SECONDE PRÉFACE. XXIX
Ainsi, par une étrange fatalité, les progrès que l'humanité a fait dans un domaine important de connaissances, au lieu d'exalter la conscience des hommes, les conduisent, au contraire, à s'assimiler aux bêtes. Heureusement nous pouvons être sauvés de cette dégradation par la connaissance du principe sur lequel repose la distinction du vrai et du faux, du bien et du mal. Mais pour arriver à cette connaissance suprême, il faut connaître les choses de ce monde comme elles sont en réalité, et non seulement en apparence, et pour cela entreprendre l'analyse et l'interprétation logiquement valide des faits. C'est ce que j'ai tenté dans les trois premiers articles de ces Nouvelles Esquisses, tandis que le quatrième et le cinquième sont consacrés à élucider le principe dont j'ai parlé plus haut, et ses conséquences logiques en matière d'ontologie, de morale et de religion; un appendice contient la récapitulation des points principaux de la doctrine exposée dans cet ouvrage. Je ne voudrais ajouter ici que quelques observations préliminaires sur la nature de la pensée ou de l'intelligence et montrer ce qu'il faut entendre par la norme ou loi fondamentale de la pensée.
On a beaucoup étudié, dans ces derniers temps, la nature de l'homme, et nos psychologues modernes, doublés de physiologistes, croient l'avoir scrutée jusqu'au fond. Mais en réalité, voici où en sont les choses. Si l'on ignore le principe sur lequel repose la distinction du vrai et du faux, du bien et du mal, on ne peut savoir quoi que ce soit de la pensée ou de l'intelligence, de la volonté, de la personnalité humaine, du moi conscient. On n'étudie que la partie physique de l'homme, et Ton croit connaître l'homme tout entier; c'est à peu près comme si quelqu'un croyait connaître Yllîade qui n'en aurait saisi que le sens grammatical. Mais la nature de l'inteUigence est encore ce que l'on méconnaît le plus ; la plupart des psychologues modernes regardent volontiers la pensée comme une fonction physique, analogue à toutes les autres; ils considèrent l'idée ou la représentation comme une simple reproduction affaiblie de la sensation. Or, rien n'est plus éloigné de la vérité. L'intelligence, il est vrai, a aussi une nature physique; les idées sont, par un côté, des phénomènes semblables aux autres, qui naissent et se succèdent dans le temps suivant des lois physiques, celles de l'association. Mais ce n'est là que lécorce de la chose. La nature propre de la pensée ou de l'intelligence est, non pas physique, mais logique. La fonction distinctive de l'intelligence consiste en ceci : croire et se refuser à croire, affirmer et