LES PETITS BATEAUX DES TUILERIES
Sur le bassin des Tuileries, un j)etit bateau s'en va llottant à l'aventure. Tantôt, poussé par une folle brise, il gonfle ses petites voiles, s'incline et s'élance en laissant dorrière lui un faible sillage; tantôt le vent se calme, et alors il s'arrête immobile, et ses Aoiies flottent incertaines comme les ailes d'un oiseau qui cherche à s'envoler et qui ne peut pas. Mais bientôt un nouveau souftle de la brise vient enfler la voilure, et le petit bateau se penche doucement, et balancé sur les vagues mignonnes de cotte nappe d'eau que le vent ride à peine, il s'en va, fler et sérieux comme un grand vaisseau sur la mer.
Tl n'a pas de gouvernail, il n'a pas de boussole; sur son pont, dans sa mâture, pas un matelot; dans ce ruban bariolé qui lui sert de pavillon, aucune des nations du globe ne reconnaîtrait ses couleurs; son pont est rouge, sa coque verte; sa mature et ses agrès ne sont que des simulacres enfantins faits de quelques bouts de lil et de quelques baguettes de bois; et cependant, sur ce navire imaginaire, il y a plus de vie, plus d'espérance, plus d'avenir, plus de richesses, quo sur le plus puissant des galions de la Com[)agnie des Indes, car il a pour le conduire un capitaine qui s'appelle Fantaisie, et pour le manœuvrer, réquij)age merveilleux des rêves de l'enfance.
Voyez-vous lii-bas, à l'autre bord du bassin, ce bel enfant qui, la tète penchée, suit d'un regard ardent et rêveur les évolutions du petit bateau? Là est le poème; là, l'imagination et la grâce, se
i.KS PETITS nvTKAiv m s nii.i;iurs i>
joiiani ;i travers li>s limiclos blomlos de o-Ue jeune It-le, eu font surgir luiir ;i tour les niillf incidents d'un vo\af,'o fantasli(|ue (lui rooomnienco toujours et qui no Unit jamais.
Et peu à peu, à la liiiiii.'re féerii|ue de l'iiuagination, cette mer en miniature va devenir un océan. Dos goulïros profonds se creusent, peuplés de monstres de toutes formes; cette bordure do pierre, c'est une côte escarpée, où des écucils mortels dressent leurs arêtes pour déchirer les flancs du navire, où des peuplades sauvages guettent du haut des rochers les naufrages que leur promet la tempête prochaine. Hélas! le vent s'élève, la mer se gonfle, le navire affolé bondit, se couche, tournoie au milieu des vagues furieuses! Il dérive, il s'approche, il va |)érir! Allons, imis braves matelots ! allons, tout le monde sur le pont !
Voyez ! voyez ! Comme ils s'élancent de toutes parts, comme ils couront partout où est le danger! Et le capitaine, avec son grand habit à revers rouges, ses pistolets à la ceinture, son porte-voix, à la main, comme il est beau! comme il est digne! Et le vieux pilote, avec sa grosse casaque brune, son bonnet de fourrure grise enfoncé sur les yeux! Quel calme, quelle majesté!
Allons! hurrah ! mes liraves; encore (|uol({ues efforts et nous sommes sauvés !
Ils sont sauvés : on a viré de bord, la brise se calme, et le navire, tournant sa proue vers la pleine mer, s'en va, voguant sur des flots vermeils, au.v rivages enchantés du Pays des Songes. Vuyez-vous là-bas, dans ces nuages de pourpre et d'or, cette terre dont les dentelures capricieuses étincellent comme des joyaux? Déjà les papillons aux mille couleurs, les oiseaux merveilleux, voltigent autour du navire; déjà dans les profondeurs transparentes du gouflVe on voit s'épanouir les corau.x, les étoiles et les fleurs vivantes du fond de la mer. Et bi(>nt()t se détache de la rive une barque de sauvages; elle déroule sa voile de natte, et cingle vers nous.
Et le vovage contiinnv et le navire va liiuclirr le rivago.
46 I.KS PKTITS BATEAUX DKS TUILERIES.
Et tout à coup le vent cliauge , et le petit bateau s'arrête un moment, tourne sur lui-même ; et puis ses voiles se gonllent, il se penche, et il repart pour un nouveau voyage; et la scène change encore, et elle change toujours...
Rêve, rêve encore, cher enfant! Un jour, quand lu seras vieux, quand les chagrins auront ridé ton front et hlanchi tes cheveux, tu t'arrêteras pensif au bord de ce bassin qui te rappellera les jours heureux de ton enfance ; et tandis que d'autres enfants recommenceront à cette même place, avec d'autres petits bateaux, un voyage imaginaire comme celui (jue tu fais aujourd'hui, tu ne verras plus, dans cette barque chétive abandonnée sans boussole au milieu d'un océan sans rivage, que l'image d'un pauvre cœur désemparé dérivant, à la merci des courants et des tempêtes, aux hasards de la destinée.
Et le monde finira par le feu.
De toutes les questions qui intéressent l'homme, il n'en est pas de plus digne de ses recherches que celle des destinées de la plani'te qu'il liahite. La géologie et l'histoire nous ont appris bien des choses sur le passé de la Terre : nous savons au juste, à quelques millions de siècles près, l'âge de notre globe ; nous savons dans ([uel ordre les développements de la vie se sont progressivement manifestés et propagés à sa surface; nous savons à quelle éi)0(iue l'homme est venu enfin s'asseoir à ce banquet de la vie préparé pour lui, et dont il avait fallu [)lusieurs milliers d'années pour mettre le couvert.
Nous savons tout cela, ou du moins nous croyons le savoir, ce qui revient exactement au même : mais si nous sommes fixés sur le passé, nous ne le sommes pas sur l'avenir.
L'humanité n'en sait guère plus sur la durée probable de son existence, que chacun de nous n'en sait sur le nombre d'années ([u'il lui reste à vivre :
La table est mise, La chère exquise, Que l'on se grise !
Trinquons, mes amis!
Fort bien : mais en sommes-nous au potage, ou au dessert 7 Qui nous dit, bt'Ias! (pi'on ne va pas servir le café tout à l'heure?
iS I.V FIN DU MONDE
Nous iillûiis, nous allons, insoncianls de l'avenir du monde, sans jamais nous demander si par hasard cette barque frêle qui nous porte à travers l'océan de l'infini ne risque pas de chavirer tout à coup, ou si sa vieille coque, usée par le temps et détraquée par les agitations du voyage, n'a pas quelque voie d'eau [lar où la mort, goutte à goutte, s'infiltre dans cette carcasse, qui est la carcasse même de l'iiuinanité, entendez-vous!
Le monde, c'est-à-dire pour nous le globe terrestre, n'a pas toujours existé. Il a commencé, donc il finira. Quand, voilà la question.
Et tout d'abord demandons-nous si le monde peut finir par un accident, par une perturbation des lois actuelles.
Nous ne saurions l'admettre. Une telle hypothèse, en effet, serait en contradiction absolue avec l'opinion que nous entendons soutenir dans ce travail. 11 est dès-lors bien clair que nous ne pouvons l'adopter.
Toute discussion serait en effet impossible si l'on admettait l'opinion qu'on s'est proposé de combattre.
Ainsi voilà un premier point parfaitement établi : la Terre ne sera pas détruite par accident; elle finira par suite de l'action même des lois de sa vie actuelle : elle mourra, comme on dit, de sa belle mort.
Mais mourra-t-elle de vieillesse? Mourra-t-elle de maladie?
Je n'hésite pas à répondre : Non, elle ne mourra pas de vieillesse; oui, elle mourra de maladie. Par suite d'e.xcès.
J'ai dit que la Terre finira par suite de l'action même des lois de sa vie actuelle. Il s'agit maintenant de rechercher quel est, de tous ces agents fonctionnant pour l'entretien de la vie du globe terraqué, celui qui est appelé à la détruire un jour.
Je le dis sans hésiter : cet agent, c'est celui-là même auquel la Terre a dû primitivement son existence : c'est la chaleur. La chaleur boira la mer; la chaleur mangera la Terre : et voici comment rela arriv(M'a.
i.\ n> iti MoMu;. 49
l'ii jour, rt'gaidaiil tuiiiiiiniiicr îles lucoiiitdivcs, l'illiislre Sle- |ilu'iis»>u deinaiulail à un j^raiid ohimisU" aiijj;lais (|U('ikî était la force <|ui faisait mouvoir ci's niaciiiiu's. l^o cliimisli! ri-poiidil : « C'est lo soleil. »
Et en ellet toute la chaleur ((ue nous mettons en liberté lorsque nous Itrùlons des combusiililes végétaux, bois ou charbon, a été emiiia^'asinée là par le soleil : un morcfViu de bois, un morceau de charbon, n'est donc, au pied de la lettre, autre chose (ju'une conserve de rayons solaires. Plus la vie végétale se développe et |)lus il y a accnnuilation de ces conserves. Si on en brûle beaucoup et (|u'on en crée beaucoup, c'est-à-dire si la culture et l'industrie se develo|»pent, l'emmagasinement, d'une j);irt, la mise en liberté, de l'autre, des rayons du soleil absorbés par la Terre, iront sans cesse en augmentant, et la Terre devra s'échauffer d'une manière continue.
Que sera-ce si la population animale, si l'espèce humaine à son tour, suivent le même progrès? Que sera-ce si des transformations considérables, nées du dé\ elo|)pem(Mit même de la vie animale à la surface du globe, viennent modifier la structure des terrains, déplacer le bassin des mers , et rassembler l'humanité sur des continents à la fois plus fertiles et i)lus perméables à la chaleur .molaire ?
Or c'est précisément ce <|ui \a arriver.
Lorsqu'on compare le monde à ce (ju'il était autrefois, on est tout de suite frappé d'un fait (jui saute au.v yeux : ce fait, c'est le développement de la vie organique sur le globe. Depuis les sommets les [)lus élevés des montagnes jus(|u'aux gouffres les ])Ius profonds de la mer, des millions de milliards d'animalcules, d'animau.v, de cryptogames ou de plantes supérieures, travaillent jour et nuit, depuis des siècles, comme ont travaillé ces foraminifères qui ont bâti la moitié de nos continents.
Ce travail allait assez vite déjà avant l'épocjue où l'homme apparut sur la Terre; mais de[)uis r,ip[iaiition de l'homme il s'est
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développé avec uno rapidité qui va tous les jours s'accélcrant. Tant que rhumanitc est restée parquée sur deux ou trois points de l'Asie, (le l'Europe et de l'Afrique, on n'y a pas pris garde, [larce ([ue, sauf ces quelques foyers de concentration, la vie générale était encore à l'aise pour déverser sur les espaces libres le tropplein accumulé sur certains points de la terre civilisée : c'est ainsi que la colonisation a peuplé de proche en proche des contrées jusqu'alors inhabitées et vierges de toute culture. Alors a commencé la première phase du progrès de la vie par l'action humaine : la phase agricole.
On a marché dans ce sens pendant six siècles environ. Mais on a découvert les grands gisements de houille, et presque en même temps la chimie et la vapeur : la Terre est entrée alors dans la phase industrielle, qui ne fait que commencer puisqu'elle n'a guère plus de soixante ans.
Mais où ce mouvement nous mène, et de quel train nous y arriverons, c'est ce qu'il est facile de présumer d'après ce qui se passe déjà sous nos yeux.
Il est évident, pour qui sait voir les choses, que depuis un demi-siècle , tout , hètes et gens , tend à se multiplier, à foisonner, à pulluler dans une proportion vraiment inquiétante.
On mange davantage, on boit davantage, on élève des vers à soie, on nourrit des volailles et on engraisse des bœufs.
En même temps on plante de tous les côtés; on défriche, on invente des assolements fécondants et des cultures intensives; on compose des engrais artificiels qui doublent le rendement des terres ; on no se cont(mte pas de ce que produit la terre , et on sème à pleines mains, dans nos rivières, des saumons à cint] francs la dalle, et dans nos golfes, des huîtres à vingt-qualr(^ sous la douzaine.
Pendant ce temps, on fait fermenter d'énormes quantités de vin, de bière, di^ cidre; on distille de véritables fleuves d'eaude-vie, et puis on bride des millions de tonnes de houille, sans compter qu'on perfectionne incessamment les appareils de chauf-
LA UN Kl MUMIK
f;i,LM', i|ii't»n cilfciilh (le |ilii> en [tliis les iii;iis<tiis, et iiu'ciirm nii f;>l)rM|uc tous les jours à meilleur marché les ét<tlTi's de laine el de coton dont l'homme se siM't pour so tenir chaud.
A ce tahleau d<'jà suflisainiiiiMil somhre il ronviciil d'ajoulcr les développements insensés de l'instruction puliTHpie , (|u'on peut considérer comme une source de lumière et do chaleur, car si elle n'en déf^a^^e pas par elle-même, clic en multiplie la production en donnant à l'homme les moyens de perfectionner (>t d'étendre son aetion sur la nature.
Voilà où nous en sommes; voilà où nous a conduits un si>ul demi-siècle d'industrialisme : évid(Mnment il y a dans tout cela des symptômes manifestes d'une exuhérance prochaine, et on peut dire f|u'avant cent ans d'ici la Terre prendra du ventre.
Alors eommencera la redoutahic période oii l'cxch de la produrlion amincra l'c.rccs de la consommalion , l'evc^s de la coNsoMMAHON l'excès DE ciiALEiiu, ET L'KXCKS DE CHALEUR LA COMBUSTION SPONTANÉE DE LA TERRE ET DE TOUS SES HABITANTS.
Il n'est pas diflicilc île prévoir la série des phénomènes qui conduiront le ^l'^he, de degrés en dcjïrés, à cette catastrophe finale. Omdque navrant (pie puisse être lo tahleau de ces |(hénomènes, je n'hésiterai pas à le tracer, parce <[ue la prévision de ces faits, en éclairant les génératicms futures sur le danger des excès de la civilisation, leur servira peut-être à moih'-rer l'ahus de la vie et à reculer de quelques milliers d'années, ou tout au moins de quelques mois, la fatale échéance.
Voici donc ce qui va se passer.
Pendant une di/ainc de sii-cles, tout ira de mieux en mieux I/industric surtout marchera à pas de g(''ant. On eonuniincera d'ahord par épuiser tous les gist^ments de houille; puis toutes les sources de pétrole; puis on ahattra toutes h^s forêts; puis on hrrdera directement l'oxygène de l'air et l'hydrogène de l'eau. A ce raoment-là il v aura snr la surface du glohe environ un mil
O'i LA FIN lit MONDK.
liard de machines à vapeur de mille chevaux en moyenne, soit mille milliards de chovaux-vapeur l'oncliunnant nuit et jour.
Tout travail pliysi({ue est fait par des machines ou par des animaux ; l'homme ne le connaît plus que sous la forme d'une i^^mnastiquc savante, pratiquée uniquement comme hygiène.
Mais tandis que ses machines lui vomissent incessamment des torrents de produits manufacturés, de ses usines agricoles sort à flots pressés une foule de plus en plus compacte de moutons, de pouJets, de bœufs, de dindons, de porcs, de canards, de V(\iux et d'oies, tout cela crevant de graisse, bêlant, gloussant, mugissant, glougloltant, grognant, nasillant, beuglant, silllant, et demandant à grands cris des consommateurs !
Or, sous l'influence d'une alimentation de plus en plus abondante, de plus en plus succulente, la fécondité des races hanKiines et des races animales va de jour en jour s'accroissant.
Les maisons s'élèvent étage par étage; on supprime d'abord les jardins, puis les cours. Les villes, puis les villages, commencent à projeter peu à peu des lignes de faubourgs dans toutes les directions; bientôt des lignes transversales réunissent ces rayons.
Le mouvement progresse ; les villes voisines viennent h se toucher. Paris annexe Saint-Germain, Versailles, puis Béarnais, puis (]hàlons , puis Orléans, puis Tours; Marseille annexe Toulon, Draguignan, Nice, Carpentras, Nîmes, Montpellier; Bordeaux, Lyon et Lille se partagent le reste , et Paris finit par annexer Marseille, Lyon, Lille et lîordeaux.
Et de même dans toute l'Europe, de même dans les (|uatre autres parties du monde.
Mais on même temps s'accroît la pO|)ulation animale. Toutes les espèces inutiles ont disparu : il ne reste plus ipie des bœufs, des moutons, dos chevaux et de la volaille. Or, pour nourrir tout c(!la il faut des espaces libres à cultiver, et la place commence à manquer.
On réserve alors (juelques terrains pour la culture, on y entasse des engrais, et là. couchées au milieu d'herbages de six pieds de
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li;iuti'ur, tiii \nii se nuilor des rnces inouïes de inuuloiis cl de liiviifs sans cornes, sans poils, sans qiiouo, sans [laltes, sans os, et réduits par l'art des éleveurs à n'ùlre plus (|u'un monstrueux heelsteak alimenté par (pialre estomacs insatialiles !
Pendant ce temps, dans riiémisplièro austral, une révoluliun formidalile \a s'aecom|ilir. «Juc dis-jo? A peine cinquante mille ans se sont écoulés, et la \oilà fait(^
Les pol\|iiers ont réuni ensemble tous les continents et toutes les îles de l'Océan Pacifique et des mers du Sud : l'Amériijue, l'Europe, l'Afrique, ont disparu sous les eaux de l'océan; il n'en reste plus que ipielques îles formées des derniers sonuaets des Alpes, des Pyrénées, des buttes Montmartre, des Carpathes, de l'Atlas, des Cordillères; l'humanité, reculant peu à peu devant la mer, s'est répandue sur les plaines incommensurables ([ue l'océan a abandonnées. Elle y a ap[)orté sa civilisation foudroyante; déjà, connue sur les anciens continents, res|)ace conunencc à lui niani|uer.
La voilà dans ses derniers retrancbenients : c'e-^t là (|u'i'lle \a lutter contre l'envahissement de la vie animale.
C'est là qu'elle va périr!
Elle est sur un terrain calcaire; elle fait passer incessamment à l'état de chaux une masse énorme de matières animalisées; cette masse, exposée aux rayons d'un soleil torride, emma^'asinc incessanunent de nouvelles unités de chaleur, pendant «juc le fonctionnement des machines, la combustion des foyers et le développement de la chaleur animale, élèvent incessamment la tenqiéralurc ambiante.
Et pendant ce temps la |)roduction animale continue ii s'accroître; et il arrive un moment ou ré<[uilihre étant rouqm , il devient manifeste que la pntduclion va déborder la consomma- 'ion.
Alors counnence à ^e former, sur ri'Cfïref du ''lubr, d'almrd
presque une pellicule, puis une couche apprcciabie de détritus irréductibles : la Terre est saturée de vie.
La fermentation commence.
Le thermomètre monte, le baromètre descend, l'hygromètre marche vers zéro. Les fleurs se fanent, les feuilles jaunissent, les parchemins se recroquevillent : tout sèche et devient cassant.
Les animaux diminuent par l'effet de la chaleur et de l'évaporation. L'homme à son tour maigrit et se dessèche; tous les tempéraments se fondent en un seul, le bilieux ; et le dernier des lymphatiques offre avec larmes sa fille et cent millions de dot au dernier des scrofuleux, qui n'a pas un sou de fortune, et qui refuse par orgueil !
La chaleur augmente et les sources tarissent. Les porteurs d'eau s'élèvent par degrés au rang de capitalistes, puis de millionnaires, si bien que la charge de Grand Porteur d'Eau du prince finit par devenir une des premières dignités de l'État. Toutes les bassesses, toutes les infamies qu'on voit faire aujourd'hui pour une pièce d'or, on les fait pour un verre d'eau, et l'Amour lui-même, abandonnant son carquois et ses flèches, les remplace par un carafe frappée.
Dans cette atmosphère torride, un morceau de glace se paye par vingt fois son poids de diamants ! L'empereur d'Australie , dans un accès d'aliénation mentale, se fait faire un tutti frutti qui lui coûte une année de sa liste civile ! ! ! Un savant fait une fortune colossale en obtenant un hectolitre d'eau fraîche à 45 degrés ! ! ! !
Les ruisseaux se dessèchent; les écrevisses, se bousculant tumultueusement pour courir après ces filets d'eau tiède qui les abandonnent, changent, chemin faisant, de couleur, et tournent à l'écarlatc. Les poissons, le cœur affadi et lu vessie natatoire distendue, se laissent aller vers les fleuves, le ventre en l'air et la nageoire inerte.
Et l'espèce humaine commence à s'affoler visiblement. Des passiiMis éirangcis, des colères inouïes, dos amours foudroyantes,
I V in m MoMu:
tk's |»l;iisirs iiis( iisi's , imil de l.i \ii' uni' st-ric de (h'ton.ilioiis furiouscs, ou pliilôl une i'\|»lusion coiilinuc, (jui ronuuence à la naissance cl (jui no linil <|u'à la mort. Dans ce monde torrélié par une coinliustion impIacaMe, tout est roussi, cracjuelé, grillé, rôti, et après l'eau, «jui s'évapore, on sent diiiiiiiuer l'air, tjui se rarélie.
KiTroyahIe calamité ! les rivières à leur tour et les lleuves ont dis|)aru : les mers commencent à tiédir, puis à s'échauffer : les voilà f)ui déjà mijotent connue sur un feu doux.
D'abord les petits poissons, asphyxiés, montrent leur ventre à la surface; viennent ensuite les algues, que la chaleur a détachées du fond ; enfin s'élèvent, cuits au bleu et rendant leur graisse par larges taches, les Requins, les Baleines, et la Pieuvre énorme, et le Kraken cru fabuleux, et le Serjjent de mer trop contesté ; et de ces graisses, de ces herbes et de ces poissons cuits ensemble, l'océan qui fume fait une incommensurable bouillabaisse.
Une écœurante odeur de cuisine se répand sur toute la terre habitée; elle y règne un siècle à peine : l'océan s'évapore et ne laisse plus de son existence d'autre trace que des arêtes de poissons éparses sur des plaines désertes
La fin commence.
Sous la triple influence de la chaleur , de Tasphyxie et de la dessiccation, l'espèce humaine s'anéantit peu à peu ; riioiume s'effrite, s'écaille, et au moindre choc tombe |)ar morceaux. Il ne lui reste [dus, [)()ur remplacer les légumes, ipie quel<pi(!s plantes métalliques qu'il |)ârvient à faire pousser à force de les arroser de vitriol! Pour étancber la soif qui le dévore, pour ranimer son système nerveux calciné , pour li<|uéfier son albumine fjui se coagule, il n'a plus d'autres liquides (jue l'acide sulfuri(fue ou l'eau forte.
Vains efforts.
A chaque souille de vent (|ui vient agiter cette atmosphère
56 LA FIN m MONDE.
anliydrc, des milliers de créatures humaines sont desséchées instantanément; et le cavalier sur son cheval, l'avocat à la barre, le juge sur son siège, l'acrobate sur sa corde, l'ouvrière à sa fenêtre, le roi sur son trône, s'arrêtent momifiés !
Et alors vient le dernier jour.
Ils ne sont plus que trente-sept, errants comme des spectres d'amadou au milieu d'une population eiïroyable de momies qui les regardent avec des yeux semblables à des raisins de Corinthe.
Et ils se prennent les mains, et ils commencent une ronde furieuse, et à chaque tour un des danseurs trébuche et tombe mort avec un bruit sec. Et le trente-sixième tour fini, le survivant demeure seul en face de ce monceau misérable où sont rassemblés les derniers débris de la race humaine !
Il jette un dernier regard sur la Terre; il lui dit adieu au nom de nous tous, et de ses pauvres yeux brûlés tombe une larme, la dernière larme de l'humanité. Il la recueille dans sa main, il la boit, et il meurt en regardant le ciel.
Pouff!!!
Une petite flamme bleuâtre s'élève en tremblotant; puis deux, puis trois, puis mille. Le globe entier s'embrase, brûle un instant, s'éteint.
Tout est fini : la Terre est morte.
Morne et glacée, elle roule tristement dans les déserts silencieux de l'infini; et de tant de beauté, de tant de gloire, de tant de joies, de tant de larmes, de tant d'amours, il ne reste plus qu'une petite pierre calcinée, errant misérable à travers les sphères lumineuses des mondes nouveaux.
Adieu, Terre! Adieu, souvenirs touchants de nos histoires, de