DE L'IMMORTALITÉ DE L'AME
Les hommes ont toujours eu le sentiment que leur existence n'est pas un pur accident passager, mais qu'elle a une destination éternelle. Ce sentiment est le fond vital de toutes les religions qui méritent ce nom. Mais que s'est-il passé le plus souvent? Ce sentiment s'est associé à l'instinct animal de la conservation de soi, et de ce mélange hétéroclite est née la croyance à une immortalité du moi conscient, croyance chère à une multitude d'hommes. Je reconnais volontiers que cette croyance a fait beaucoup de bien, qu'elle a guéri bien des blessures et consolé bien des tristesses; mais elle a le tort irréparable d'être fausse et, de plus, logiquement incompatible avec la vraie moralité, l'amour désintéressé du bien et du vrai, et par conséquent avec les vraies voies de l'immortalité.
La croyance à l'immortalité individuelle est la suprême exaltation de l'égoïsme; elle est donc naturellement opposée à la moralité et ne peut y être rattachée que par des voies détournées. Aux yeux de celui qui croit à son immortalité individuelle, rien ne peut primer le soin de son propre salut éternel. Pour lui, l'essentiel n'est donc pas de faire le bien ni de rechercher le vrai, mais uniquement de se rendre agréable au maître tout- puissant qui distribue les récompenses et les peines éternelles; ce qui implique la possibilité de croire qu'on peut faire son salut éternel par d'autres moyens que par la pratique du bien et la recherche désintéressée de la vérité. Aussi cette croyance a-t-elle produit une somme de mal incalculable, car c'est elle qui a déchaîné toutes les persécutions et toutes les guerres religieuses, et de nos jours encore elle envenime les dissensions et les haines confessionnelles, haines si contraires à la charité et à la vraie moralité.
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