‹ Nouvelles esquisses de philosophie critique [microform]Chapitre 14 sur 30 · Claude Bernard, la Science expérimentale, 1878, p · texte numérisé non relu

Claude Bernard, la Science expérimentale, 1878, p

que les phénomènes de la chaleur et de la lumière. Nous voyons, au contraire, qu'il y a un contraste ou une disparate entre le mécanisme et la vie, et que Tune ne peut être déduite de l'autre. C'est que, quoique tous les effets se reproduisent conformément à l'apparence de corps, cette apparence, impliquant par sa nature même une contradiction logique (des sensations représentées comme des corps dans l'espace), doit nécessairement se trouver en défaut, notamment dans son rapport avec le sujet connaissant, siège de l'apparence, et dans la vie organique qui sert à établir ce rapport, qui est comme le trait d'union entre le monde des corps bruts et le sujet connaissant. Nous avons examiné la vie organique; il faut examiner encore le rapport du sujet connaissant avec son organisme corporel.

Depuis le commencement de notre vie consciente, nous constatons invariablement le fait que notre volonté produit ou détermine des mouvements de notre corps. Or ce fait est inconciliable avec la loi de la conservation de la force telle qu'elle apparaît dans le domaine des sciences physiques. D'après cette loi, rien ne peut produire le mouvement d'un corps, si ce n'est un mouvement précédent qui se transmet à ce corps. Comment faut-il donc concevoir sans contradiction logique l'action de notre volonté sur le corps? On le croirait à peine, mais il y a des savants qui nient cette action elle-même, qui aflirment que les mouvements de notre corps voulus par nous sont produits en réalité par des mouvements cérébraux que nous ne pouvons percevoir, et que notre volonté ne fait qu'accompagner ces mouvements cérébraux sans exercer sur eux aucune influence : notre corps se meut toujours de lui-même, et notre volonté et notre conscience ne sont qu'un reflet accessoire et inutile de ces mouvements. Si, par exemple, j'écris à présent ces lignes, la cause n'en est nullement en ce que j'ai des pensées et veux les exprimer par des signes visibles; c'est là une circonstance tout à fait accessoire et insignifiante; ma main aurait écrit ces mêmes lignes quand même ses mouvements ne seraient accompagnés d'aucune intention, d'aucune conscience! On conviendra que c'est une affirmation bien étrange.

Mais écoutons, sur cette question également, un maître de la science moderne. Huxley s'exprime ainsi : « Avons-nous quelque raison de croire qu'une sensation ou un état de conscience soit capable d'affecter directement le mouvement même de la molécule la plus petite que l'on puisse concevoir de la matière? Cela est-il seulement concevable? Si nous répondons négativement, il s'ensuit qu'une

volition peut être un signe, mais non une cause du mouvement corporel. Si nous répondons par Taffirmation, alors (ô prodige!) les états de conscience ne peuvent plus être distingués (are undistinguishable) des choses matérielles; car c'est la nature essentielle de la matière d'être le véhicule ou le substratum de l'énergie mécanique *. »

Huxley semble ne se décider ni pour l'une ni pour l'autre de ces deux réponses, quoiqu'il n'y ait pas de milieu entre l'affirmation ou la négation de la même chose. Mais l'affirmation, dans le sens que lui donne Huxley, ne diffère pas de la négation en ce qui concerne l'influence de la volonté sur les mouvements. Si notre volonté ne produit des mouvements corporels que parce qu'elle est elle-même identique à certains mouvements au point de ne pouvoir en être distinguée, elle n'est toujours pas la cause, mais un simple accompagnement des mouvements, et l'on tombe encore, par surcroît, dans l'absurdité de l'identifier avec eux. Mais en réalité, bien loin de ne pouvoir distinguer notre volonté des simples mouvements ou déplacements de corps dans l'espace, nous voyons au contraire qu'elle n'a dans sa nature absolument rien de commun avec eux, et que c'est comme état psychique, comme volonté qu'elle produit des mouvements. Pour vouloir une chose, nous devons savoir qu'elle nous est bonne en vue d'un but quelconque, et c'est pour atteindre ce but que nous voulons et produisons les mouvements corporels propres à nous y faire parvenir. Nous faisons souvent des préparatifs pour atteindre un but auquel nous n'arriverons que dans un avenir lointain. Comment croire que des processus aveugles s'accomplissant dans un cerveau puissent déterminer des mouvements en vue d'un but qui est situé, non seulement hors de nous, mais même en dehors de toute réalité présente? Comment surtout le croire, en voyant que ce sont nos intentions qui se réalisent par les mouvements de notre corps? W faudrait pour cela répudier jusqu'à la dernière lueur du bon sens.

On voit donc à quoi Ton est réduit par l'apparence des corps, de €0s objets absolus et indépendants de nous : on en vient à penser que, dans le monde connu tout entier, la chose la plus inutile et la plus insignifiante c'est nous-même, c'est le sujet qui connaît ce monde! Peut-on se moquer de soi-même de plus plaisante façon?

L'action de notre volonté sur les mouvements de notre corps est

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