‹ Nouvelles et essaisChapitre 5 sur 7 · ELLE · texte numérisé non relu

ELLE

Tais-toi 1 tais-toi ! Disparais de ma présence ! Je ne sais pas ce que j'ai, mais je te déteste ! Et ce chat qui est là à me regarder comme une tourte !

KIKI-LA-DOUCETTE, hérissé.

Si Elle me touche, je la dévore !

Ça va très mal finir... quand un roulement doux, lointain et proche, dont on ne sait s'il naît de l'horizon oti s'il sourd de la maison même, les désintéresse tous trois de la querelle.

Comme obéissant à un signe. Toby-Chien et Kiki-Ia-Doucette, le train de derrière bas, s abritent, qui sous la bibliothèque, qui sous un fauteuil. Elle se détourne, inquiète, vers le jardin plombé, vers la muraille violacée des nuages qui, tout à coup, se lézarde de feu bleu aveuglant.

ELLE, TOBY-CHIEN, KIKI-LA-DOUCETTE, ensemble. Ha !

Au sec fracas qui éclate, les vitres tintent. Un souffle, soudain accouru, enveloppe la maison comme une étoffe claquante, et tout le jardin se prosterne.

ELLE, angoissée.

Mon Dieu ! et les pommes !

TOBY-CHIEN, invisible.

On me découperait les deux oreilles en lanières plutôt que de me faire sortir de là-dessous.

KIKI-LA-DOUCETTE, invisible.

Malgré moi, j'écoute, et c'est comme si je voyais.

Elle se précipite et ferme les fenêtres. On court dans l'escalier... Aïe ! encore une flamme terrible... Et tout s'écroule par-dessus ! Plus rien... Sont-ils tous morts ? Entre les franges du fauteuil, j'aperçois, en risquant de mourir, les premiers grêlons, graviers glacés qui trouent les feuilles de l'aristoloche. La pluie maintenant, en gouttes espacées, couleur d'argent, si lourdes que le sable se gaufre sous leur chute...

ELLE, navrée.

J'entends tomber les pêches, et les noix vertes ! Ils se taisent tous trois Pluie, éclairs palpitants, abois du vent, sifflement des pins. Accalmie,

TOBY-CHIEN

On dirait que j'ai un peu moins peur. Le bruit de la pluie détend mes nerfs malades. Il me semble en sentir sur ma nuque, sur mes oreilles, la ruisselante tiédeur. Le vacarme s'éloigne. Je m'entends respirer. Un jour plus blanc glisse iusqu'à moi sous cette bibliothèque. Que fait-Elle ? Je n'ose i encore sortir. Si au moins le Chat bougeait ! (// avance une tcte prudente de tortue ; un éclair le rejette sous la bibliothèque.) Ha ! ça recommence. La pluie en paquets contre les vitres ! Le tablier de la che-

minée imite le roulement d'en haut ; tout s'écroule... et Elle m'a donné une tape sur le nez !

KLKI-LA-DOUCETTE

Goutte à goutte, de la fenêtre mal jointe, filtre un petit ruisseau brunâtre qui s'allonge sur le parquet, s'allonge, s'allonge et serpente jusqu'à moi. J'y boirais, tant j'ai soif et chaud. J'ai les coudes fatigués. Fatiguées aussi sont mes oreilles, de s'agrandir en girouettes vers tous les cataclysmes. Une peur nerveuse serre encore mes mâchoires. Et puis le siège de ce fauteuil trop bas m'agace les poils du dos. Mais c'est un soulagement déjà de pouvoir penser à cela, grâce à la trêve de silence qui descend sur la maison. Le souvenir du fracas bourdonne dans mes oreilles, avec le murmure affaibli du vent et de la pluie. Que fait-il. Lui que l'orage tourmente comme nous et qui n'a point paru pour réduire les éléments décharnés ? Voici qu'Elle ouvre la porte sur le perron. N'est-ce point trop tôt ?... Non, car les poules caquètent et prédisent le beau temps en enjambant les flaques avec des cris de vieilles filles. Oh ! l'odeur adorable qui vient jusqu'ici, si jeune, si verte de feuillages mouillés et de terre désaltérée, si neuve que je crois respirer pour la première fois !

Il sort en rampant et va jusqu'au perron

TOBY-CHIEN. tout à coup.

Hum ! que ça sent bon ! ça sent la promenade ! Tout change si vite qu'on n'a pas le temps de penser. Elle a ouvert la porte ? Courons. (// se précipite) Enfin ! enfin ! le jardin a repris sa couleur de jardin ! Une tiède vapeur mouille mon nez grenu, je sens dans tous mes membres le désir du boiîd et de la course. L'herbe luit et fume, les escargots cornus tâtent, du bout des yeux, le gravier rose, et les limaces, chinées de blanc et de noir, brodent le mur d'un ruban d'argent. Oh ! la belle bête, dorée et verte, qui court dans le mouillé ! La rattraperai-je ? Gratterai-je de mes pattes onglées sa carapace métallique jusqu'à ce qu'elle crève en faisant croc ? Non. J'aime mieux rester contre Elle, qui, appuyée à la porte, respire longuement et sourit sans parler. Je suis heureux. Quelque chose en moi remercie tout ce qui existe. La lumière est belle, et je suis tout à fait certain qu'il n'y aura plus jamais dorage.

KIKI-LVDOUCETTE

Je n'y tiens plus, je sors. Mes pattes délicates choisiront pour s'y poser, entre les flaques, de petits monticules déjà secs. Le jardin ruisselle, scmtiUe et tremble d'un frisson à peine sensible, qui émeut

les pierreries partout suspendues... Le soleil couchant, qui darde d'obliques pinceaux, rencontre dans mes yeux pailletés les mêmes rayons rompus, or et vert. Au fond du ciel encore bouleversé, une étincelante épée jaillie entre deux nuages, pourchasse vers Test les croupes fumeuses et bleuâtres, dont le galop' roula sur nos têtes. L'odeur des daturas. qui rampait, s'envole, enlacée à celle d'un citronnier meurtri de grêle. 0 soudain Printemps ! Les rosiers se couronnent de moucherons. Un sourire involontaire étire les coins de ma bouche. Je m'en vais jouer, le cou tendu pour éviter les gouttes d eau, à me chatouiller l'intérieur des narines avec la pointe d'une herbe parfumée.

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