V. — La sigmfication et l'évolution de la vie
Nous constatons en nous-mêmes une tendance vers le divin. Raisonnablement nous ne pouvons nous proposer d'autre but dans la vie que de tendre, en effet, au bien et au vrai, que de nous efforcer de faire régner en ce monde les normes supérieures. Mais nous ne sommes, pour ainsi dire, que la tête, ou, si l'on veut, la fleur de la nature; notre tendance au divin ne peut donc être que la tendance de la nature elle-même arrivée à la conscience de soi. Car le divin n'étant rien autre que la nature vraiment propre ou normale des choses, toute réalité anormale, séparée de Dieu, et, par cela même, se trouvant en désaccord avec elle-même, doit tendre naturellement et nécessairement à retourner vers Dieu. Ainsi en est-il de la nature physique. Seulement nous ne devons pas nous attendre à rencontrer cette tendance dans la nature sous la même forme que chez nous, car nous ne serions alors ni nécessaires ni possibles. Comme la nature n'a pu atteindre son but que par la création de l'homme, sa tendance vers le divin n'a trouvé aucun autre moyen de se manifester que l'évolution de la vie, évolution dont l'homme est le terme. Nous constatons, en fait, que la nature n'avait pas à sa disposition une voie plus courte. Aussi ne faut-il pas s'attendre à découvrir dans son action des procédés semblables à ceux d'un être qui connaît son but et qui a conscience de lui-même L'origine de la vie se dérobe à nos regards. Toutes les expériences toutes les observations établissent ce fait qu'elle ne naît jamais spontanément, qu'elle est toujours, dans les mêmes formes ou dans des formes nouvelles, la continuation seulement d'une vie antérieure. Nous n'avons aucune raison de nous en étonner, car toutes les origines sont inexplicables, comme l'existence même de la réalité
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anormale qui exige une explication à la fois et exclut toute explication. Mais sur les transformations de la vie, sur révolution qu'elle a parcourue, on a vu paraître, tout récemment, l'intcrcssanle théorie de Darwin qui a apporté, en effet, quelque lumière. 11 faudrait elro aveuglé par l'esprit de système, pour admettre, avec certains parlisans de l'hypothèse transformiste, que cette hypothèse peut exphquer entièrement tout le développement des formes organiques. Car ce n'est rien moins que de croire que toutes les formes de la vie, l'homme y compris, sont créées par les circonstances extérieures, sans qu'il y ait aucun principe de développement inhérent a la vie elle-même, et quoi de plus inacceptahle, surtout quand on sait que le monde connu ne peut pas exister sans le sujet connaissant! Mais que les circonstances extérieures aient joue un rôle important dans révolution des formes organiques, c'est ce que Darwin a rendu fort probable, et il a projeté, d'une manière générale, un jour nouveau sur les procédés de la nature dans la création et la conservation des êtres vivants. D'abord, il a le premier fait remarquer que le grand moyen qu'elle emploie pour la conservation des êtres vivants est la multiplication des germes. Dans les genres inférieurs, les êtres vivants émettent une quantité à peine calculable de germes ou d'œufs. Ces germes et les organismes qui en sortent sont abandonnes à tous les hasards, de sorte que la plupart périssent et que ceux-là seuls qui sont favorisés par les circonstances extérieures parviennent à se conserver et à se propager. Darwin prétend que cette sélection naturelle a pu amener la transformation des êtres vivants, produire des espèces nouvelles et de plus en plus parfaites jusqu'à l'homme inclusivement. Mais c'est là, comme je rai remarqué, une prétention inadmissible. Même si radaptation des êtres aux circonstances et aux milieux avait pu déterminer un perfectionnement de ces êtres, ce ne serait qu'un perfectionnement par sa propre nature tout relatif, et qui n'expliquerait pas du tout rapparition de l'homme et de la civilisation dans rhumanité. Il est superffu, d'ailleurs, de combattre les ambitions excessives de la théorie de Darwin; toute hyp..- Ihèse, à ses débuts, a ses exagérations. L'intéressant pour nous, c'est le côté vrai de cette théorie et la vue qu'elle nous ouvre sur raction de la nature. La trop grande multiplication des êtres vivants et la nécessité qui en résulte pour eux de lutter incessamment alm de se conserver, sont des faits indiscutables et qui nous prouvent assez que la nature est dépourvue de moralité et d'intelligence. Mais,
d'un autre côté, le fait de l'apparition de nouvelles espèces de plus en plus intelligentes, et enfin de l'espèce humaine, démontre que la nature a une tendance primitive vers rintelligence et la moraUté. Un examen attentif fournit des preuves encore plus directes de celte tendance.
En quoi consiste la différence fondamentale entre l'homme et les animaux? Ceux-ci conservent toujours les caractères propres à leurs espèces; ils ne peuvent ni rien apprendre ni se perfectionner par eux-mêmes. L'homme seul apprend et se perfectionne. Il faut voir à quoi tient cette différence. Or on découvre que c'est la nature ellemême qui affranchit l'homme de la servitude, et lui laisse une certaine liberté d'allure, tandis que tous les autres animaux sont inexorablement renfermes et retenus par elle dans les cadres de leurs caractères spécifiques.
Que l'on se rappelle d'abord ce qui a été établi au commencement de cette étude, à savoir qu'aucune cause individuelle ni aucun objet individuel n'agit par sa propre puissance, que le seul vrai principe agissant est la liaison générale des phénomènes. C'est cette liaison générale des phénomènes, ce côté d'unité de la nature auquel on pense quand on dit : la nature fait ceci ou fait cela. Or chez les animaux inférieurs, la nature ne produit pas seulement les mouvements de leurs corps conformément à leur volonté, mais détermine entièrement aussi cette volonté elle-même de manière à faire correspondre chaque action de l'animal à l'excitation dont il subit l'influence en stricte conformité avec son caractère spécifique. C'est celte détermination du principe général de la nature dans les animaux inférieurs qu'on appelle leur instinct. L'instinct n'exclut pas l'intelligence, même chez les animaux inférieurs, mais il ne lui laisse qu'une sphère d'action fort limitée. Nous voyons, par exemple, qu'un poussin, à peine sorti de ro3uf, se met à courir et à becqueter. Ce poussin n'a pas besoin évidemment de rien apprendre; aussi est-il incapable de rien apprendre; c'est la nature qui fait tout en lui; son individualilé propre est une simple apparence en dehors de ses sensations de plaisir et de douleur. L'homme, au contraire, est forcé d'apprendre l'usage de ses membres, et c'est là le fondement de sa liberté vis-àvis de la nature. Comme c'est toujours la nature elle-même qui produit tous les mouvements, ceux de notre corps aussi bien que tous les autres, il est évident qu'elle a dû s'abstenir expressément d'agir pour que nous fussions capables, et en même temps forcés,
d'apprendre nous-mêmes l'usage de nos membres. Elle ne nous a pas renfermés, comme les autres animaux, dans un cadre ou un moule immuable, mais nous a laissé la latitude du progrès ou du perfectionnement. 11 reste à comprendre comment, par une simple abstention, elle peut favoriser le développement de Tintelligence.
L'intelligence ou la pensée a deux natures diflërentes : une nature physique et une nature logique. La pensée est, d'un côté, un phénomène ou un événement réel, ayant des causes physiques et soumis à des lois physiques; mais elle a, d'un autre côté, la faculté de reconnaître toutes choses, et ses lois, par ce côté de sa nature, sont des lois logiques. Or la nature logique de la pensée peut seule être considérée comme sa nature vraiment propre ou normale, et ses seules lois normales sont les lois logiques. Car il est dans la nature propre de l'intelligence ou de la pensée de rechercher et de reconnaître le vrai, et, en cela, elle est guidée ou déterminée par les lois logiques, tandis que toute action de causes et de lois physiques dans la pensée ou l'intelligence l'induit en erreur et constitue par conséquent un empêchement de sa fonction normale. Si elle n'en était pas empêchée par des conditions extérieures par rapport à sa propre nature, toute intelligence serait parfaitement lucide et connaîtrait toute la vérité. Mais le rôle lui-même de l'intelligence dans ce monde est de servir à l'apparence qui en est la condition nécessaire, de sorte qu'elle est, dès l'origine, fatalement soumise à des conditions et à des lois physiques (lui pervertissent ses fonctions, l'induisent en erreur et l'empêchent de reconnaître le vrai. Or un fait bien remarquable est que cet empêchement a une force très différente dans les différentes espèces animales. Chez les animaux inférieurs, il est invincible et ne laisse jamais leur intelligence arriver à la lucidité; chez l'homme seul, il s'est affaibli au point de permettre la naissance de la réflexion, et, avec elle, tous les autres progrès. Nous voyons cependant que même dans notre espèce il existe, à cet égard, des différences prodigieuses entre les différentes races, ou même entre les individus de la même race.
On comprend donc comment la nature physique par sa seule abstention favorise le développement de l'intelligence. L'intelligence est, quant à sa nature intime et normale, la même chez tous les êtres ou sujets connaissants et chez tous possède les dons les plus élevés de lucidité et de compréhension, et ces dons sont, pour ainsi dire, son héritage naturel. Mais soumise à des conditions physiques
que représentent les organes et les fonctions de l'encéphale, elle peut présenter tous les degrés de lucidité native, suivant le plus ou moins de résistance que les organes opposent à son exercice normal. Un trait saisissant de cette dépendance se voit, par exemple, dans le fait que certains anthropoïdes se montrent plus intelligents dans leur jeunesse que dans leur âge mûr, et l'on remarque même chez les hommes quelquefois quelque chose d'analogue.
L'organisation cérébrale est à la fois et la condition physique de la faculté intellectuelle et une barrière opposée à son développement. Mais dans sa fonction, l'intelligence rencontre encore d'autres obstacles qui rendent difficile la connaissance vraie des choses; ils résultent de la nature trompeuse d'un monde qui est bâti sur l'apparence. Aussi a-t-il fallu à l'humanité des siècles sans nombre pour parvenir à la pensée logique et à la science, et encore dans quelques races privilégiées seulement ou plutôt dans quelques fractions de ces races. Le fait même dont nous nous occupons présente un exemple frappant de cette organisation décevante des choses. Comme le cerveau est la condition physique de l'intelligence, comme tout dérangement dans le cerveau produit un dérangement dans les fonctions intellectuelles, et que le perfectionnement du cerveau accompagne au contraire le perfectionnement de la faculté de connaître, on est tout naturellement porté à croire que le cerveau est la cause positive de l'intelligence. De là, une doctrine, le matérialisme, directement opposée à la vérité. Le perfectionnement, en effet, du cerveau favorise l'exercice de Fintelligence, non pas d'une manière positive, mais au contraire d'une manière négative, c'est-à-dire en diminuant les obstacles qui s'opposent au développement normal de cotte faculté. La supposition qu'un agent physique quelconque puisse produire ou conditionner d'une manière positive les fonctions logiques est un contresens, parce que l'élément physique et l'élément logique appartiennent à deux ordres de faits absolument différents. Peut-on croire un seul instant que des mouvements ou des dcplaccmenls quelconques dans un cerveau individuel puissent contenir les principes généraux de la connaissance des choses? Le principe delà pensée et de la connaissance est une loi logique, parfaitement distincte et indépendante de toutes les causes physiques, cette loi que j'ai déjà brièvement étudiée dans le premier volume de ces Esquisses, et sur laquelle je reviendrai plus loin. Aussi voyons-nous que l'élément logique, une fois entré en possession de soi-même ou
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parvenu à la conscience de soi, est réfractaire à toutes les innuences physiques. Quand une vérité a été une fois reconnue comme telle, aucune cause physique ne peut plus la détruire dans l'esprit de celui qui la possède, sans détruire Tesprit lui-même. Et de même, quand une erreur a été une fois dévoilée, aucune force physique ne peut lui rendre dans l'esprit pensant ni validité ni crédit. Cest pourquoi le jour où l'humanité aura atteint la connaissance vraie des choses, elle sera, du moins l'élite de l'humanité, à tout jamais affranchie de la domination delà nature; c'est là, comme nous l'avons vu, le but final poursuivi par la nature elle-même.
Mais on sera peut-être surpris de voir la nature se contrecarrer ainsi elle-même dans son action, opposer des obstacles à la réalisalion de ses propres fins. Celte attitude est cependant parfaitement conforme à son caractère de réalité anormale et animée de deux tendances contraires, la tendance à l'anéantissement et la tendance à la conservation de soi. Une réalité anormale ne peut exister sans l'illusion, ou la déception, qui la fait paraître ce qu'en vérité elle n'est pas et qui est la cause nécessaire d'erreurs aussi bien dans le domaine intellectuel que dans le domaine moral. La nature est donc, en tant que nature, le règne de Terreur et de l'immoralité, et elle n'a pu pourvoir à l'apparition de la vérité et de la moralité dans l'homme que par des voies fort détournées et fort laborieuses. Dans l'évolution des espèces vivantes, elle ne s'est pas seulement laissé guider par les circonstances extérieures, ainsi que l'a montré Darwin ; comme pour répudier toute idée de bonté et de moralité, elle a créé des espèces animales qui ne peuvent vivre qu'aux dépens des autres, les carnassiers et les parasites, dont l'existence même est la source d'une infinité de maux pour les autres espèces, et elle les a doués, pour assurer leur action malfaisante, des forces nécessaires et d'instincts merveilleux. Mais, malgré tous ces écarts, elle n'en a pas moins poursuivi un but supérieur, et elle l'a atteint par la création de l'homme, c'est-à-dire d'un être qui est destiné à continuer sa lâche dans une sphère élevée au-dessus du monde physique. Cet être, qui recherche la perfection par sa propre impulsion, et qui découvre la nature vraie des choses, est nécessairement le dernier de la série et de l'évolution des êtres vivants, car il ne peut y avoir ri^n de supérieur à lui dans le domaine de l'expérience.