LA NORME DE LA PENSÉE ET L'ENCHAINEMENT DES CHOSES
Que tout objet doive posséder une nature propre et être identique à lui-même, c'est tellement certain que l'on ne croit pas même à la possibilité d'une exception à cette loi ou à cette règle. Or l'exception n'embrasse pas moins que la totalité des objets physiques : aucun objet physique ne possède une nature qui lui soit vraiment propre, aucun ne peut être identifié avec lui-même. Mais comme ce fait est déguisé par l'apparence naturelle qui nous présente le monde physique comme un monde de substances, d'objets identiques avec euxmêmes, on est presque irrésistiblement entraîné à méconnaître le sens même de la loi fondamentale de sa propre pensée. C'est pourquoi il est de la plus haute importance de bien comprendre l'analyse qui va suivre, une analyse dont la brièveté ne nuira pas, je l'espère, à la clarté.
En analysant le concept d'un objet ayant une nature qui lui est propre et identique à lui-même, on trouve que cet objet possède les quatre caractères suivants : il est : 1° absolu, 2" simple, 3« invariable et A'^ parfait.
Qu'un objet dont la nature lui est propre et identique avec luimême soit absolu, indépendant de tout ce qui n'est pas lui, c'est une proposition identique, c'est-à-dire où la même chose est exprimée de deux manières différentes. Car être absolu ne signifie rien autre que posséder une nature propre, ou indépendante de toute autre chose. Si au contraire un objet. A, dépend d'un autre objet, B, et en subit rinflucnce, c'est-à-dire renferme en soi une détermination provenant de B, il renferme par cela même un élément qui lui est étranger et se trouve, par conséquent, en désaccord avec lui-même. Si toute la nature d'un objet est déterminée par des conditions extérieures, cet objet a une nature qui est toute d'emprunt, c'est-à-dire qu'il ne possède pas une nature qui lui soit vraiment propre, ni une identité réelle avec lui-même. Tous les objets de l'expérience sont précisément de cette espèce.
En second lieu, un objet absolu et identique avec lui-même est nécessairement simple, ne renferme en soi aucune diversité. Si un objet, en effet, possédait en propre deux qualités différentes, ou si deux qualités différentes, étant l'une au même titre que l'autre, confîlituaient sa propre nature, cet objet serait différent do lui-même, el non pas identique. Etant un, il ne pourrait être absolument identifié avec aucune de ces deux qualités différentes, et comme d'après l'hypothèse, ses deux f|nnli!és diff r-r'^s forment sa propre nature,
il ne pourrait donc pas être identifié avec lui-même. Il est, par suite, évident que l'unité d'un objet absolu ne peut être qu'absolue ellemême, c'est-à-dire exclusive de toute diversité. Toute réunion du divers dans un objet absolu ferait naître des incompatibilités absolues et constituerait une contradiction logique. Un objet absolu ne peut pas avoir de parties, parce que ses parties devraient elles-mêmes être absolues, et dès lors elles seraient non des parties, mais des objets indépendants. Une partie étant, par son concept même, quelque chose de relatif, ne peut pour cette raison entrer dans la nature d'un objet absolu, pas plus que cet objet ne peut lui-même faire partie d'un autre.
C'esl ici un point fondamental; il a déjà été traité dans ce qui précède, mais il faut l«âcherde l'élucider encore mieux. Bien qu'il soit d'une certitude et d'une évidence immédiate, et que nous ayons là le i)rincipe même de toute certitude rationnelle et de toute pensée logique, on trouve souvent beaucoup de difficulté à le comprendre, parce qu'on substitue involontairement à la pensée d'un objet absolu, ayant une nature qui lui est propre, la pensée d'un objet de l'expérience, toujours composé et soumis à des conditions. Or il faut bien comprendre qu'il s'agit ici, non d'objets connus par l'expérience, mais d'une pure conception de l'esprit. Voici ce dont il s'agit.
Si nous disons : la nature propre d'un objet unique consiste en deux qualités différentes, A et B, nous pouvons dire aussi que deux qualités différentes, A et B, sont par leur propre nature un seul et même objet, ou que la qualité A est par sa propre nature en même temps une qualité différente, B, et que la qualité B est aussi par sa propre nature une qualité différente, A, c'est-à-dire non-B ; car ces trois propositions expriment exactement la même pensée ou la même supposition.
Cette supposition renfcrme-t-elle, oui ou non, une contradiction logique? Si l'on dit non, on nie la possibilité de toute contradiction logique, on nie, par conséquent, le droit même de nier, ce qui est cependant le comble de la contradiction logique. Pourquoi niez-vous ce qu'un autre affirme? Vous répondez qu'il affirme ce qui n'est pas vrai. Admettons votre droit de décider ce qui est vrai pour vousmême; mais quel droit ou quelle raison avez-vous de décider ce qui est vrai pour un autre, contrairement à son propre avis? Il n'y a, évidemment, qu'une raison pour cela : c'est qu'il ne peut y avoir deux vérités différentes touchant le même objet, c'est-à-dire, en d'autres
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termes, qu'un objet ne peut pas posséder en propre deux manières d'être différentes, et c'est là la certitude exprimée par le principe de contradiction.
Voici donc la formule originelle de ce principe : Un objet ne peut pas di/férer de lui-même dans sa propre nature-, en d'autres termes : ce qui est un ne peut pas être par sa propre nalure divers, ni le divers ne peut être un par sa propre nature, ou encore, en d'autres termes : une réunion absolue du divers nest pas possible.
De là suit que même un objet de l'expérience, soumis à des conditions, ne peut pas réunir en soi deux qualités différentes de la même espèce en même temps, parce que ce serait une réunion absolue du divers, et c'est là la raison du conflit des affirmations se rapportant au même objet, conflit d'où naît la négation logique et la formule ordinaire du principe de contradiction : Vaffirmalion et la négation de la même chose ne peuvent pas être vraies en même temps.
Par ce côté, la norme de la pensée est surtout le principe de la logique formelle.
Mais un objet absolu et identique à lui-même est nécessairement aussi invariable. C'est d'une évidence immédiate : ce qui est identique à soi-même ne peut devenir différent de soi-même : tout changement révèle une contradiction ou un désaccord intime avec soimême, comme je l'ai montré dans des articles précédents.
En effet, ce qui change, ce qui devient différent de ce qu'il était, ne possède pas de nature qui lui soit vraiment propre. Car il ne peut être identifié ni avec sa manière d'être présente, ni avec sa manière d'être passée : il n'est pas ce qu'il a été auparavant, parce qu'il est devenu autre ou différent, mais il n'est pas non plus exclusivement ce qu'il est à présent, parce qu'il a été autre auparavant. Aussi le changement est-il le symptôme manifeste d'une réalité ou d'une existence anormale : ce qui change, ce qui ne reste pas identique à soi-même, ou fidèle à soi-même, se condamne par là, révèle sa propre inconsistance intrinsèque.
Or, de cette certitude que tout changement est étranger à la nature normale et absolue des choses, découlent le principe de l'invariabilité des substances d'après lequel la substance ou l'absolu est en soi soustrait au changement, et le principe de causalité d'après lequel un changement ne peut jamais être absolu, c'est-à-dire sans cause. Et de cette certitude résulte encore une troisième conclusion fort importante, à savoir que l'absolu ne peut pas être une cause
<le changement, et, inversement, qu'une cause ne peut jamais être
absolue.
Par ce côté, la norme de la pensée est le principe de la logique de
rinduction.
Enfin, il est évident qu'un objet identique à lui-même est nécessairement aussi parfait, parce qu'un objet imparfait est celui auquel il manque quelque chose et qui est, par conséquent, en désaccord avec lui-même. L'identité avec soi-même étant le contraire de toute défectuosité, de toute dissonance et de toute anomalie, est l'essence même de la perfection.
Par ce côté, la norme de la pensée est le principe théorique de la morale et de la religion. La conscience que la perfection est le propre de la nature normale et absolue des choses, et qu'un état d'imperfection est une anomalie, transforme entièrement la manière d'envisager les choses divines et humaines.
Les quatre caractères d'un objet conforme à la norme de notre pensée ne sont donc, comme on le voit, que des spécifications d'un seul caractère : l'identité avec soi-même. Ainsi, à l'absolu est opposé le conditionné, au simple le composé, à l'invariable le variable, et au parfait l'imparfait, et les seconds de ces quatre couples de caractères sont aussi inséparables les uns des autres que les premiers : tout objet conditionné, ou soumis à des conditions, est en même temps composé, variable et imparfait; tout objet variable est soumis à des conditions, composé et imparfait; tout objet imparfait est soumis à des conditions, composé et variable.
On verra mieux par la suite comment ces quatre caractères sont liés ensemble.
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Tableau de L'ENcnAÎNEMENT des choses.
Nous avons constaté ce que la norme de notre pensée nous apprend sur la nature normale et absolue des choses ; voyons maintenant ce que l'expérience nous fait connaître de leur nature physique.
Une investigation approfondie des choses de ce monde montre que l'expérience ne contient point d'objets qui aient une nature vraiment propre et qui soient identiques à eux-mêmes : tout y est en désaccord et en contradiction intime avec soi-même, et renferme la tendance à son propre anéantissement.
L'existence d'une telle réalité, anormale et se niant elle-même,
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est un fait absolument incompréhensible et inexplicable, puisqu'il est contraire à la norme de notre pensée; mais ce fait une fois reconnu, on peut se rendre compte de tous les traits que présente notre monde, traits qui répondent aux conditions essentielles en dehors desquelles la réalité anormale ne pourrait absolument pas exister, parce qu'elle impliquerait des contradictions logiques.
La nature physique des choses n'étant pas conforme à la norme de notre pensée, on ne peut déduire de cette norme aucune conclusion positive touchant la possibilité des choses de ce monde, en d'autres termes, aucune explication positive du monde; mais on peut en déduire une explication négative. L'anomalie, en effet, a des bornes immuables et infranchissables : elle ne peut pas aller jusqu'à la contradiction logique. Et ces bornes se réduisent, en somme, à une seule : rien d'anormal ne peut posséder un caractère absolu; car tout désaccord avec soi-même et toute réunion du divers ne deviennent logiquement contradictoires que si on leur attribue un tel caractère. Aussi avons-nous constaté plus haut que tout objet non identique à lui-même est marqué de quatre traits inséparables les uns des autres : il est composé, variable, imparfait et soumis à des conditions. Or la variabilité d'un objet qui est en désaccord avec luimême révèle, dans cet objet, une tendance à se nier lui-même et à s'anéantir, et cette tendance entraîne, à son tour, d'autres déterminations que j'ai exposées dans la seconde partie de l'article intitulé : De la nature des choses. Si l'on a médité ce que j'ai développé dans ce passage, on comprendra sans peine l'enchainement des choses de ce monde tel que le présente le tableau suivant :
lo Tout, en ce monde, est sujet à changer et à périr et tout dépend de conditions.
2» Rien n'y persiste qu'en se reproduisant sans cesse en vertu d'une tendance expresse à s'affirmer et à se conserver soi-même.
3° La tendance primordiale de l'anormal allant à l'anéantissement de lui-même, il ne peut s'affirmer et persister qu'à la condition de se déguiser, d'apparaître dans l'idée et la conscience comme quelque chose de normal, comme une substance. Toute l'expérience est organisée conformément à cette apparence.
4° Ce monde ne peut donc pas consister en objets seulement, mais il doit nécessairement aussi renfermer des sujets connaissants dont la conscience, l'idée ou la pensée est le siège de l'apparence. Et tout d'abord ces sujets connaissants doivent s'apparaître à eux-
mêmes comme des substances, c'est-à-dire comme des êtres identiques à eux-mêmes, comme des unités indépendantes, indivisibles, et identiquement les mêmes dans la succession du temps.
5*^ Mais les sujets connaissants, comme tout ce qui est anormal, ont un commencement et une fin dans le temps; il n'y aurait donc, dans le monde de l'expérience, rien de général et d'invariable, même en apparence, si les sensations de tous les sujets n'étaient organisées de manière à ce qu'ils puissent tous y reconnaître un monde, commun à tous, de substances extérieures impérissables, un monde de corps.
6<* Ces substances extérieures doivent apparaître aux sujets connaissants comme existant dans Vespace, doivent être représentées dans l'espace; caria première particularité de l'espace est de faire que les objets qui s'y trouvent sont indépendants les uns des autres, sont, d'une manière générale, absolus, en un mot, des substances. C'est ce que j'appelle la nature ontologique de Tespace. Une seconde particularité de l'espace, dérivant de la première, est que l'espace contient toutes les directions ; c'est la nature géométrique de l'espace.
Voici la liaison logique de ces deux particularités. Entre substances, entre objets absolus, indépendants les uns des autres ou n'ayant point de liaison intime les uns avec les autres, il ne peut y avoir que des relations ou des rapports extérieurs, et ces rapports ne peuvent être prédéterminés à l'avance en aucun sens ou dans aucune direction. Une multitude de substances doit donc être représentée dans un milieu qui admette la totalité des rapports extérieurs possibles et qui, par conséquent, contienne la totalité des directions possibles. C'est précisément ce que nous trouvons dans la nature de l'espace *.
7" Les corps n'étant que nos propres sensations en tant qu'elles nous apparaissent comme des substances dans l'espace, ne sont rien en soi, c'est-à-dire ne possèdent point de nature qui leur soit propre, abstraction faite des sensations. La nature des corps est conditionnée par leur existence dans l'espace : un corps est un objet remplissant
1. Ces deux propriétés de l'espace montrent déjà suffisamment «]ue l'idée de l'espace est une intuition a prioriy comme Kant l'a enseigné. Non que l'idée de l'espace naisse toute formée avec nous, mais elle se développe en vertu d'une disposition innée de notre esprit; elle n'est pas un simple résultat de l'expérience, par cette raison que les objets réels de l'expérience, nos sensations, ne sont point des substances et ne comportent aucun espace. L'espace ne peut pas être senti; il est la nianière d'être, non de sensations en nous, mais de sensations en dehors de nous; il n'est donc pas un objet de l'expérience.