuelle ne peut être que l'antécédent invariable de son effet. Ainsi tout changement particulier a une cause, mais l'existence du changement, du « devenir », en général, n'a ni commencement ni cause. N'ayant ni cause ni origine, le devenir existe de toute éternité par sa propre impulsion ; la force est un « moment », ou, pour parler comme les mathématiciens, une « fonction » du devenir lui-même, et sa quantité reste, par conséquent, toujours la même. C'est là la preuve ontologique de la loi de la conservation de la force, cette loi qui se présente, comme on le démontrera plus loin, sous un aspect trompeur dans le domaine de la physique.
L'existence du changement ou du devenir n'est donc pas susceptible d'être expliquée. Expliquer tel changement par sa cause particulière, c'est expliquer l'existence du changement dans le moment actuel par son existence dans le moment précédent, et ainsi de suite à l'infini, c'est-à-dire reculer seulement la difficulté sans jamais la résoudre. L'explication physique du changement est donc insuffisante et son explication métaphysique impossible. Le même principe de causalité qui exige une cause pour tout changement rend par cela même impossible toute supposition d'un premier changement. Et en cela se révèle Vantinomie inhérente au changement, comme à tout ce qui est anormal et étranger à la nature absolue des
choses.
Étudions maintenant de plus près le principe agissant de la nature. Dans tous les effets, il y a deux points à considérer : 1° que ces effets se produisent, que quelque chose arrive, et 2*» qu'ils se produisent suivant des lois immuables, et notamment suivant les lois que nous connaissons et non suivant d'aulres lois. Il faut par suite distinguer dans le principe agissant deux faces ou deux points de vue : l"* le principe du changement ou du devenir, et 2° le principe de l'ordre
dans la nature. Ces deux faces sont inséparables, et la même induelion nous sert à constater les forces et les lois. De ce que certains phénomènes se sont toujours suivis les uns les autres, nous inférons par induction qu'ils sont unis, et cette union implique à la fois le principe qui produit leur succession elle-même et celui qui produit rinvariabilité de cette succession et en fait une loi de la nature. Mais quoique liées indissolublement ensemble ces deux faces du principe agissant doivent aussi être considérées séparément, et il faut notamment examiner ce qui produit le changement perpétuel dont la nature nous offre le spectacle, avant de rechercher ce qui produit l'ordre qu'elle présente également.
Contrairement à ce que Ion croit de préférence, un changement ne peut jamais être produit par une force ou une tendance simple; tout changement, en effet, présuppose nécessairement deux forces ou deux tendances opposées. Car tout changement contient deux moments : !« la disparition de l'état présent, et 2« la substitution d'un état nouveau à l'état disparu. Tout changement présuppose donc une tendance opposée à la production d'un état des choses. Cette vérité importante nous est dissimulée par l'expérience des corps; dans le monde matériel, en effet, les deux tendances en question ne se montrent jamais. C'est que dans le monde matériel il ne se produit jamais de changement réel, mais seulement des changements de place ou de position réciproque dans l'espace, c'est-à-dîre des mouvements. Dans le monde matériel, rien ne naît ni ne périt, sauf les simples combinaisons des corps qui restent eux-mêmes toujours invariables. Mais ce n'est là qu'une apparence, et cette apparence est nécessaire, précisément parce qu'il y a deux tendances opposées au fond des choses. Comme je l'ai montré, en effet, dans un article précédent, la réalité anormale qui implique la tendance à son propre anéantissement, ne peut posséder la tendance à se conserver, à s'affirmer, qu'à la condition de se déguiser, d'apparaître à la conscience d'un sujet connaissant comme quelque chose de conforme à la norme, comme un monde de substances.
Le réel dans le monde de l'expérience, ce sont nos propres sensations et nos autres états intérieurs. Or ces états se trouvent dans un (lux perpétuel, et, même quand un état persiste quelque temps, sa persistance est, non un repos, mais une renaissance continuelle de tous les instants, comme je l'ai fait voir plus haut. Aussi un état réel, même quand il persiste dans un repos apparent, est toujours,
dans le monde de l'expérience, un événement, et non un objet réel dans le vrai sens du mot, et cet événement est produit par deux tendances opposées. Comme déjà le disaient les anciens, « il naît et périt toujours et il n'est jamais véritablement ». L'être véritable est l'objet absolu, la substance, qui est, dans sa nature, soustraite à tout changement, ou à laquelle tout changement est étranger. Mais notre monde ne nous présente que l'apparence de substances, de deux espèces de substances, substances spirituelles et substances matérielles. Il faut rechercher comment, dans ces deux ordres de substances apparentes, se présente le principe du changement.
Dans les substances spirituelles, c'est-à-dire en nous-mêmes, c'est
la volonté qui produit tous les changements dont la cause n'est pas
extérieure. Notre volonté n'est pourtant pas une faculté absolue de
produire des changements, et bien loin de là; elle est elle-même
engendrée par la tendance de notre état intérieur à son propre
anéantissement. La volonté a un but, qui est le bien, et nous ne
poursuivons le bien que parce qu'il nous manque et que sa privation
constitue un état qui ne peut se suffire, rester identique à lui-même,
mais qui tend vers son propre anéantissement. Si nous pouvions une
fois atteindre le but de la volonté, le bien véritable ou absolu, toute
volonté, par cela même, serait anéantie en nous, nous n'aurions
rien de plus à vouloir. On voit donc que le principe du changement
en nous n'est pas quelque chose d'absolu, mais au contraire le
désaccord intime avec soi-même , qui est l'opposé du caractère
absolu.
Nous n'avons cependant pas à insister ici sur la volonté, car son action, quel que soit son principe, a une sphère fort limitée, et n'affecte point le devenir général dans le monde. Dans sa généralité et son indestruclibilité, la nature se présente à nous comme un monde de corps. C'est donc le principe du changement dans le monde (ju'ilnous faut étudier. Dans le monde matériel, nous l'avons dit, il ne peut y avoir d'autre changement que le changement de place «»u de position réciproque dans l'espace, c'est-à-dire le mouvement. Quel est le principe du mouvement dans les corps?
Une des qualités premières ou primordiales des corps est l'inertie; un corps ne peut donc pas être par sa propre nature une cause, no possède aucune puissance absolue et intrinsèque de produire des mouvements. Dire que les corps sont inertes, c'est dire que tout mouvement leur est en soi indifférent et accidentel, qu'ils n'en peu-
'Ci
vent ni causer ou produire, ni anéantir aucun, mais seulement en recevoir du dehors et les transmettre au dehors. Il faut, par conséquent, supposer que les corps sont de toute éternité en mouvement, et que ce mouvement se maintient et conserve toujours la même quantité d'énergie parce qu'il n'y a aucune cause qui puisse rien y ajouter ou en rien soustraire. Le devenir se présente dans le monde des corps comme quelque chose d'extrinsèque et d'accidentel en soi, qui passe et repasse sur les corps sans les affecter. Or ce n'est là en aucune manière l'esprit vrai de la réalité, et qui pourrait, en effet, croire sérieusement que le changement soit dans le monde quelque chose d'extrinsèque et d'accidentel? Le changement est au contraire fondé dans l'essence intime de ce monde et son principe primordial est, comme nous l'avons montré, la tendance de l'anormal à son propre anéantissement. Mais puisque l'anormal, par suite précisément de cette tendance, ne peut exister qu'en se déguisant, qu'en apparaissant comme un monde de substances, et puisqu'il y a une incompatibilité absolue entre le concept de substance et le concept de changement, le changement doit apparaître, dans un monde de substances, comme quelque chose d'extrinsèque et d'accidentel, et c'est bien ce qui arrive en effet.
Ce n'est là, disons-nous, qu'une apparence; aussi ne peut-elle être affranchie ou purifiée de toute contradiction logique, et il est, en effet, contradictoire que le mouvement se maintienne uniquement en vertu de Tinertie des corps. Il n'y aurait pas là de contradiction logique si de toute éternité tous les corps se mouvaient dans la même direction et avec la même vitesse sans produire aucun autre effet; mais que le corps mû puisse produire des effets, voilà ce qui implique une contradiction logique ; car l'inertie elle-même est alors présentée comme un principe d'action.
Il faut bien remarquer toutefois que cette manière de concevoir les corps et leurs mouvements renferme le minimum de contradiction logique, et qu'elle est destinée par conséquent à prévaloir dans les sciences de la nature. D'après cette façon de voir, les corps sont soumis uniquement aux lois mécaniques.
Les lois mécaniques ont cette particularité qu'elles ne présupposent comme inhérente aux corps eux-mêmes aucune force de produire le mouvement. D'après ces lois, il est indifférent à un corps d'être en mouvement ou en repos, et, dans le premier cas, de se mouvoir à droite ou à gauche, et avec telle ou telle vitesse; tout
dépend exclusivement de causes extérieures; le corps ne fait que recevoir le mouvement et le conserver ou le transmettre à un autre corps.
La première des lois mécaniques est celle de l'inertie même, celle d'après laquelle un corps ne peut passer de lui-même du repos au mouvement, ou, lorsqu'il est en mouvement, continue toujours de se mouvoir dans la même direction et avec la même vitesse, jusqu'à ce qu'une cause extérieure y produise quelque changement. Cette loi s'accorde parfaitement avec le concept de corps comme substance, puisqu'elle ne présuppose dans le corps ni causalité ni liaison intime avec les autres corps, et, par suite, elle est exempte de toute contradiction logique.
La seconde loi mécanique est la loi de la transmission du mouvement d'après laquelle si un corps qui se meut en rencontre un autre, il lui communique une partie de son mouvement dans une mesure déterminée par la masse respective des deux corps. Celte loi ne présuppose non plus aucune causalité inhérente aux corps eux-mêmes, ni aucune liaison intime entre eux qui puisse, avant leur rencontre, affecter leurs états, mais elle implique une certaine harmonie innée entre les corps, puisque, après le choc de deux corps, l'état de l'un est déterminé par la masse et la vitesse de l'autre. Toute loi commune à plusieurs choses manifeste une liaison intime de ces choses. Or il répugne à la nature des substances d'être liées entre elles. C'est pourquoi Ion ne peut pas, sans contradiction logique, admettre le règne d'une loi dans un monde de substances, et la loi de la transmission du mouvement est, en effet, inconciliable avec une inerlie parfaite des corps. Ce qu'il faut bien faire comprendre, c'est que les corps sont, d'après leur concept, des substances, des objets absolus. Mais celte démonstration trouvera sa place dans la section suivante.
in. — Le PRINCIPE DE l'ordre DANS LA NATUHE.
Nous avons vu que la même induction nous conduit à constater les forces et les lois, le principe de l'action, du changement, et le principe de l'ordre dans la nature. De ce que certains phénomènes se sont suivis ou accompagnés d'une manière constante, nous concluons qu'ils sont liés, et cette liaison est le principe, à la fois, de leur action et de l'ordre qu'ils observent dans leurs successions et dans leurs coexistences. Les lois des phénomènes ont leur fondement dans
la manière dont les phénomènes sont liés. C'est tout ce que nous apprend Tinduclion, et l'induction est, en cette matière, la seule source de notre connaissance. Nous devons donc convenir que la nature a un côté soustrait a. notre perception, un côté par lequel tous les phénomènes multiples et divers que nous percevons sont liés, ou, en d'autres termes, forment une unité. Ce côté de l'unité est le principe agissant, la natnra naturans, que Ton a souvent confondue avec Dieu, avec l'Être suprême et parfait, mais qui n'est que la nature elle-même en tant qu'elle a une face soustraite à notre perception et, par conséquent, mystérieuse. Jamais l'induction ne peut nous faire dépasser l'expérience et le côté de la nature qui est l'objet de cette expérience. Mais si le principe agissant de la nature ne nous est pas directement accessible, nous pouvons en juger par l'ordre même des phénomènes, car cet ordre ason fondement dans ce principe.
On admet généralement que l'existence d'un ordre des phénomènes, d'un CosmoSy prouve d'une manière immédiate la présence d'un principe divin, ou au moins d'un principe intelligent dans la nature. Mais qu'est-ce donc au fond que l'ordre? C'est l'élément constant ou invariable dans le flux des phénomènes, et cet élément, étant donnée la nature fugitive des phénomènes eux-mêmes, ne peut résider que dans leurs rapports de coexistence et de succession. Or il est évident que sans cet élément invariable le monde des phénomènes n'existerait point. Un monde de substances, objets absolus, peut être pensé dans un état de chaos ou de désordre, et il y a même une contradiction logique à supposer qu'une multitude de substances puisse élre assujettie à une loi générale et à un ordre commun: mais il n'en est pas de même des phénomènes qui n'existent que par l'invariabilité de leurs rapports mutuels constituant l'ordre du monde phénoménal. Il ne faut donc rien préjuger sur cet ordre, mai3 recueillir soigneusement Je témoignage des faits.
Nous savons que la nature repose sur deux tendances opposées, la tendance à rancanlissement et la tendance à la production et à la reproduction d'états et de phénomènes. Or rien de réel ne peut venir de rien, ni être anéanti. Si les phénomènes naissaient du néant et y retournaient, ils n'auraient rien de commun entre eux et ne se produiraient pas suivant des lois générales et immuables. Supposer que des phénomènes puissent sortir du néant et y retourner, c'est attribuer un caractère absolu au changement lui-même et à la matière du changement. Mais le caractère foncier de la nature nor-
maie et absolue des choses est, au contraire, l'identité avec soimême; rien d'anormal ne peut donc êlre absolu; aussi n'y a-t-il point de changement ni de phénomène sans cause. De là suit que les phénomènes qui se produisent et se reproduisent à chaque instant viennent du côté de la nature qui est soustrait à notre perception et par lequel ils se tiennent tous ensemble.
Le côté de Tunité de la nature est cette possibilité du sein de laquelle sort tout ce que nous connaissons par Texpérience. Par exemple, ce que nous percevons comme des couleurs, des sons, des odeurs, ou d'autres qualités sensibles, est quelque chose de réel qui ne peut venir du néant et qui a, par conséquent, une existence dans le côté de la nature inaccessible à la perception. Nous ne pouvons évidemment nous faire aucune idée de cette existence potentielle des qualités sensibles, de celte existence qui doit avoir quelque analogie avec la préexistence d'un organisme dans son germe, ni expliquer pourquoi il y a précisément les espèces de qualités sensibles que nous montre l'expérience, et non d'autres. Nous pouvons seulement nous rendre compte de la manière dont ces qualités sensibles doivent apparaître dans l'expérience, puisque cette manière d'apparaîlre dépend d'une condition dont nous avons la certitude a priori. Les éléments réels du monde de Texpérience sont nos sensations et nos autres états intérieurs. La tendance à l'anéantissement de soimême produit dans ces éléments un flux et un changement perpétuel, de telle sorte que rien n'y persiste qu'en se reproduisant toujours de nouveau. Mais cette production et reproduction de phénomènes est assujettie à la condition qu'ils apparaissent comme des substances. La production des phénomènes ne pourrait pas constituer un ordre invariable si elle n'était organisée de manière à nous faire reconnaître un monde de substances, de corps dans l'espace. L'ordre invariable de l'expérience repose sur ce fait que nous reconnaissons toujours les mêmes corps dans l'espace, et que, si certains corps ne sont plus au lieu où nous les avions aperçus, nous pouvons les retrouver ailleurs, ou du moins nous rendre compte de leur existence continue dans un autre lieu.
Les corps sont, en efl-et, d'après leur concept, nous le répétons encore, des substances, des objets absolus. Par cela même qu'on se représente un objet dans l'espace, on se représente cet objet comme absolu, car l'espace qui le sépare de toutes les autres choses le rend indépendant de tout le reste. Pour penser un objet dans l'espace il
n'est pas nécessaire de penser à un autre objet, soit dans l'espace,
soit hors de l'espace. Pour noire pensée, tout objet existant dans
l'espace est donc indépendant de tous les autres et, par conséquent, absolu.
11 faut comprendre, en particulier, que l'espace exclut entre les corps eux-mêmes toute liaison intime. Ce qui unit, en effet, deux corps doit se trouver dans tous les deux à la fois; or rien ne peut se trouver dans deux corps à la fois sans remplir aussi l'espace qui les sépare; car d'un corps à un autre, il n'y a point d'autre voie qu'à travers Tespace par lequel ils sont séparés. Mais une liaison de deux corps qui communiquent à travers l'espace interposé est une liaison tout extérieure, constituée par d'autres corps ou par des mouvements qui les mettent en communication. Il ne peut y avoir, par conséquent, entre les corps aucune liaison intime, fondée dans leur nature même; l'espace qui sépare les corps les uns des autres s'y oppose. De là suit qu'un corps ne peut agir là où il n'est pas, et la science doit tendre à expliquer toutes les actions des corps par le contact, c'est-à-dire par les seules lois mécaniques '.
Mais nous devons nous arrêter ici un instant et faire une remarque importante. La plus simple réflexion montre qu'une multitude de substances réelles, d'objets absolus, ne pourrait être connue par un sujet, ni soumise à une loi commune. La connaissance suppose un rapport intime, fondé dans leur nature même, entre le sujet connaissant et les objets de sa connaissance, et entre ces objets eux-mêmes. Les objets de notre expérience ne sont donc pas des substances réelles, mais cela n'empèclie pas que nous les connaissions comme des substances. Les objets réels de notre expérience sont nos sensa- , tions; mais nous les connaissons comme des corps dans l'espace et
1. Les corps ne peuvent pas avoir de liaison intime ou intérieure, parce que, (l'une manière j;énérâle, ils n'ont point d'intérieur ou de dedans. Tout corps, en effet, peut être divisé en deux, et ce qui était le dedans en lui devient un dehors, une simple surface, et ainsi de suite à l'inllni. Aussi voyez quelle absurdité est impliquée dans l'hypothèse d'une liaison intime des corps, par exemple d'une gravitation qui leur soit inhérente. Dire que les atomes matériels s'attirent réciproquement en raison inverse du carré de leurs distances, c'est faire un contresens, parce que, d'après cette afiirmation, la force de l'attraction dépend, non d'une propriété des corps eux-mêmes, mais de la dislance qui les sépare. L'espace vide, qui n'est rien, est donc réprésenté ici : 1* comme un agent réel, capable de produire les plus grands effels, et 2° comme le principe, au moins en partie, de l'action même qu'on veut attribuer aux corps. Cette accumulation d'absurdités a fait dire à Newton (dans une de ses lettres à Bentley) que, selon son opinio:i, aucun homme sensé ne pourra croire à une gravitation inhérente aux corps, et il cherchait lui-même une explication mécanique de la gravitation
toute l'expérience est organisée conformément à cette apparence. C'est là sa forme générale et nécessaire, tous les effets perçus devant se produire comme s'ils venaient de corps situés dans l'espace. Les lois de la nature doivent donc apparaître comme des lois du monde matériel, et l'on doit, autant que possible, les expliquer mécaniquement. Mais on comprend bien que cette explication ne peut jamais être complète, qu'elle laissera toujours quelque chose à expliquer. Voyez, en effet, ces contradictions : les objets réels sont nos sensations et celles-ci ont un côté soustrait à la perception par lequel elles se relient les unes aux autres; mais elles doivent, en même temps, apparaître comme des corps, et des corps dans l'espace, c'est-à-dire qui ne peuvent avoir aucune liaison intime, ni aucun côté soustrait à la perception. 11 s'ensuit que l'explication mécanique, bien qu'elle soit obligatoire, en quelque sorte, pour les sciences physiques, n'a ni une vérité absolue, ni une efffcacité universelle.
On est déjà parvenu à donner cette explication mécanique d'un grand nombre de faits et de phénomènes divers, à ramener au simple mouvement la chaleur, la lumière, l'électricité, l'action chimique. 11 y a cependant, même dans la nature inorganique, des faits qui résistent encore à cette explication et dont le plus considérable est précisément la gravitation universelle. Quant à la vie organique, elle divise les esprits : les uns croient à la possibilité de l'expliquer mécaniquement; les autres y voient un phénomène sui generis, irréductible aux lois qui régissent les autres phénomènes. Essayons de voir ce qu'il en est.
La vie organique nous présente ce phénomène d'une simple forme se maintenant par sa propre vertu à travers le flux perpétuel des éléments matériels qui concourent à sa production. D'après son concept même, une forme n'est rien en soi, n'est qu'une simple combinaison; mais dans les organismes la forme apparaît comme un principe qui domine ses éléments constitutifs eux-mêmes. 11 n'y a pas de matériaux spéciaux pour la production de la vie; les organismes sont composés de certaines substances chimiques qui se retrouvent partout dans le monde. Cependant jamais des molécules de carbone, d'oxygène, d'hydrogène, ou d'autres éléments des corps organiques ne"parviennent d'elles-mêmes à se combiner en un organisme; jamais la vie organique ne naît de la matière inorganique; mais les particules de cette matière inorganique révèlent les propriétés vitales quand elles sont assimilées par un organisme déjà
existant, et perdent de nouveau ces propriétés quand cet organisme les élimine ou quand il vient à mourir. Voilà donc une forme dont les propriétés se présentent comme indépendantes des éléments qui la composent, indépendantes, l*' quant à leur origine, et 2** quant au principe même de leur survivance. 11 faut supposer que le corps de chacun de nous est rattaché, par une succession ininterrompue de procès organiques, aux origines mêmes de la vie. La forme organique s'est donc perpétuée pendant des centaines et des milliers do siècles sans intermittence, et cependant le trait caractéristique do l'organisation et de la vie est précisément l'instabilité de l'équilibre dans les combinaisons qui en sont animées. 11 faut donc convenir que l'organisation est une forme qui ne peut pas être expliquée par ses éléments constitutifs.
Prenons, pour rendre la chose plus claire, une plante. Même une petite plante a des parties fort diverses; elle a des racines, une lige, des feuilles et, quand vient le temps, des fleurs qui sont ensuite remplacées par des graines et des fruits. Du même suc que la plante élabore elle forme toutes ces parties si diverses et dont chacune présenle des structures très variées et très complexes. Et, ce qui est un trait capital, toute cette organisation est prédéterminée par le germe d'où la plante est sortie. Autre, en effet, est l'organisation d'un ehéne, de ses feuilles, de ses fruits, etc., et autre celle d'un saule et d'un bouleau, quoiqu'ils puisent leur nourriture dans le même sol et dans le même air. Le principe de cette organisation se réalisant ellemême à chaque instant ne peut donc pas résider dans ses éléments matériels; les fonctions vitales ne peuvent pas être expliquées par les lois physiques et chimiques propres à ces éléments.
Et cependant l'organisation, n'étant qu'une simple forme, ne peut posséder aucune force qui lui soit propre. La science a constaté, en effet, que dans les corps organisés aucune autre force ne produit des effets mesurables que les forces dégagées par les processus chimiques que l'on observe dans l'organisme. La chaleur dégagée par les corps vivants et toutes les transformations et tous les mouvements, aussi bien des parties intérieures que des membres, ne sont que des transformations du mouvement toujours présent dans le monde des corps et dont l'énergie totale ne varie point. Enfin tout se passe mécaniquement dans les organismes, mais nous y voyons cependant des effets foncièrement étrangers au mécanisme. Suivant les lois mécaniques, tous les mouvements sont indifférents
aux corps, et, en effet, tant que les corps sont à l'état inorganique Il leur est indifférent de se mouvoir à droite ou à gauche, de se rapl procher ou de se séparer. Mais dès que des particules deviennent parties intégrantes d'un organisme vivant, cette indifférence cesse comme par enchantement : elles concourent toutes à réaliser et à entretenir l'organisation prédéterminée dans le germe. Et jaPiais on n'a pu saisir la puissance qui produit ces effets surprenants! Elle se dissimule si bien que plusieurs se croient en droit de la nier.
Il est intéressant de voir comment un maître de la science a envisagé ce problème. Dans son article sur la Définition de la vie Claude Bernard s'exprime ainsi» : « Il est non moins clair que ces actions chimiques en vertu desquelles l'organisme s'accroit et s édifie, s'enchaînent et se succèdent en vue de ce résultat qui est l'organisation et l'accroissement de l'individu animal ou végétal II y a comme un dessin vital qui trace le plan de chaque être et de chaque organe. » Claude Bernard avoue-t-il donc franchement l'insuffisance du mécanisme pour expliquer la vie? Non, il semble tergiverser d'une façon surprenante. Il appelle le principe de l'organisation et de la vie « une force métaphysique » (?) et dit que « cette force est inutile à la science, parce qu'étant en dehors des forces physiques elle ne peut exercer aucune influence sur elles.... „ Une force métaphysique et qui n'exerce aucune influence, c'est une expression qui n'a évidemment aucun sens; si cette force ne produisait pas d effets, il n'y aurait pas lieu d'en parler. La vérité sur ce point est plutôt le contraire de ce qu'en dit Claude Bernard : l'organisation ou la vie ne possède point de force distincte et produit néanmoins des effets visibles. On voit donc que, pour les sciences physiques la vie est une énigme absolue. '
Mais on trouve le mot de cette énigme, quand on sait que dans 1 expérience tous les effets, bien que provenant en apparence des corps, sont produits réellement par la liaison générale des phénomènes, par ce côté d'unité dans la nature, dont nous nous occupons maintenant. Si le mécanisme avait une vérité absolue, il devrait pouvoir expliquer la vie. S'il n'y avait point, dans le monde, d'autre principe d'action que le mouvement déjà existant des corps, tous les phénomènes de la vie organique devraient découler de la nature du mouvement d'une manière aussi claire et aussi complète