‹ Nouvelles esquisses de philosophie critique [microform]Chapitre 7 sur 30 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

A mon grand regret, je n'ai pas pu donner en français une exposition syslcmatique et détaillée de cette doctrine. J'ai dû me borner à quelques articles détachés, écrits même sans plan d'ensemble, au gré de l'inspiration du moment. Toutefois, un lecteur attentif de ces deux séries d'esquisses pourra saisir sans difficulté les points essentiels de ma manière de voir et, entre eux, la liaison logique que je me suis surtout efforcé de mettre en lumière. Mais il y faut une condition indispensable, c'est de se demander : telle chose est-elle vraie ou non? ce qui est bien différent de la question : telle chose est-elle ou n'est-elle pas explicable? Le désir d'expliquer les choses en a bien souvent empêché et même faussé la connaissance. On me concédera, du moins, que les procédés qui servent à établir et à constater la vérité des faits sont indépendants de la question de savoir si ces faits peuvent être expliqués ou non. On ne m'en voudra donc pas, je l'espère, si je prie le lecteur d'examiner mes affirmations au point de vue, d'abord et uniquement, de leur vérité ou de leur fausseté. Il les examinera ensuite, si cela lui convient, à d'autres points de vue.

11 s'agit cependant ici d'une question si importante que je crois devoir ajouter encore quelques remarques. Le plus grand reproche qu'on ait fait à ma doctrine c'est qu'elle reconnaît dans la réalité un dualisme et qu'elle nie la possibilité d'une explication métaphysique des choses. Je répondrai à cela qu'on doit nécessairement choisir entre ces deux buts : la connaissance vraie, ou l'explication métaphysique de ce qui est. Si Ton se propose le premier but , sans s'en laisser distraire par aucune considération , on peut parvenir à connaître les choses telles qu'elles sont réellement, à comprendre la loi fondamentale de la pensée et à découvrir la base rationnelle de la morale et de la religion. Mais on doit alors renoncer à l'explication métaphysique des choses, parce que l'on constate une opposition absolue entre la norme et l'anomalie et, par conséquent, l'impossiblité absolue de déduire celle-ci de celle-là. Si l'on profère au contraire se proposer l'autre but, on se jette sur un semblant quelconque d'explication qui donne à l'esprit une satisfaction purement imaginaire. Et encore à quel prix obtient-on cette satisfaction? En faussant la vue des choses, en méconnaissant la loi de sa propre pensée, et en privant de tout fondement rationnel la religion et la morale!

La vraie connaissance des choses ne peut être acquise sans la con- ^ science élémentaire qu'il y a une opposition absolue entre le vrai et

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le faux, entre le bien et le mal, et cette opposition exclut nécessairement le Monisme. Sans cette opposition, l'on ne pourrait rien nier, rien condamner; aucun jugement, ni logique, ni moral, ne serait possible. En fait, tout homme juge, affirme et nie, condamne et loue parce que tout homme suppose, d'une manière inconsciente, une opposition absolue entre le vrai et le faux, entre le bien et le mal. Ce manque d'une conscience claire n'a pas même empêché la conslitution de toutes les sciences, la philosophie exceptée, la science des premiers principes. En philosophie, en effet, quand on méconnaît les premiers principes de tous les jugements, on tombe de toute nécessité dans une confusion inextricable. Mais comme la plupart des hommes se meuvent dans les contradictions logiques avec une aisance parfaite, comme la contradiction logique est même, pour ainsi dire, leur élément naturel, ils ne se doutent pas de la confusion qui règne dans leur esprit. J'espère en fournir des preuves suffisantes dans les articles qui suivent.

Quant à moi, j'ai recherché la certitude, rien que la certitude, k quelque prix que ce fût. Car je vois que hors de là il n'y a point de salut pour l'humanité. Sans la connaissance vraie des choses l'humanité ne peut remplir sa mission ici-bas, ni parvenir à la maturité d'esprit et à l'empire sur soi-même et sur ses destinées.

Genève, 1883.

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