LA NORME DE LA PENSÉE ET L'ENCHAINEMENT DES CHOSES
live (c'est-à-dire située en dehors de l'idée elle-même) de ce qu'elle représente. Cette croyance à l'existence réelle des objets représentésest un fait ou un phénomène primordial de l'intelligence, qui n'est susceptible d'être explique par aucune autre donnée et qui rend seul possible toute connaissance. Dire que cette croyance n'a en principe aucune vérité, que les objets connus ou représentés ne sont pas distincts des représentations, c'est nier toute vérité et se jeter dans l'arbitraire. La possibilité de distinguer le vrai du faux dans l'expérience, repose sur la différence entre la perception immédiate d'un objet présent et la simple idée ou représentation d'un objet absent ou qui peut même n'avoir jamais existé. Vérifier des idées et des croyances ou des affirmations, c'est les comparer avec la perception immédiate des objets, qui possède seule la certitude absolue. Or cette différence fondamentale entre la perception et la simple représentation, et, par conséquent, la possibilité de distinguer le vrai du faux, sont niées en ' principe par la supposition de Kant que nos idées n'ont point d'objets distincts d'elles-mêmes. Il n'est pas difficile de voir d'où vient cette singulière méprise. Kant a reconnu, après Berkeley et David Hume, que notre expérience renferme une illusion ou une fausseté*; mais au lieu de comprendre que ce n'est là qu'une fausseté relative, que les objets de nos perceptions sont des objets réels —nos sensations, — qui nous paraissent seulement être ce qu'ils ne sont pas
à savoir des substances, — il y a vu une fausseté absolue, l'absence de tout objet réel de la connaissance. Par une conséquence naturelle, ce philosophe est tombé dans des contradictions sans fin. Et, d'abord, s'il a supposé des « choses en soi », tout à fait inconnues et différentes des objets que nous connaissons, c'est qu'il sentait combien était peu admissible son hypothèse fondamentale d'une réalité où il n'y aurait que des représentations qui ne représentent rien; mais d'après son propre principe, la supposition de « choses en soi » ou d'êtres absolus ne peut se défendre d'aucune façon. Aussi a-t-il longuement exposé lui-même, dans sa Dialectique transcendeniale, que toute conception de l'absolu est illusoire et contradictoire, et que notre raison, portée par sa nature à chercher l'absolu, est par sa nature une déraison, sujette à des illusions innées, « les idées de la raison », et condamnée à des antinomies insolubles. Bien souvent déjà la raison avait été calomniée par les sceptiques ou les croyants;
1. Et, de plus, Kant a reconnu le premier que l'espace ou l'idée de l'espace est une intuition a priori, ce qui est sa plus grande découverte.
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maïs rien n'égale ce spectacle d'un penseur de la valeur de Kant, se mettant à faire la. critique de la raison et à démontrer laborieusement que, par nature, elle déraisonne! Faut-il dire que c'est là reiïcl d'un malentendu très regrettable? Si notre raison déraisonnait par nature, comment pourrions-nous jamais reconnaître ses égarements? La vérité est que les illusions et les antinomies que nous constatons sont le fait de la nature physique des choses, et que c'est la raison, au contraire, qui nous met en mesure de pénétrer ces illusions, de reconnaître ces antinomies, parce qu'elle dispose d'un principe supérieur à la nature physique des choses. La méprise de Kant est une suite évidente de la supposition fondamentale que nos représentations ne représentent rien, n'ont point d'objets distincts d'ellesmêmes, et qu'il n'y a par conséquent point de nature des choses en dehors des lois de la pensée. Ayant ainsi retiré, en quelque sorte, le sol de dessous ses pieds, il s'est vu contraint de chercher le salut dans le domaine pratique, de fonder toute certitude sur le témoignage d'une réalité objective, absolue, qui nous est donnée par notre conscience morale, et il a ainsi renié complètement sa théorie spéculative qui n'admet que le phénoménal et le conditionné.
La forme la moins artificielle de la doctrine en question se trouve chez Protagoras, qui affirmait que tout objet est ce qu'il paraît être à chacun de nous, que l'homme individuel est la mesure des choses et qu'il n'y a point de principes généraux de la connaissance. Aussi ses partisans ont-ils combattu, quand il a été formulé par Arislote, le principe de contradiction. En fait, l'homme individuel n'est pas la mesure des choses; c'est la loi de notre pensée qui est cette mesure ou cette norme, parce qu'elle est la notion de leur nature normale et absolue, et c'est de cette notion que procèdent le principe de contradiction et la distinction du vrai et du
faux.
La contradiction logique est connue généralement comme le rapport de l'affirmation et de la négation de la même chose. Or, si l'on examine le caractère de ce rapport, on constate que l'affirmation et la négation de la même chose s'excluent mutuellement, en d'autres termes, qu'il y a entre l'une et l'autre une opposition ou une incompatibilité absolue. Il s'ensuit clairement que ce que l'on appelle ordinairement contradiction logique est seulement une espèce d'un genre plus étendu, c'est-à-dire qu'il y a une définition plus générale
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de la contradiction logique; il faut alors entendre par contradiction ou e reunion de deux termes qui s'excluent mutuellement, ou qui sont incompatibles d'une manière absolue. Cependant, comme deux termes absolument incompatibles, ou qui s'excluent mutuellement, ne peuvent jamais se trouver réunis dans la réalité, on est aisément am ne a croire que le principe de contradiction ne concerne pas la réalité elle-même, qu'il n'est qu'une règle pour la pensée, sans rappoit avec les choses. Mais comment une règle de la pensée peut-eUe être valide, si ce n est par sa conformité avec les choses? Croire que la logKjue soit indépendante de l'ontologie, c'est-à-dire de la notion vraie des choses, c'est assurément la méprise la plus singulière que 1 on puisse imaginer, quoiqu'elle soit à peu près universelle. Que nous enseigne, en effet, la logique, si ce n'est les règles que nous devons suivre pour atteindre la connaissance vraie des choses? Un principe logique sans rapport avec elles est donc un vrai contresens. Ln fait, le principe de contradiction a lui-même son fondement dans un concept ou une notion de la nature des choses : l'opposition ou 1 incompatibilité absolue entre la négation et l'affirmation de la même chose vient de la notion d'incompatibilités absolues qui existent dans les choses mêmes. On le voit clairement quand on se demande • D ou vient la négation logique, le refus de croire? Sa seule et unique ongme est dans la notion que ce que nous sommes sollicités à croire d un objet est absolument incompatible avec ce que nous savons de cet objet; sans cette notion, nous n'aurions aucune raison de nier quoi que ce soit. La négation logique, le refus de croire a donc son ongine dans la notion d'incompatibilités ou d^oppositions absolues elir-mêmer' '"''"'' "^"^ "^""''' ^^^'' ^'"^ "^^"^ ''''' "^^''^^n L'expérience, ne présentant et ne renfermant rien d'absolu ne peut rien nous apprendre sur l'existence d'incompatibilités absoluesla négation logique et le principe de contradiction ne peuvent donc pas être dérives de l'expérience. Bien plus, sans ce principe de con!
elle-même, et notamment la connaissance du passé et des changements ne serait pas possible. Personne n'affirmera plus, cornue Reid a fait encore, que la mémoire nous donne la perception immed.ate du passé comme passé; le passé n'existe plus, et ce qui n existe plus ne peut pas élre perçu, mais seulement inféré. Or sur quoi cette inférence se fonde-t-elle? D'abord sur la reproduction des
çg ESQUISSES DE PHILOSOPHIE CRITIQUE. •
imoressions que nous avons eues dans le passé, reproduction qui Zrrdonnées de la mémoire. Mais parleur reproduction ces onnées nous sont présentes et non passées ; comment pourrons-nou donc reconnaître qu'elles représentent le passe? En ««"«P-^»"' l'image d'un objet que nous avons perçu dans le passe avec sa perc ption actuelle et en remarquant quelque différence entre les deux, nous concluons que l'objet a changé, et que l'image reproduite, Plus faible, représente son état passé, bien que toutes les deux î mage reproduite et la perception actuelle de l'objet, nous soient prlntc en même temps. Cette conclusion repose évidemment sur anotion qu'un objet ne peut pas réunir en même Jemps deux qualités différentes de la même espèce, par exemple, être rond et cubique, ou tout blanc et tout jaune à la fois. Et pourquoi une telle réunion de qualités est-elle impossible? Le rond n'est pas par sa nature opposé au cubique, ni le blanc au jaune ; mais le rond devient absolument incompatible avec le cubique et le blanc avec le jaune si l'on suppose qu'ils sont par leur propre nature une seule et même qualité, ar ce serait contradictoire, comme contraire à la nature normale et absolue des choses. Deux qualités, quoique differen s, ne peuvent pas être opposées par nature l'une à l'autre mais elles le peuvent pas non plus être le même objet par leur propre nature ou d'une manière absolue. Le fondement de toutes les incompatibilités absolues est donc le principe que dans la nature absolue E choses aucune réunion du divers n'est possible, ou en au r s termes, qu'une réunion absolue du divers est impossible. C est la la norme de la pensée, dont découlent la négation logique et le pnncipe
2 contradiction, et qui rend seule possible la distinction du vra, et du faux, et partant le jugement logique en général. Tâchons de faire connaître celte norme par les explications les plus claires et les plus. précises.
La norme de la pensée.
D'après la norme de notre pensée, tout objet réel possède «ne nature qui lui est propre et est identique avec lui-même, peut être identifié avec lui-même, ou en d'autres termes, le caractère foncier de la nature vraiment propre ou normale des choses est 1 identité
avec soi-même. , . , j. ^
Le principe ainsi formulé présente celte particularité un peu decon. cerlante que son évidence même en rend la compréhension difficile.