I. KXI'OSITION Dt t.llM-.NS. li i
Et jo \;iis liien vous l'toniitM" <|iiaiul jo vous dirai (jik' c'osl un caiiiclie blanc. Oui, uu Munilo, un « Con\oi du pauvre », un chien d'aveugle! Voilà où mènent les passions. Et il est blanc comnic neige, peigné et frisé comme un manjuis. Mais il a des moustaches formidables, des sourcils en broussaille, et tout bien considéré il a l'air d'un lietman des Cosaques du Don blanchi par les fatigues de la guerre et agacé par trente ans de rhumatismes militaires.
Tiens! quel singulier animal! Est-ce un chien? est-ce un chat? Un dos carré, des barres transversales violettes sur fond blanc, pas de queue et. Dieu me pardonne, pas de tète. Je me penche pour mieu.\ voir : c'est un panier ! Pourquoi ce panier est-il dans cette cage? Mon premier mouvement est de m'inlormcr. Mais non : il est de ces elîets qu'il faut savoir laisser dans le clair-obscur d'une pénombre mystérieuse : ce panier inexpliqué fait bien dans la demi-teinte de l'incertitude. Quel dénoûment est comparable à ces mots terribl.'s : « On n'a jamais pu savoir? »
Les petits chiens havanais. Non, les Havanaises. Un boudoir, deux boudoirs, l'un rose, l'autre bleu de ciel. C'est adorable, mais c'est révoltant. Les figures des femmes qui soignent ces créatures sont tout un poème : ouvreuses de petits théâtres, costumières, marchandes à la toilette, parfumeuses en chambre, un peu de tout cela : une espèce profondément équivoque et souverainement interlope. Et des sourires discrets, et de petits airs pudiques, et des soins affectés, et des manières, pour dorloter ces petites dames, pour arranger ce poil qui comme un peignoir de mousseline transparente voile à peine un corps rose et dodu. On les couche sur des édredons de soie, on leur met des nœuds de rubans cerise ou bleu de ciel.
Je mp demande quelle est l'honnête femme qui voudiait introduire chez elle ces cocottes à quatre pattes?
Un hérisson! Ah! jjar exemple, je proteste. Que diable \ient-il faire ici, celui-l;i'' Il n'en sait rien, d il cherche... A demi enfoui
;J8 l'exi'Osiïion i)k chiens.
dans sa paille, il s'absorbe en des contemplations infinies, et il no peut pas parvenir à s'expliquer par quelle série de circonstances il a été jeté au milieu de cette société aboyante et miaulante avec laquelle il n'a rien de commun. Je suis sûr qu'il voudrait bien s'en aller.
J'abrège ma station devant lui, parce que je redoute les puces; et vous savez que le dos d'un hérisson est pour ces parasites un lieu de plaisance où personne ne peut les déranger, grâce aux piquants dont il est hérissé, de sorte qu'elles y pullulent au-delà du vraisemblable.
Voici une loge pleine de petits ratiers anglais. Je m'approche : ô surprise ! du fond de la cage, un chat s'élance vers moi, bousculant et écartant les chiens, et me tend la patte à travers le grillage, mais d'un air si loj\al, si aflectueux, que j'en suis tout énui. Je m'empresse de répondre, par une étreinte cordiale, à cette avance d'un cœur généreux. Il retourne sa patte, comme pour me montrer qu'il a le cœur sur la main. Aimable bête! je canse un instant avec lui, et je m'éloigne à regret, lui envoyant de la main un adieu auquel il répond par d'aiïectueux miaulements.
Voilà un chien fantaisiste, ou je me trompe fort. Il a inventé une nouvelle; manière de dormir. Il faut qu'il soit bien paresseux et par conséquent bien intelligent, pour avoir trouvé ce procédé : afin de ne pas avoir la peine de relever sa tète quand il se réveillera, il a imaginé de fourrer son museau à travers une maille du grillage, et quoique le lil de fer lui coupe la figure, il aime mieux rester là que de se déranger, et il dort, malgré toutes les objections qu'on peut élever contre son systèuie.
Après tout, comme on fait son lit on se couche, et chacui) prend son plaisir où il le trouve : peut-être que s'il pouvait m'expliqucr son alfairc, il me prouverait qu'il a parfaitement raison et que c'est moi qui n'y entends rien.
Les lt''\rier>. Ils sont deux, étendus au luiid d'une boxe. Ou
i/kxposition i»i: (;mm;ns :\\)
(lirait des scrponl^. Je crois (|ii'ils ont la ^Hieulo fendiK*. jusqu'aux, ('•paulos. Race superbe, et trop caloumiéc. Le lévrier de race pure et d'une haute iiUolliironce.
Un ollioier de ma eonnaissance on avait un qui nous donnait la comédie. Il était douillet comme un petit enfant, et si par malheur il se co{^'nait la pattt», il venait à son maître à cloche-pied, en poussant des hurlements do désespoir. Le maître prenait gravement la partie blessée, souillait dessus, et disait au cliien : «Allons! c'est passé ! » Et à l'instant le lévrier se mettait à gambader pour célébrer cette guérison miraculeuse.
Vaniteux connue un dindon, infidèle, sec de cœur, bon à rien, et au demeurant mal tourné, tel est le chien danois. Cette race tend à disparaître sous l'action du mépris j)uhlic, et c'est justice. Le danois est en eflét le chien déplaisant par excelleuee, et toutes ses prétentions ne l'empêchent pas d'avoir la plus pitoyable dégaine. Parce que la nature lui a mis du noir sur du blanc, il s'imagine que tout est dit et qu'il n'a qu'à se montrer!
Mais son sot amour-propre est quelquefois mis à de cruelles épreuves, et j'ai assisté, pour ma part, à une rude leçon qu'un terre-neuve de mes amis donna devant moi à un de ces frelutjuets qui s'était permis de l'agacer outre-mesure.
C'était à Soisy-sous-Etioles, au bord de la Seine. J'avais rencontré le terre-neuve des messieurs Galignani, et je m'amusais à le faire plonger pour aller chercher des cailloux au fond de la rivière. C'était merveille de voir la noble bête, et j'en étais à regretter qu'il n'y eût pas là quelqu'un pour tomber à l'eau et se faire sauver, lorsque vint à passer un chien danois «pie je connaissais de vue pour l'avoir rencontré dans le monde. Il conunença par regarder d'un air assez méprisant les exercices du beau plongeur; puis, ayant levé une patte de derrière en signe de mépris, il vint se camper devant moi en levant le nez d'un air insolent, comme pour me dire : « Est-ce que je ne suis pas plus liean (jue ce gnH^ amphibie? ^
40 i,'exi'0.siti()> de cihk.ns
Je haussai les épaules et je cunliiiuai à faire ma [laitic a\ec If terre-neuve. Ce que voyant, voilà le danois ({ui se vexe, entre en rage, et courant de droite et de gauche le long du hord, se met à aboyer contre le terre-neuve et à lui dire mille injures. Mais tout se bornait à des cris, car sitôt qu'il sentait l'eau il reculait, [)arce qu'il en avait une peur aflreuse.
Le terre-neuve ne disait rien, mais il le regardait d'un air calme et malin. Il fit deux ou trois tours du rivage à la rivière, et le danois continuait toujours à l'injurier. Alors, sans se presser, sans se fâcher, le terre-neuve s'avance sur l'insolent, le maintient entre ses deux pattes de devant, et l'entraînant malgré ses elîorls et ses cris désespérés, l'emmène jusqu'à dix pas du bord, lui fait prendre un bon bain rafraîchissant, et puis, quand il a jugé que la leçon est suilisante, se retourne vers le rivage, écarte les pattes, el lâche le danois, qui se sauve comme si le diable l'emportait.
Voilà ce que j'ai vu de mes yeux, et vous comprenez qu'entre ce danois qui est à ma droite et ces deux terre-neuve qui sont à ma gauche, mes sympathies me fassent aller du côté du cœur.
Les belles bêtes ! Comme ils ont la mine riche et distinguée ! Quelle dignité sereine et quel air obligeant et serviable!
Il y a donc, parmi les animaux comme parmi les hommes, des gens qui naissent prédestinés à ceci ou à cela? 0 mystère du libre arbitre, que deviens-tu lorsque je vois, réunis côte à côte, ce bouledogue organisé par la nature pour étrangler quiconque regardera son maître de travers, et ce terre-neuve, destiné de toute éternité à retirer imperturbablement de l'eau toute créature vivante qu'il y voit barboter?
Quelle mission providentielle! Naître sauveteur, saus avoir même besoin d'appr'endre à nager!
Et pourtant il me semble qu'ils doivent s'ennuyer quelquefois : car enfin, lors(|u'ils n'ont personne à tirer de l'eau, à (pioi passentils leur temps? IJélas! mon Dieu, peut-être à regretter qu'on se noie si peu.
Voilà rincuinénii'iU des professions humanitaires et charitables :
i.KXi'osmoN i)i: CHIENS il
^U|i|>iiiiii'/, l.i yuciTt'. 1,1 iii.-il.ulio, la iiiisciv, la (Icliauclu.', le siiioitlc par submersion, et vous n'avez plus ni guerriers, ni niédecins, ni bureau de bienfaisance, ni orplielinats de jeunes filles, ni terre-niuive... Serait-il doiu" vrai que le bi(!n et le mal ne soient qu'une même ('tolVe dont le mal est l'endroit cl dont la vertu est
l'envers? Grand Dieu! écartons celte hypolbèse désolante et
n'y pensons plus.
Non, ne faisons pas injure à ces sauveteurs chevaleres(jues : ils savent attendre le moment, et patienter en attendant : car ils n'ont |»as la ressource , connue certains sauveteurs du canal Saint- Martin, de s'entre-jcter à l'eau et de s'entre-sauver pdur partager la prime que l'administration ne refuse jamais à qaicon((ue a piqué une tète pour sau\er son semblable.
Mais, par exemple, une fois à l'eau, toute créature bumaine leur appartient, et s'il y a un terre-neuve à un kilomètre à la ronde, il est inutile d'essayer de vous baigner à la rivière : autant de fois vous entrerez dans l'eau, autant de fois le terre-neuve se précipitera, vous sauvera malgré vous.
Un jour, à l'école de natation du Pont-Royal, un monsieur avait amené son terre-neuve. Il y avait un monde fou, et dans l'eau verte du petit bassin grouillaient cinq ou six pensions de piUits gamins maigriclions comme on n'en voit qu'à Paris. Tout cela barbotait, piaillait, patouillait, pleurnicbait, si bien qu'avec les emplâtres de l'Ilôtel-Dieu et les cbiens noyés (]ui d(''lllaient par douzaines, on pouvait dire qu'il y avait moins d'eau que d'ordures. L'égoul collecteur n'e.vistait pas dans ce temps-là; je vous parle d'il y a longtemps.
Le terre-neuve entre, voit cela. Un frémissement généreux le saisit. Jamais il n'avait vu tant de monde à sau\er ! Il saute à l'eau, bappe le premier moutard venu par le fond du cale(;on, et grimpant l'écbelle, le dépose sur le paillasson. PoulT! il ressaute à l'eau, prend un second moutard, le dé|)Ose à côté de l'autre, et continue ainsi jus(ju'à une douzaine.
La terreur était partout; tous les gamins grimpaient àréclielle,
42 l'exposition dk chiens.
s'accrochaient aux treillages ; le sauveteur continuait son service avec un enthousiasme impossible à décrire.
Enfin son maître, qui nageait dans le grand bassin, s'aperçoit de ce qui se passe, et du milieu de l'eau il appelle son chien. Celuici a compris : il court à la cabine où son maître s'est déshabillé, prend dans sa gueule les vêtements et les chaussures, et, se mettant doucement à la nage pour ne pas chiiïonner les effets qu'il porte, vient les offrir au nageur.
Le zèle donne quelquefois lieu à de regrettables malentendus.
Voilà donc ce qu'on appelle des carlins? Race éteinte, disait-on; ce vilain couple-là ne m'a pourtant pas l'air de vouloir mourir. Quel air de suffisance grognonne ! Ils ressemblent à ces vieux marquis goutteu.x. qui passent leur vie à grommeler des méchancetés contre les hommes et les choses du temps, et qui s'encapuchonnent de parti pris dans leur humeur massacrante. Avec leur museau camus, s'il y avait des blancs parmi les chiens, ils en seraient les nègres : voilà-t-il pas là de quoi faire les aristocrates ?
Que dire des bouledogues? Je n'en pense aucun bien. Mordre, remordre, ne vouloir jamais démordre, franchement, est-ce une vie? Aussi qui a vu un bouledogue les a tous vus : ils font toujours la même chose. Quand je vois ces mufles insolents et grossiers, prêts à me happer le... siège, je suis toujours tenté de leur dire, comme Béralde à M. Fleurant : « Allez, monsieur, on voit bien que vous n'avez pas accoutumé de parler à des visages ! »
Un salut amical au chien de berger hollandais, bien calme, bien patient, et dont la pose tranquille fait rêver au.K placides paysages de Paul Potter; et je m'arrête avec respect devant un chien vraiment monumental, le griffon de Suède.
Celui-là, c'est le plus beau. Il a vraiment une tête de druide. Il respire la sagesse et il inspire la vénération.
Je crois devoir lui offrir l'expression de ma respectueuse sympathie.
l.'tXrOSITlOX DE CIllIiNS. 4'{
— Ht»! Iio! là, là, là... Oui, oui, lo bon i^aos ciiieii hou ('iil';inl. N'a (le respril, la grosse bôlo, oui! N'est uu joli dieu marin des forôts do la Dalocarlio, donc? N'est donc bien content qu'on le caresse? Tu es un lionncte lionune, toi. Oli ! <iue nous avons donc la belle lanjj;ue rose et des belles moustacbes de Scandinavie, mon bon vieux !
Il me regarde avec une expression rêveuse et tendre. Il voudrait me répondre, mais il ne sait [las parler français.
— Pcblt ! ! !
Il éternue, la bonne bête.
— Dieu te bénisse et le ramèm.' dans ta [latrie , mon beau Suédois !
Ici finit l'exposition anglaise de la race câline et féline.
Eli bien ! au milieu di; ces princes et de ces grands seigneurs de la race canine, au milieu de cette foule orgueilleuse et séduisante, bichonnée, enrubannée, ornée de colliers et do grelots; parmi tous ces heureux de la terre que les riches vont se disputer tout à l'heure pour les conduire en grand équi[)ago sous les landjris dorés de l'opulence , savcz-vous quel est celui que je voudrais avoir?
Ce n'est ni le f)a[iillon de Bohême, ni le petit grilTon anglais, ni le japonais, ni l'épagneul allemand; je ne veux pas du lévrier, je ne veux pas du lerre-m.'uve; je refuse le chien hollandais, et je me détourne même du griffon de Suède.
Celui que je veux, c'est ce [lauvre petit chien noir, nuiigre, pelé, qui se rencogne au fond de sa loge, les pattes serrées, la queue entre les jambes, la tête basse, et qui, sans dire mot, me lance de côté un regard triste et sauvag(!.
Celui-là m'aimerait. C'est à lui (juo mon i;ujur est allé.