VI. — Remarques sur l'origine et la fin des choses
Aucun temps n'a montré plus de curiosité que le nôtre pour la recherche des origines. Mais comme on se pique aujourd'hui de suivre en tout des méthodes scientifiques, ce n'est pas l'origine de l'univers tout entier qu'on essaie de découvrir ou d'expliquer, c'est seulement celle de notre système solaire et surtout de quelques phénomènes particulièrement remarquables qui s'y produisent, tels que la vie organique et la vie sensible ou animale. Mais alors même que Ton parviendrait à expliquer la formation du système solaire, on n'aurait pas encore touché à l'origine des choses en général, et c'est sur cette origine que l'esprit humain ne peut s'empêcher de s'interroger. Or, en approfondissant ce sujet, on constate que sur la question des origines plane une obscurité absolue, non pas seulement en ce sens
LES fondements DE LA RELIGION ET DE LA MORALE. 123
vulgaire que les origines sont soustraites à notre connaissance, mais en un sens encore bien plus rare, à savoir que, dans ce problème, l'esprit se heurte à deux impossibilités de penser qui sont opposées l'une à l'autre. Pour employer un terme déjà familier : il existe, au sujet de la question des origines, une antinomie insoluble.
Expliquons cependant ce que c'est qu'une antinomie et en quoi elle diffère d'une contradiction logique.
Quand deux affirmations s'excluent mutuellement, ou quand une affirmation est opposée à sa négation, il y a entre les deux propositions une contradiction logique. Mais, dans certains cas, ce ne sont pas deux affirmations, ou une affirmation et une négation, mais deux négations qui s'excluent mutuellement, et c'est là ce qu'i constitue une antinomie. Kant, qui a le premier exposé la doctrine des antinomies, n'en a pas bien compris ce caractère distinctif. Pour lui, l'antinomie consistait en une thèse et une antithèse; il croyait, par conséquent, qu'elle renfermait un terme positif. Mais c'est une erreur; il n'y a point de thèse, il n'y a point de terme positif dans une antinomie, mais seulement deux négations, deux antithèses opposées l'une à l'autre : l'opposition d'une thèse et d'une antithèse est une contradiction logique ordinaire.
Il y a encore une autre différence, qui doit être signalée, entre l'antinomie et la simple contradiction logique. Celle-ci ne peut jamais se rencontrer dans la réalité, mais seulement dans la pensée ou dans l'idée qu'on se fait de la réalité, et les deux termes de la contradiction logique ne peuvent, par conséquent, jamais être tous les deux vrais à la fois. Au contraire, une antinomie ne pourrait jamais venir à l'esprit de personne, si elle n'avait pas un fondement dans la nature des choses, et les deux termes d'une antinomie sont, pour cette raison, tous deux vrais en un certain sens.
Pour le but que nous nous proposons ici, il nous suffira de dire qu'il n'y a que deux antinomies véritables», et qui sont nécessairement liées ensemble : l'une concerne la série des changements et l'autre la série de leurs causes *.
i. Au fond il n'y a qu'une seule antinomie, et elle a son fondement dans la nature du chansemenl; mais elle peut être considérée par rapport à la simple succession et par rapport à la causalité des phénomènes
2. Aussi est-ce par suite d'une méprise que Kant a compté parmi les antinomies la contradiction logique renfermée dans le concept des corps, notamment dans leur continuité et leur divisibilité. Si l'on s'en tient uniquement à la forme, il y a la une antinomie en effet : l'impossibilité de penser la divisibilité
Première antinomie.
Première antithèse. — Il est impossible de penser un premier changement ou un premier commencement; car un premier commencement serait Torigine du devenir lui-même, tandis que tout commencement et tout changement présuppose le devenir comme forme de la réalité ou comme manière d'être des choses. Le premier commencement serait un commencement absolu, la naissance de tout ce qui est, sortant du néant. Or il nous est impossible de penser un commencement absolu, parce que l'idée d'absolu et celle de commencement ou de changement sont, suivant la loi fondamentale de notre pensée, absolument incompatibles l'une avec l'autre.
Beuxirme antithèse. — Il est impossible de penser qu'une série inOnie de changements se soit écoulée jusqu'au moment présent, parce que l'infini ne peut pas avoir de fin.
Deuxième antinomie.
Première antithèse. — Il est impossible de penser une cause première absolue de changements, parce que du principe de causalité, qui est la seule raison de chercher et d'exiger des causes de changements, il résulte que la cause d'un changement ne peut être qu'un changement qui le précède. Car si tout changement est l'effet d'une cause, il ne peut y avoir un effet nouveau sans une cause nouvelle. Or, la cause de tout changement étant elle-même un changement, exige, à son tour, une cause qui est un changement précédent, et ainsi de suite à l'infini.
Deuxième antithèse. — Il est impossible de penser une série infinie de causes, parce que cette série ne procéderait de rien, et les causes
des corps soit comme finie, soit comme infinie. Mais du moment où le monde des corps n'est cprune apparence, ce n'est pas dans cette apparence, mais dans la nature des choses qui la produit qu'il faut chercher l'antinomie véritable, et cette antinomie concerne, non la divisibilité des corps, mais l'existence même d'une apparence, ou du faux, qui est une anomalie. L.'antinomie, ou plutôt la double contradiction logique renfermée dans l'extension et la continuité des corps, dans leur propriété de remplir un espace, vient évidemment de ce que les corps ne sont que nos sensations, et de ce que le fait d'avoir une extension ei une continuité est incompatible avec la nature d'une substance ou d'un «•^jel absolu. Si l'on croit que la divisibilité de la matière n'est pas infinie, on a la conception logiquement contradictoire d'objets composés, mais composés de rien; car des éléments simples ne peuvent pas avoir une étendue. Il est donc clair qu'on a affaire ici, non à une réalité, mais à une simple apparence.
qui la composeraient ne pourraient dériver de nulle part leur puissance de produire des effets, puissance qu'elles se transmettent des unes aux autres. Le principe que tout changement doit avoir une cause veut dire que tout changement exige une explication; mais si la série des causes doit être prolongée dans un passé infini, cela veut dire que l'explication des changements se dérobe à l'infini, et prouve ainsi son inanité.
Ce qu'il faut surtout bien remarquer, c'est que celte dernière antithèse n'implique aucun élément positif, n'implique pas le moindre droit de supposer une cause première et absolue des changements : elle n'a qu'un sens purement négatif. La supposition d'une cause absolue est en contradiction directe avec le principe de causalité, et se détruit par conséquent elle-même. De plus, supposer que l'absolu soit la cause de changements et d'autres effets physiques, c'est complètement fausser le concept ou la notion de l'absolu lui-même, et comme la notion de l'absolu est le principe de la pensée logique et de la conscience morale, cette supposition aurait pour conséquence la désorganisation totale delà pensée : la logique, la morale, la religion en seraient toutes également dénaturées. Mais, en fait, l'absolu n'est nullement impliqué dans l'antinomie. Bien au contraire : s'il y avait la moindre raison de croire que les changements puissent être dérivés de l'absolu, ou être causés par lui, il n'y aurait plus d'antinomie à leur égard. L'antinomie contenue dans l'essence du changement a sa raison, précisément, en ce que le changement, étant le symptôme d'une existence en désaccord ou en contradiction intime avec elle-même, est quelque chose d'anormal, d'étranger à la nature normale et absolue des choses. De là suit également et que tout changement doit avoir une cause, et que l'absolu ne peut jamais être la cause des changements, ou, en d'autres termes, qu'on ne peut penser une cause première et absolue des changements *. L'antinomie renfermée dans l'essence du changement consiste donc en
1. La méprise de Kant, qui composait l'antinomie d'une thèse et d'une antithèse, faisant entrer ainsi l'idée de l'absolu elle-même dans l'antinomie, a donné lieu à la « Dialectique », ou à la « Méthode » de Hegel, c'est-à-dire à sa manière de faire passer toutes choses par thèse, antithèse et synthèse, tandis que la méprise de Kant procédait elle-même de sa supposition que nos représentations n'ont point d'objets qui dilTèrent de ces représentations. On voit ici, par un exemple curieux, comment les erreurs s'engendrent les unes les. autres. Du reste, il est fort probable que Ilégel, en niant le principe de contradiction et en érigeant l'absurdité en principe de la pensée, ne faisait que se. moquer de son public.
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ce que le changement exige une explication et, en même temps, n'est susceptible d'aucune explication. Tout changement e/? pa^Victzlier a sa cause et peut être expliqué par elle; mais le fait qu'il y a en général des changements n'a pas de cause et n'est pas capable d'explication, la série des causes se dérobant à l'infini. Le devenir doit être conçu comme une manière d'être des choses, qui se perpétue par sa propre impulsion, mais dont il est impossible de comprendre la raison et l'existence.
Le changement étant le symptôme d'une existence anormale, on peut, par le fait du changement, voir avec clarté que tout ce qui est anormal, étranger à la nature normale et absolue des choses, surtout le mal et l'erreur, renferme nécessairement une antinomie, en d'autres termes, exige une explication et, en même temps, ne peut en recevoir aucune. Et c'est là le sens dans lequel les deux termes de Tantinomie sont vrais tous les deux à la fois. Ce qui appartient à la nature normale et absolue des choses n'a point de conditions et n'exige point d'explications; au contraire, ce qui est étranger à la nature normale et absolue des choses est soumis à des conditions et a besoin d'être expliqué, mais ne peut, en même temps, être expliqué, parce qu'on ne peut pas le dériver de l'absolu qui est cependant la seule réalité dont on puisse songer à dériver quelque chose. L'existence de l'anormal pose donc un problème insoluble. Le mal, l'erreur et le monde physique lui-môme, qui est conditionné par une apparence fausse et qui est rempli de maux, sont quelque chose d'anormal et, à ce titre, ne sont pas susceptibles d'explication. C'est pourquoi s'étend sur toutes les origines une antinomie, et il est tout aussi impossible de penser un premier commencement des choses que l'absence d'un premier commencement, ou une éternité qui se serait écoulée jusqu'au jour présent.
Si l'on prend le monde comme il se présente dans notre expérience ordinaire, c'est-à-dire comme un monde de substances (de corps), qui sont par leur nature en dehors du temps et ne peuvent ni naître ni périr, il faut admettre que le monde est éternel dans ce qui le constitue, et que c'est seulement le devenir en lui, c'est-à-dire les mouvements et les combinaisons des corps, qui a besoin d'explication, et, ici encore, aucune explication n'est possible. Supposer que les corps se trouvent de toute éternité en mouvement bien que le mouvement ne soit pas fondé dans leur nature, puisqu'ils sont de leur nature inertes, c'est évidemment éluder l'explication. On le voitsur-
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tout, et d'une manière non équivoque, quand il s'agit d'expliquer des phénomènes tels que la vie organique, et, bien plus encore, la vie consciente, par un mouvement des corps qui leur est, en soi, tout accidentel. Mais il a été suffisamment démontré dans les articles précédents que les corps ne sont qu'une apparence. Le monde connu ne peut pas exister sans des sujets connaissants, et ceux-ci, par conséquent, sont contemporains du monde. Or, il est tout aussi impossible de penser la naissance d'un premier sujet qu'une infinité de sujets se succédant jusqu'au temps actuel les uns aux autres. L'expérience nous permet, il est vrai, de constater une évolution ou une progression dans la série des sujets connaissants, depuis l'animal le plus simple jusqu'à l'homme, qui semble avoir apparu plus tard que les autres espèces animales; et cela paraît indiquer un commencement de toute la série des sujets, au moins en ce qui concerne ceux que nous trouvons dans notre expérience. Mais il n'en reste pas moins l'impossibilité de penser l'apparition du premier sujet, commençant la série dont nous sommes les derniers termes. L'antinomie demeure, à tous les points de vue, insoluble.
Et comme du commencement, en est-il aussi de la fin des choses. Il n'y a point de contradiction logique immédiate dans la pensée que le monde et la vie, existant maintenant, puissent continuer d'exister sans fin; quand on songe, toutefois, que tout individu vivant périt infailliblement, que la vie ne persiste que par la succession ininterrompue des individus, enfin qu'il est dans la nature de tout ce qui est anormal de disparaître, puisqu'il renferme la tendance à son propre anéantissement, — il faut bien admettre la possibilité que cette réalité anormale, notre monde, périra une fois entièrement et définitivement. Cette possibilité cependant d'une fin absolue transgresse, elle aussi, la puissance de notre conception.
En somme, il règne une obscurité absolue touchant l'origine et la fin des choses : sur ce sujet, on ne peut rien affirmer ni rien nier. La réalité physique étant anormale est inexplicable, et c'est ce qui se manifeste à nous par les antinomies insolubles auxquelles elle donne naissance. Mais nous pouvons nous en consoler en songeant que nous ne sommes pas nous-mêmes entièrement absorbés dans cette anomalie et celte antinomie, que nous possédons une norme supérieure qui nous met en mesure de reconnaître les anomalies et
les antinomies, norme qui est le concept même de l'absolu et le gage de notre participation à la nature de l'absolu. Si une partie de nous, la partie physique, vient d'en bas, l'autre partie, notre nature morale, vient d'en haut et prouve notre communauté de nature avec Dieu, l'être absolu et parfait vers lequel nous tendons comme vers notre vrai moi. Cette participation à la nature divine nous garantit une éternité ou une immortalité véritable, celle de l'élément divin en nous, quoi qu'il puisse advenir du monde de l'apparence.