III. — Le fondement de la morale
Nous vivons dans un temps singulier! Nous sommes entourés de personnes instruites qui attribuent à la science le pouvoir de faire rentrer l'humanité dans l'animalité, puisque l'homme, d'après les enseignements de la science, est un simple animal, ou, pour parler avec plus de précision, une machine mue par des ressorts extérieurs et soumise uniquement à des lois physiques. Si étrange que paraisse cette manière de voir, elle est la suite nécessaire de la supposition
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que les résultats de la science physique sont des vérités absolues. Si la science physique possédait une vérité absolue, si, en d'autres termes, Tordre physique du monde était absolu, il ne resterait, comme je l'ai fait voir dans des articles précédents, aucune possibilité pour des causes non physiques de s'exercer. C'est un fait incontestable que tout dans ce monde, non seulement dans la nature extérieure, mais aussi dans notre pensée et notre volonté, est soumis à des lois physiques. Si ces lois avaient une validité absolue, il ne pourrait pas y en avoir d'autres. Mais on se heurte aussitôt à une difficulté : si l'homme n'était qu'une machine, s'il n'était régi que par des lois physiques, la science même ne serait pas possible. Une simple machine, en effet, n'est pas capable de science, parce que toute science implique une certitude rationnelle, une valeur logique des prémisses et des conclusions, tandis que l'on supprime toute raison et toute logique en supposant que la pensée et la connaissance sont elles-mêmes un produit d'agents physiques. Quand vous croyez, après démonstration, que la somme des trois angles d'un triangle est égale à deux droits, est-ce une cause physique qui produit en vous celte croyance? L'affirmer, ce serait nier qu'il existe rien de pareil à une démonstration, à une certitude rationnelle, et, pour tout dire, rier toute science. Mais alors quelle valeur attribuer à ses propres croyances, à ses jugements? Ce serait un suicide intellectuel. Tous les jugements faux et erronés sont, en effet, produits par des causes physiques. La science vraie, au contraire, n'est possible qu'autant que la pensée est, en outre, régie par des lois logiques et capable de surmonter les obstacles que lui opposent les causes et les lois physiques. On voit donc que la science n'est possible que parce que les lois physiques n'ont pas de validité absolue.
Cette vérité se manifeste de la manière la plus frappante lorsque l'on examine les rapports de la pensée avec le cerveau. On a constaté comme un fait général que la pensée dépend du cerveau. Mais comment l'a-t-on constaté? Par l'expérience que tout dérangement dans le cerveau produit un dérangement dans la fonction de la pensée. De ce résultat négatif on déduit tout naturellement une conclusion qui le dépasse de bien loin : on conclut que le fonctionnement normal du cerveau est la cause positive et suffisante du fonctionnement normal de la pensée. Mais c'est là que se montre clairement la fausseté des conclusions fondées sur la supposition d'une validité absolue des lois physiques. Car le fonctionnement normal de
la pensée est celui qui est strictement conforme aux règles et aux lois logiques, et l'on ne peut évidemment attribuer aucune faculté logique aux fibres et aux cellules qui composent la substance du cerveau.
Il n'a été jusqu'ici question que de science et de logique; mais on voit aisément que la cause de la morale est indissolublement liée à celle de la science et de la logique. Pour que la moralité soit possible, il doit y avoir, comme pour la science, dans le monde physique, une action dont le principe est, non la force physique, mais la persuasion; il doit y avoir des effets produits, non par des causes d'ordre physique, mais par des causes d'ordre moral. Gomme il ne peut y avoir de science sans lois logiques, distinctes et indépendantes des lois physiques de la pensée, de même il ne peut y avoir de moralité et de morale vraie sans une loi morale distincte et indépendante des lois physiques de la volonté. La distinction du bien et du mal repose sur le même principe que la distinction du vrai et du faux.
C'est ce que méconnaissent ceux qui proclament le plaisir et i'absence de la douleur comme le but suprême et le dernier terme de la volonté. En fuyant la douleur et en recherchant le plaisir, nous sommes exactement semblables aux animaux qui font de même. En prenant la recherche du plaisir pour le fondement de la morale, on se place donc au point de vue de l'animal, qui ne connaît pas la distinction du bien et du mal quoiqu'il connaisse la distinction du plaisir et de la douleur. C'est que la distinction du bien et du mal n'est rien autre chose que la conscience de leur opposition absolue; la conscience morale est ainsi une révélation innée et intérieure de l'absolu, qui dépasse nécessairement toutes les données empiriques. Mais, sur ce point, la confusion est extrême dans les esprits. Ceux qui voient bien que la loi morale est indépendante des données physiques et procède de la conscience de l'absolu, croient, presque sans exception, qu'elle a été imprimée en nous par un Dieu créateur, et ils ne remarquent pas qu'ils ruinent par cette croyance le caractère absolu et intérieurement obligatoire de la loi morale. Si la loi morale ne fait pas partie intégrante de notre propre nature, si elle est seulement imprimée en nous par un être extérieur et si elle aurait pu, par conséquent, ne pas y être imprimée, qu'est-ce qui nous oblige à la suivre? Nos penchants physiques, égoïstes et même vicieux ne sont-ils pas implantés en nous par le même créateur? Suivant votre supposition, c'est ce qu'il faut admettre ; vous n'avez donc aucune
raison de réclamer pour la loi morale une autorité supérieure. Il ne faut alors rien moins qu'une révélation spéciale du prétendu créateur pour nous apprendre que ce créateur, quoique nous ayant asservis à des lois physiques, exige cependant que nous conformions notre conduite à la loi morale. Nous voilà livrés à toutes les confusions et à toutes les incertitudes. Comment reconnaître, en effet, une révélation spéciale de ce prétendu créateur? Il y a eu déjà tant de révélations! Et toutes ne révèlent jamais que Tesprit humain lui-même, quelquefois dans ce qu'il a de plus élevé, quelquefois aussi dans ses bassesses et ses égarements. Que devient ainsi la loi morale? Au lieu d'être la révélation la plus certaine et la plus authentique de Dieu, elle n'est plus que le jouet des imaginations, et elle y perd le caractère moral qui lui est propre. Car si elle nous est révélée du dehors, elle n'a aussi qu'une sanction et une autorité tout extérieures. Il faut par conséquent nous inciter à la suivre par l'appât des récompenses et la terreur des châtiments futurs. On fonde donc la morale sur l'égoïsme, et il y a certainement un très grand nombre d'hommes qui ne comprennent même pas que la loi morale puisse être obligatoire et avoir de l'action sur nous sans ce qu'ils appellent la sanction des peines et des récompenses futures. Cette sanction, cependant, n'est assurément pas faite pour conférer à la loi morale un caractère de sainteté : elle la rabaisse, au contraire, au niveau des penchants et des mobiles physiques.
Mais en voilà assez sur les théories fausses. Le fait est que les hommes ou nient l'existence d'une loi morale indépendante des lois physiques de la volonté, ou, en la reconnaissant, la dénaturent et la faussent par leur manière de la concevoir. 11 faut tâcher de montrer ce que signifie la loi morale, quelle en est la nature, en découvrir la base ou le principe. Pour cela, il faut, en premier lieu, examiner ce que c'est que la volonté, quelle en est la source ou quel en est le mobile, et quel est le but final vers lequel elle tend.
On veut toujours quelque chose de déterminé, et on ne le veut que parce que nous en sommes privés; car, pour ce qu'on possède d«'jà, on n'a pas besoin de le vouloir. Mais la simple privation d'une chose n'est pas une raison ni un motif pour la vouloir. Nous ne voulons une chose qui nous manque que lorsque ce défaut est senti comme une privation, c'est-à-dire quand il détermine en nous un état de malaise ou de mécontentement. Toute volonté a donc sa source dans un état de malaise ou de mécontentement, et nous devons rechercher
LES FONDEMENTS DE LA RELIGION ET DE LA MORALE. jO|
ce que cela signifie. Un état de malaise ou de méconlentement est un état qui ne peut se suffire à lui-même, mais qui implique la tendance à fie détruire, ou à se transformer en un autre état contraire. Or un état qui ne se suffit pas à lui-même et qui implique la tendance à s'anéantir ou à se transformer, révèle par là son désaccord ou sa contradiction avec lui-même. Toute volonté procède donc d'un état de désaccord avec soi-même, et son but final est l'état opposé, c'est-à-dire l'harmonie ou l'identité avec soi-même. On voit donc que nous ne voulons des choses extérieures que subsidiairement, comme un moyen, que le vrai but, que le véritable objet de la volonté est tout intérieur : l'identité avec soi-même. C'est ce que l'on reconnaît quand on dit que le but final de la volonté est le hie^i.
Pendant des milliers d'années on a discouru sur le bien suprême, le summum honum, sans parvenir à un résultat clair et certain, sans saisir notamment le lien qui existe entre la recherche du bien, d'unç part, et l'obligation morale ou le devoir, de l'autre. Pour établir ce lien, Kant a même imaginé un engrenage de « Postulats de la raison pratique * », c'est-à-dire, en langage ordinaire, de suppositions gratuites, inventées tout exprès pour se tirer d'embarras. Mais quand on connaît la norme de la pensée et la nature véritable des choses, tout devient clair, comme j'espère le démontrer par la suite.
On pourrait croire, au premier abord, que rien n'est plus facile à découvrir que le lien entre la recherche du bien et l'obligation morale de ne pas faire le mal, puisque chacun a intuitivement conscience de l'opposition qui existe entre le bien et le mal ; mais, en réalité, nous voyons que les hommes non seulement font le mal en cherchant le bien (pour eux-mêmes), mais ne peuvent pas même trouver la raison pour laquelle ils ne doivent pas chercher leur biea en faisant du mal aux autres, alors qu'ils ont cependant la conscience intuitive que c'est répréhensible ou condamnable. Cela vient de ce que le mal, étant anormal, n'existe qu'en se déguisant. C'est ce déguisement qui est la cause de l'immoralité dans la pratique et de la confusion dans la théorie de la vie.
Nous avons vu que la volonté procède d'un état de désaccord avec soi-même et que son but final est l'état opposé, l'état d'harmonie ou d'identité avec soi-même. Or nous savons que l'identité avec soi-
1. Ces postulats sont, pour Kant : 1** une liberté absolue de l'homme; 2° une vie future dans laquelle il sera récompensé pour sa vertu et 3» un Dieu juge et rémunérateur pour assurer la récompense.
i02 ESQUISSES DE PHILOSOPHIE CRITIQUE.
même est le caractère propre de la nature normale et absolue des choses. Si donc notre moi possédait une nature absolue, c'est-à-dire vraiment propre à lui, s'il était, en d'autres termes, un objet réel, l'égoïsme serait la loi normale de son être, et, en poursuivant des fins égoïstes, il atteindrait le bien vrai et absolu : l'identité avec soi-même. Ou plutôt nous n'aurions rien à vouloir; notre état serait dès l'origine un état d'identité et non de désaccord avec nous-mêmes : nous serions dès l'origine en possession du bien vrai ou absolu. Mais, en réalité, notre moi est quelque chose d'illusoire et de vide par essence, ne possédant point de nature qui lui soit vraiment propre, et de là suit que pour exister il doit : 1** être doué de la tendance à s'affirmer et à se conserver, tendance qui repose sur l'illusion que sa vie consciente a une valeur absolue, et 2<* recevoir tout le contenu de sa volonté du dehors, ce qui ne peut non plus se faire qu'au moyen d'une illusion qui lui fait apparaître l'accomplissement de certaines conditions extérieures comme son propre besoin, et la satisfaction de ce besoin comme un bien. Ce sont ces illusions qui nous poussent à chercher notre propre bien aux dépens des autres, en faisant du mal aux autres.
Le plaisir ou le bien que nous offre la nature est donc entaché d'illusion et diffère non en degré, mais en nature, du bien vrai ou absolu. Néanmoins on ne peut pas lui dénier entièrement le caractère de bien, comme l'ont fait les ascétiques, et nous l'appellerons le bien relatif. Mais il est, par nature, quelque chose d'équivoque. Le mal, étant étranger à la nature normale et absolue des choses, ne possède pas de caractère absolu, c'est-à-dire qu'il n'y a rien d'absolument ou de purement mauvais, pas de principe absolu du mal, Satan ou Ahriman. De plus, le mal étant anormal, ne peut durer qu'en se déguisant; autrement il se détruirait lui-même. Le mal est donc nécessairement quelque chose de mêlé et d'équivoque, et, à plus forte raison, le mal qui se déguise, qui prend l'apparence du bien. Les ascétiques considéraient les biens de ce monde comme positivement mauvais ; les stoïciens les rangeaient parmi les choses indifférentes; en réalité, les biens de ce monde ne sont positivement mauvais qu'en tant que leur appât induit à faire le mal, mais ils ont du bon en tant qu'ils mitigcnt le caractère anormal du mal et nous rendent la vie supportable. Mais, tel étant le caractère des biens de ce monde, on conçoit aisément que tout, dans le monde, est mêlé et équivoque, que tout a son bon et son mauvais côté. Le hiei peut
quelquefois engendrer des suites funestes et le mal peut donner lieu à de bons effets. Aussi n'y a-t-il point de gain sans quelque perte, ni de progrès dans une direction sans un certain recul dans une autre direction, et maintes fois on n'a même que le choix entre deux maux. Qu'on ajoute à cela la diversité des circonstances, des dispositions et des lumières chez les différents peuples et dans des temps différents, et l'on comprendra aisément la diversité des mœurs et des jugements moraux qui se sont produits dans le monde. Or, une certaine école a cru trouver dans celte diversité des mœurs et des jugements la preuve qu'il n'existe point de loi morale ni de conscience morale absolue, que la morale est elle-même un produit des circonstances; mais c'est là une erreur qui « crie vers le ciel », comme disent les Allemands. Car l'équivoque qui donne naissance àladiversité des opinions a son siège dans la nature physique des choses, anormale et décevante, tandis que la conscience morale n'est rien autre, au contraire, que la conscience de l'opposition absolue qui existe entre le vrai bien et le mal, exclut, pour sa part, toute équivoque et ne permet pas de faire le mal, même avec une intention louable.
Il faut à présent préciser ce qui concerne cette conscience.
Si tout, dans le monde physique, anormal, est mêlé et équivoque, il n'en est pas de même de la nature normale des choses ; celle-ci étant absolue, identique avec elle-même, n'admet ni mélange ni équivoque. C'est pourquoi il y a une opposition ou une incompatibilité absolue entre le mal et la nature normale des choses. La nature normale des choses doit donc être considérée comme le bien pur et absolu, et le mal, au contraire, comme quelque chose d'anormal et de condamnable qui ne devrait pas être ou qui n'a pas le droit d'exister. Ainsi la conscience morale peut être exprimée dans ces trois propositions :
1° Le mal est anormal et n'a pas le droit d'exister, puisqu'il y a une opposition absolue entre le mal et le bien ou la nature normale des choses.
2° Le mal est toujours le mal, c'est-à-dire anormal et condamnable, qu'il nous arrive à nous-mêmes ou qu'il arrive aux autres.
3° On ne peut jamais atteindre le bien en faisant le mal, et il y a par conséquent une obligation absolue de ne point faire le mal, pas même quand on se propose un but louable : la fin ne justifie pas les pioyens.
On voit clairement ainsi d'où vient le caractère obligatoire de la
loi morale et la recherche du (vrai) bien en est éclaircie d'autant. Notre égoïsme naturel, qui nous pousse à chercher notre propre bien aux dépens des autres, est condamné par la loi morale, comme enfreignant Fobligation de ne point faire le mal; mais il est également condamné par la considération de notre propre (vrai) bien^ comme reposant sur des illusions ou des apparences. Le bien étant l'identité avec soi-même, et notre moi n'étant rien de réel, ne possédant point de nature vraiment propre à lui, l'affirmation égoïste de nous-mêmes nous éloigne du vrai bien au lieu de nous en rapprocher. Notre vrai moi, notre nature vraiment propre ou normale étant dans l'absolu, élevé au-dessus de toutes les individualités, nous n'approchons du vrai bien ou de l'identité avec nous-mêmes qu'en travaillant au bien général et en reniant notre moi empirique, illusoire et vide par essence. Comme Kant l'a fort bien dit, il n'y a dans le monde rien d'absolument ou purement bon, si ce n'est la bonne volonté (der gute VVille), et telle a été la pensée maîtresse des sages de tous les pays et de tous les temps : la vertu ou la moralité est, avec la connaissance vraie, le seul bien vrai ou pur dans le monde.
On voit à présent qu'il n'y a entre le plaisir et la douleur qu'un contraste, tandis qu'il y a entre le bien et le mal une opposition absolue, cl que la conscience de cette opposition est le fondement de la morale. On voit, par conséquent, combien est insuffisante et erronée la théorie qui considère le plaisir comme le but final ou suprême de la volonté et veut là-dessus fonder la morale. Sans la notion de l'absolu, on ne comprend pas qu'il y a une opposition absolue entre le bien et le mal, c'est-à-dire qu'on ne peut pas s'élever à la distinction du bien et du mal, et sans cette distinction, comment parler de morale? Si Ion ne se reconnaît pas le droit de condamner ie mal en soi, si l'on ne reconnaît pas le mal comme condamnable en soi, quelle raison a-t-on de le condamner dans les actions des hommes et, par conséquent, de leur prescrire une règle de conduite quelconque? Dans cette supposition, il n'y a point d'obligation morale; on peut tout au plus conseiller à l'individu telle ou telle manière d'agir comme la plus propre à assurer son bien-être individuel. Mais ici encore toute théorie empirique fait nécessairement fausse route, parce qu'elle prend des apparences pour des réalités^ les biens de ce monde pour des biens réels ou véritables. Or, rien n'est plus triste que l'aveuglement de l'immense majorité des hommes, qui prennent les biens de ce monde tout à fait au sérieux, comme si
C'étaient des biens véritables, absolus, et qui commettent, par amour pour ces biens, une infinité de maux et d'injustices. Voubir précisément fonder la morale sur l'amour de ces mêmes biens, ou, en d'autres termes, sur l'égoisme, c'est en vérité une folie tr^p manifeste pour mériter une réfutation! ^ manileste
ce motdl'r' ' ''"""'"' ''' '''''"''"^^' *'^"'^«'»"«'- 1«« biens de ce monde? Non, assurément. Comme je l'ai déjà remarqué, les biens
de ce monde ne sont positivement mauvais qu'en tant que 1 ur sMuc
t.on nous induit à faire le mal, ou, d'une manière générale en tant
1 Illusion qu Ils produisent; mais la recherche de ces biens n'a rien d immoral n. d'irrationnel quand elle est guidée par une vue su" neure, et bien au contraire. Si l'on fausse son jugement moral ea prenant les biens de ce monde pour des bieas absolus, on neTsq " pas moins de le fausser en les tenant pour tout à fait mauvais ; quel"e raison, en effet, aurait-on alors de faire du bien aux autres en deho de ce qu. peut contribuer à leur perfectionnement moral? En bonne ]og-que cette opinion sur le. biens devrait conduire à une grZl dureté de cœur. Être alfranchi du mal est déjà un bien relatiff et le! b.ens les plus importants de cette vie, la santé, la liberté pratique et a possession de moyens d'existence ne sont, en effet, que négatifs ' absence de maladie, de contrainte et de dénûment posséder ce^ biens, c'est, au fond, être seulement exempt de ces maux. Or rien n est évidemment plus légitime et plus rationnel que de vouloir procurer ces biensà soi-même et aux autres, et cette tendance ne devient mauvaise et immorale que si l'on recherche son propre bien aux dépens des autres, ou même sans égard pour les autres.
sont d abord les jouissances des sens, dont les principales sont celles qui accompagnent-la satisfaction des besoins naturels. Elles ont donc leur source dans le besoin, c'est-à-dire dans l'imperfection; elles sont donc mêlées d'illusion. Mais s'il est dégradant de les pou suivre
les rlsë; ■ ""■""■'"' "* "'' " "'^ ' P^"--'^"' aucune'raison de
es refuser a soi-même et aux autres, tant qu'elles ne donnent lieu
. a aucun mal moral ou physique. •
En résumé, vouloir supprimer ùotre nature physique, parce qu'elle est anormale, serait irrationnel, car il faudrait alors se supprim ' soi-même Conrime nous n'existons qu'au moyen d'une illusion, notre nature est de toute nécessité anormale et originairement soumise ti
des causes et à des lois physiques dont le représentant est le corps. Supprimer le corps est donc impossible, et la seule voie rationnelle est plutôt d'en faire, par une discipline appropriée, un instrument docile de l'esprit. Et il en est de même des biens physiques en général. Une certaine aisance est nécessaire pour le développement supérieur de notre être, pour la culture des sciences et des arts et pour un complet épanouissement de la faculté morale elle-même. Que ferions-nous en ce monde, si nous n'avions pas la nature physique à explorer et à dompter intérieurement et extérieurement? La profonde dégradation de notre temps consiste en ce que, tout en maîtrisant la nature physique hors de nous, on se laisse asservir par elle au dedans, au point de perdre même la conscience que l'homme est quelque chose de supérieur à la nature physique. Mais les hommes ont, à présent, à leur portée, par la connaissance qui leur est offerte de la norme de la pensée et de la nature véritable des choses, le moyen de sortir de l'état de rêve ou de somnambulisme dans lequel ils vivent, et une régénération de l'humanité ne peut pas paraître impossible, quand on voit qu'elle a été réalisée par maints individus, même en l'absence de toute notion claire des choses. L'aveuglement inhérent à notre égoïsme naturel n'a jamais été universel; il s'est rencontré, dans tous les temps, des individus admirables et vraiment divins, qui ont marché fermement dans la voie droite et vécu d'une vie supérieure malgré la divergence et la fausseté de leurs opinions et de leurs croyances théoriques. Par bonheur, la conscience morale a pu s'éveiller même en l'absence d'une vraie notion de l'absolu, et les hommes, ou du moins quelques-uns d'entre eux, ont pu s'élever à l'absolu par le sentiment avant de l'avoir saisi ou atteint par l'intelligence.