‹ Nouvelles esquisses de philosophie critique [microform]Chapitre 16 sur 30 · IV. — La finalité dans la nature · texte numérisé non relu

IV. — La finalité dans la nature

De tout temps les hommes ont cru reconnaître dans la nature l'action d'un principe intelligent ou semblable à ce qtie nous reconnaissons en nous-mêmes comme une intelligence. On peut se faire une idée assez claire de la genèse de cette croyance. D'abord nous reconnaissons qu'il existe d'autres hommes, d'autres êtres semblables à nous, en inférant leur existence de la ressemblance de leurs corps et de leurs mouvements avec les nôtres. On sait que cette connaissance se produit de très bonne heure; quarante jours après sa naissance, un enfant sourit déjà à sa mère; il a, par conséquent, compris dés lors que sous cette forme qu'il voit et qu'il touche réside un être parent et ami de son propre être. Par la même voie, nous reconnaissons encore d'autres êtres semblables à nous, mais à un degré plus éloigné, les animaux. Il faut bien remarquer que la conclusion par laquelle nous reconnaissons d'autres hommes et des animaux comme doués, par analogie avec nous, d'intelligence et de volonté, est une induction parfaitement valide et légitime. Cette conclusion repose non sur une simple observation des faits, mais sur des expériences répétées presque à tous les moments de notre vie. Toute action que j'exerce sur un homme, par exemple, toute parole que je lui adresse est une expérimentation qui met ma conclusion à l'épreuve, et ma prévision qu'il réagira à la manière d'un être doué de volonté et d'intelligence se trouve ainsi confirmée à tout moment. Aussi personne n'a jamais douté de lexistence des autres hommes, et si Descartes et son école niaient chez les animaux toute ressemblance intérieure avec nous, c'était évidemment par esprit de système. Mais les hommes ne se sont pas arrêtés à ces inductions légitimes. Une fois lancés dans cette voie, ils ont étendu le procédé de manière à voir dans tout ce qui se meut un principe doué de volonté et d'intelligence. Aujourd'hui même, alors que l'on sait que les lois de la nature sont universelles et révèlent un principe unique, la plupart des hommes attribuent l'intelligence à ce principe. Comme fondement de cette croyance, on allègue les signes d'une finalité dans la nature, et particulièrement dans la nature organique. Nous avons vu, en effet, que l'organisation et la vie ne peuvent pas être expliquées mécaniquement. On pourrait donc croire que rien ne s'oppose à ce qu'on y reconnaisse l'action d'un principe intelligent.

Mais il faut examiner très attentivement ce point avant de rien décider.

On admet généralement que le principe de toutes les actions dans la nature, ou plus exactement le principe qui leur a donné naissance, est une cause individuelle, un être situé hors du monde, et l'on attribue à cet cire rintelligence qui paraît se révéler dans la nature. Mais cette croyance est sans valeur parce qu'elle est en désaccord avec les fondements mêmes de toute supposition rationnelle de causes. Nous connaissons toutes les causes au moyen de l'induction, et la validité de l'induction repose sur la liaison générale des phénomènes qui unit toutes les causes à leurs effets, et en fait, par conséquent, des parties intégrantes du monde, au même titre que leurs effets. 11 est donc évident que l'induction, partant des faits donnés, ne peut jamais nous conduire à une cause située en dehors du monde des faits donnés. L'induction nous révèle, il est vrai, le principe agissant de la nature, mais elle le révèle comme la raison de toute causalité, en vertu de laquelle telles causes ou tels antécédents déterminés produisent tels effets déterminés, et non comme une cause individuelle. Une cause située en dehors du monde serait une cause située en dehors de toute causalité, c'est-à-dire un contresens. Mais je n'ai pas besoin de m'étendre sur ce sujet après l'avoir traité dans la première section de cet article.

Il est difficile de voir sans surprise un penseur comme Stuart Mill, qui s'est tant occupé de la logique de l'induction, méconnaître la portée de ce raisonnement au point de croire qu'il nous autorise à supposer, en dehors du monde, un être intelligent, non pas, il est vrai, comme créateur ni comme principe agissant de la nature, mais comme auteur de l'ordre qu'elle présente K Mill appuie cette prétention à la manière des autres partisans d'un principe intelligent, sur le fait de la finalité, c'est-à-dire de la prévision de fins ou de buts à atteindre qui se rencontre dans l'expérience. On prend pour exemple la structure des organes destinés à certaines fonctions, de préférence l'exemple de l'œil si manifestement organisé pour rendre la vision possible. L'œil, dit-on, est un organe compliqué, renfermant une multitude presque innombrable de parties organiques combinées dans un ordre déterminé. Donc, la production de l'œil ne peut pas être due à un concours fortuit de particules matérielles; l'œil est

!. Voir VEssai posthume de Stuart Mill sur le Théisme.

cvîdemment organisé en vue d'une fin ; il est fait pour rendre la vision possible; ce but, la vision, n'existant pas avant l'œil, et no pouvant pas, par conséquent, en être la cause efficiente, doit en être considéré comme la cause finale. Ainsi est autorisée la conclusion que le principe qui a produit l'œil, l'a organisé en prévision de sa destination, et, par là, se manifeste une prévision et une intention, c'est-à-dire une intelligence.

Il est cependant aisé de voir que ce raisonnement pèche par la hase. La similitude des effets peut autoriser la conclusion à la similitude des causes quand il s'agit de causes individuelles; mais allant de causes individuelles au principe général de toute causalité, cette conclusion est injustifiable, parce que la dissemblance du principe général et de toutes les causes individuelles ressort de l'induction même qui nous fait connaître aussi bien celui-là que celles-ci. Nous ne poursuivons et nous n'atteignons un but qu'à la condition de le prévoir; mais il ne s'ensuit nullement qu'il en soit de même pour la nature. Nous devons agir dans un monde qui contient les conditions de notre bien-être et de notre existence même, et nous ne pouvons par conséquent parvenir à aucune fin sans connaître, c'est-à-dire sans avoir présents dans nos idées, les objets extérieurs et leurs manières d'agir. Mais le principe agissant de la nature n'est pas distinct des objets naturels; il leur est inhérent, puisqu'il est la nature même dans son côté d'unité, où tous les phénomènes divers se tiennent ensemble. Le principe agissant de la nature n'a donc pas besoin de prévoir la destination des organes et de leurs fonctions, parce qu'il est lui-même ce qui construit les organes et exerce leurs fonctions. Ce principe agit non seulement dans l'œil destiné à recevoir l'impression de la lumière, mais aussi dans la lumière qui affecte Tœil. Il lui manque donc le caractère distinctit de l'idée, de la représentation, à savoir le rapport nécessaire de ridée avec un objet extérieur par rapport à elle, et la croyance à la réalité de cet objet comme existant en dehors d'elle. Le principe agissant de la nature étant inhérent à tout et n'ayant en dehors de lui aucun objet, ne peut pas avoir des idées, des représentations, et il n'en a pas besoin.

On voit, en effet, avec la plus légère attention qu'il n'y a aucune analogie entre l'action de la nature, s'exerçant du dehors, et l'action réfléchie de l'homme, s'exerçant du dedans, sur les choses, et qu'il y a au contraire beaucoup d'analogie entre l'action de la

nature dans les formations organiques et celle de l'instinct chez les animaux inférieurs qui n'ont aucune conscience des fins qu'ils poursuivent. L'exemple le plus frappant, et bien connu, est celui de ces insectes qui déposent leurs œufs dans les endroits où la nourriture et les conditions d'existence les plus favorables sont assurées à leur progéniture, bien qu'ils ne puissent avoir aucune connaissance de cette progéniture ni de sa manière de vivre. Il est donc clair que nous ignorons l'action de la nature en elle-même, que nous ne pouvons nous en faire aucune idée, et c'est une aberration que de s'obstiner à croire qu'on la connaît et de l'assimiler à celle de l'homme.

Ce qui induit en erreur, ici comme partout ailleurs, c'est celte apparence de corps qui semblent exister d'une manière absolue et les uns indépendamment des autres. Si les corps existaient réellement, tout ordre dans leurs rapports et leurs combinaisons — à supposer qu'ils puissent être soumis à un ordre quelconque, ce qui est déjà contradictoire — devrait, en effet, leur venir du dehors, d'un principe surnaturel ou extra-naturel unique, qui les contraignît à suivre des voies tracées par lui à l'avance, et qui, par conséquent, eussent dû préexister en lui sous forme d'idées ou de représenlalions. Mais c'est là une supposition si étrange et si dénuée de loule raison qu'il n'est pas nécessaire de s'y arrêter après tout ce qui a été dit auparavant, et elle devient d'ailleurs tout à fait superflue quand on comprend que l'existence absolue des corps est une simple apparence.

Pour mieux nous en convaincre, prenons l'exemple si cher aux partisans de l'argument téléologique : la structure de l'œil. Il n'est pas difficile de montrer que l'adaptation de l'œil à la vision des objets est une pure apparence et qu'en réalité elle ne sert en rien à cette vision. L'adaptation de l'œil a pour effet que des images distinctes des objets extérieurs se projettent sur la réline. Or, c'est un fait établi que ces images de la rétine ne peuvent ni être vues du dedans ni servir à la vision des objets. Car : !<> si l'on voyait ces images, on verrait les objets renversés, puisque ces images les présentent ainsi; mais 2° ces imagos ne peuvent pas être vues du dedans, parce que la vision s'effectue, non dans la rétine, mais à Tautre extrémité du nerf optique, et que le nerf optique ne peut pas transmettre des images entières, mais seulement des impressions isolées et dépourvues de toute forme. Enfin, ce qui tranche la ques-

lion, c'est 3° le fait que nous voyons directement les objets euxmêmes, et aux lieux précis qu'ils occupent dans l'espace, comme je l'ai montré dans un autre article ^ Ainsi il est prouvé en toute évidence que la vision ne comporte pas d'intermédiaires ou de milieux matériels. Mais notre vision est cependant organisée comme si elle dépendait d'organes corporels, puisque toute action sur les yeux affecte la perception visuelle des objets. C'est là aussi une des nécessités qui déterminent l'organisation de l'apparence naturelle; mais nous n'avons pas à nous en occuper ici ^

Cependant, pour bien juger la finalité de la nature, il faut la prendre dans son fort. Qu'avons-nous besoin de chercher curieusement, à travers les œuvres de cette nature, des traces d'intelligence, quand nous trouvons parmi ses œuvres l'intelligence elle-mcmc? Ne sommes-nous pas nous-mêmes des produits de la nature? C'est donc ici que se montrera le plus clairement ce que vaut l'argument téléologique. Pour beaucoup d'esprits, c'est un axiome évident de soi qu'un être pensant ne peut être produit ou engendré que par un autre être, pensant; mais voyons comment les choses se présentent en réalité. Comme nous l'avons constaté, le principe qui produit ou engendre tout dans la nature n'est autre chose que la nature ellemême dans son côté soustrait à la pcrceplion, où sont liés tous les phénomènes divers. La nature, en effet, a deux côtés différents, l'un par où elle est une, l'autre par où elle est multiple. Dire que le principe agissant de la nature possède une intelligence, ou, d'une manière générale, quelque chose de semblable à ce qui est en nous, c'est dire que les deux côtés différents sont semblables ou se ressemblent, qu'ils ne diffèrent pas l'un de l'autre. Cette supposition, bien loin d'être une vérité manifeste, est un contresens, au contraire. La nature, en dehors de nous, n'a pas d'intelligence, n'a pas mm plus conscience d'elle-même, parce que nous sommes son intelligence et qu'elle parvient à la conscience d'elle-même en nous seulement.

Ce qui compli(iue cette question pour la plupart des hommes, et rend impossible la vue claire de la réalité, c'est la croyance que l.i nature est manifestement la création de Dieu, l'être suprême et parfait. Aucune erreur n'a jamais eu des suites aussi étendues et aussi

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