‹ Nouvelles esquisses de philosophie critique [microform]Chapitre 22 sur 30 · LA NOUME DE LA PENSÉE ET L'ENCHAINEMENT DES CHOSES · texte numérisé non relu

LA NOUME DE LA PENSÉE ET L'ENCHAINEMENT DES CHOSES

un espace. De là se déduisent logiquement toutes les qualités premières des corps ou de la matière, l'étendue, la figure, l'impénétrabilité, la divisibilité, la mobilité et l'inertie. 8° Tout sujet connaissant doit paraître lié ou uni à un corps par- ^ liculier, et il est nécessaire d'en indiquer la raison. La nature des corps étant déterminée par leur existence dans l'espace, les lois du monde matériel ont trait à des déterminations conditionnées par l'espace, telles que la figure, la masse, la position dans l'espace, le mouvement avec sa direction et sa vitesse, etc. ; au contraire,' le sujet connaissant est, par sa nature, en dehors de l'espace ; il n'a ni figure, ni masse, ni mouvement, etc. ; les lois du monde matériel ne lui sont donc pas applicables. Les corps ne peuvent pas agir sur lui par leurs masses, leurs vitesses, etc., et le sujet connaissant, de son côté, ne peut produire, en vertu de sa propre nature, aucun mouvemont des masses matérielles. Pour trouver place dans l'ordre des choses matérielles, il doit donc être uni, par des liens spéciaux ou ,des lois spéciales, à un corps particulier qui lui serve d'intermédiaire dans ses rapports avec les autres corps. Par suite de cette liaison spéciale, des idées, des émotions et des volitions en nous produisent des mouvements dans notre corps, et, inversement, des mouvements dans notre corps produisent des sensations et d'autres déterminalions intérieures, ce qui ne peut pas être expliqué physiquement et a toujours paru un problème insoluble.

9« De cette liaison résulte cette conséquence contradictoire que nous connaissons les corps de deux manières différentes : nous les percevons immédiatement, tels qu'ils sont en eux-mêmes dans l'espace (notamment par la vue et le toucher), et nous les inférons de leur action sur nous, particulièrement sur les organes de nos sens, de telle sorte que l'on doit considérer les corps comme visibles, par exemple, et invisibles à la fois, ainsi que je l'ai montré dans l'article : De la nature des choses.

10" Si le sujet connaissant n'avait pour objets que ses sensations dites extérieures, dans lesquelles il reconnaît un monde de corps, il ne posséderait pas même l'apparence d'une nature qui lui fût propre, qui constituât son individualité. Pour être quelque chose, il doit donc avoir un objet qu'il reconnaisse comme un et identique à lui-même — comme une substance, — et qui forme un moi. Cet objet propre du sujet connaissant est le principe qui, en nous, sent le plaisir et la douleur et qui veuL

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llo Mais la sensation du plaisir et de la douleur ne possède point de contenu propre; elle avertit seulement que l'état du moi est ou normal, pouvant se suffire à lui-même, au moins en apparence le plaisir et le contentement, - ou anormal, impliquant une contradiction intime avec soi-même et la tendance à son propre anéantissement - la douleur et le mécontentement. Et il en est de même de la volonté qui a la douleur et le mécontentement pour source et mobile et le plaisir ou le contentement pour but. Le contenu do notre moi doit donc nous venir du dehors, à savoir de notre corps. Les besoins de notre corps nous apparaissent, par suite d'une illusion innée, comme nos propres besoins. Je l'ai fait voir ailleurs.

420 La nécessité de l'illusion ou de l'apparence, tant dans notre perception des choses que dans notre nature sensible et notre volonté, implique que notre pensée ou notre intelligence, et aussi notre volonté, doivent être soumises à des lois physiques qui en pervertissent les fonctions et en égarent la tendance normale vers

le vrai et le bien.

130 Malgré cette perversion naturelle de sa pensée et de sa volonté, rhomme, seul entre les êtres vivants, peut s'élever à la conscience de la nature normale des choses, grâce à la conscience de la norme qui la révèle en nous, et c'est par là qu'il est, non un simple animal, mais un être moral et raisonnable, capable de distinguer le vrai du faux et le bien du mal, et de réaliser le vrai et le bien, en opposition avec les lois et les penchants de sa nature physique.

D'autres conclusions encore peuvent être déduites de ces deux prémisses fondamentales : la norme de la pensée, ou plutôt la nature normale et absolue des choses qu'elle révèle, dune part, et, de l'autre, la nature physique des choses telle que l'expérience nous la fait connaître. Mais ce qui a été dit suffit pour donner une vue générale de la réalité. Et, ce qu'il faut bien remarquer, le tableau que je viens de présenter contient non seulement la déduction ou explication négative des choses, sur le fondement du principe de contradiction, mais aussi, et avant tout, la constatation des faits, tels qu'ils sont réellement, et non en apparence. Or cette constatation constitue, avec la conscience de la norme de la pensée, ou de la nature normale des choses, tout ce qu'il y a d'essentiel en philosophie.

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