‹ Nouvelles et fantaisies humoristiquesChapitre 16 sur 92 · L'ANE DE BURIDAN · texte numérisé non relu

L'ANE DE BURIDAN

thagédii: psychologique en un acte

(Le Ihéâtrc représente un point d'interrogation. Sur le devant de l;i scène, à trois pas de la rampe, à droite un seau d'eau, à gauche une mesure d'avoine).

L'ane. (Il s'avance à pas comptés, la tête basse, les oreilles battant l'air au hasard, chacune dans une direction différente. Arrivé à trois pas de la rampe, il écarte ses quatre pieds, s*y affermit, baisse la tête jusqu'à effleurer le sol de sa bouche.) Réilccliissons. (Il réfléchit pendant une heure). Je ne trouve rien. Je crois que je ferais bien de braire un peu... (Il relève sa tête, nllonge le cou, dresse les oreilles.) Hî! hàn! lu! hàn!,.. bîîî !... hàn! ! !

Voilà qui est bon. Je me sens l'esprit plus dégage. Je rentre en possession de moi-mônie. Je me suis alTirnié ma propre personnalité. Je brais, donc je suis un âne.

Voilà un résultat immense : et il y a toute une philosophie dans les paroles que je viens de prononcer.

Qu'est-ce que la liberté ? Je l'ai prise, et il s'agit maintenant pour moi de savoir ce que c'est. Il serait en effet souverainement inconvenant qu'un âne philosophe comme je suis ne pût pas se rendre compte d'un état auquel il aspire depuis tant d'années.

l'ank i>R nmiDAN -i*.)

Je suis donc lihro, j^ràoc ;iux ()iKitiv jambes (|a(> vuilii ! Je me suis sauvé tout unimenl.

On |)eul trouver (|ue c'est là une manière un peu vulf^aire de se délivrer d'un état aussi trap,^i(|ue (jue l'esclavage : mais c'est un moyen qui, à raison même de son extrême simplicité, no nian(|ue pas d'une certaine grandeur

Quel(|ues-uns me Màmeront, sans aucun doute ; c'est l'ordinaire contre quiconque réussit là où beaucoup ont échoué. Mais^ ma conscience ne me reproche rien.

Le philosophe Buridan mon maître abusait vraiment de son génie et de la patience proverbiale de ma race pour m'imposer un genre de travail contre le(iucl j'ai cent fois , mais en vain , protesté de toute la longueur de mes oreilles. Non content de m'avoir fait enseigner à grands coups de bâton l'art [)énible de porter des fardeaux, il a entrepris de faire de moi un philosophe; et lorsque je revenais excédé de fatigue et de chaleur, à peine commençais-je à souiller un peu sur ma maigre litière, qu'il arrivait en longue robe de savant avec une grande fraise et un chapeau pointu , et se mettait à palabrer devant moi des heures entières sur barbara et bnralipton , au point qu'après chacune de ses leçons je me sentais le crâne prêt à voler en éclats.

La philosophie est une science qui fatigue beaucoup, surtout les ânes. De tout ce fatras je n'avais bien retenu (ju'une chose : c'est que la morale consiste à faire ce qu'on veut, que pour faire Ce qu'on veut il faut être libre, et que par conséquent l'homme (jui n'est pas libre, ne pouvant faire ce qu'il veut, est nécessairement immoral.

C'est [)Ourquoi je me suis échappé, et me voilà.

Une fois hors de vue, j'ai pris le galop, et pour éviter toute espèce de dilliculté, j'ai couru deux heures à ce train-là. Je viens de loin ; il fait chaud ; je meurs de faim et de soif, et je désire également boire et manger, manger et boire. (Il tourne la tête à droite et à gauche, et il aperçoit la mesure d'avoine et le seau d'eau)

60 l'ane dk biridan.

En croirai-je mes yeux? Dieux protecteurs, vous avez jeté un regard favorable sur votre fils ! Quoi ! à moi chétif, de l'avoine et de l'eau fraîche servie dans un seau! Que de grâces! Vraiment, vous me traitez comme un cheval !

0 liberté ! avoir également faim et également soif, et trouver l'un à côté de l'autre, tout ce qu'un âne peut rêver de plus exquis dans le boire et dans le manger !

Comment vous exprimer, ô divinités tutélaires, ma reconnaissance pour ce double bienfait? (Il réfléchit pendant une heure.)

J'ai trouve : par mon empressement à on profiter. Et le temps que j'ai consacré à cette méditatio i, en ai uisant mon appétit cl en augmentant ma soif, va encore jouter ;t l'élan de ma reconnaissance.

Hâtons-nous donc de...

De boire? ou de manger?

Par quoi commencerai-je? Délibérons. (Il délihi-re pendant deux heures.)

Ho I bo! comme le tra\ail de tète creuse l'estomac et sèche le gosier! J'ai bien plus faim et bien plus suif que tout à l'heure, et je ne suis pas plus avancé. Il faut être [ liilosophe comme je suis pour savoir combien sont durs les cahotements de la conscience en voyage à la reclierche d'un problème moral. J'ai l'intellect en compote. Cessons de réfléchir. (Il cesse de réfléchir pendant une heure.)

Cela va mieux. J'ai le cerveau tout rafraîchi, et je vois clairement ma sottise. J'ai perdu un temps précieux à délibérer lorsqu'il fallait agir. Et ce que j'ai à faire est si facile, si agréable ! Mna mesure d'avoine et un seau d'eau, un seau d'eau et une mesure d'avoine, une soif ardente, un appétit admirable, et j'hésite!

0 Martin ! as-tu donc oublié ton Horace au point de retarder par ta faute l'heureux moment d'une dojuble jouissance que les Dieux t'envoient ! Hâte-toi ! la vie est courte :

i.iNK i>r iiiKinw (il

Vil;t' suiiiina brevis spcni nos velat

InclKiarc loiigam; Jam to promet nox, fabuhrquo Maiics El iloimis cxilis Plutoiiia...

Mais qui'llos iiloos funestes virMiiicnt ni'jissfiillir ! Qu'y n-t-il «loiic (le si rodout.iblo au fond i\e cette mesure d'avoine et de ce seau d'eau? (Il cherche pendant une heure.)

Il y a un abîme. IMonyez dans ce seau d'eau, creusez dans cette mesure d'avoine, \ous n'y trouverez pas de fond. (Il les regarde altrrnntivement.)

Ceci ou cela; l'un ou l'autre; boire ou manger. Je veux ciioisir; mais pour choisir il faut \nuloir inégalement, et je veux t'galenient. Parce que ma faim et ma soif sont entre elles dans une relation d'égrilité mallit''mali(|ue, je ne puis pas |>lus déranger cet éijuilibre que je ne puis détruire ou modilier les deux forces dont il est la résultante inuuuable. Et j(^ reste entn^ deux.

<;e que je dis là, je ne l'imagine pas, je le formule : je conslale purement et sinqilement un plicMiomènc. (Une éclipse de soleil a lieu, lue nuit soudaine se fait. L'âne lève la tête et regarde le ciel.)

lié (pioi ! d(''j;i I;i nuit ! c'est singulier : je croyais le soleil encon^ bien baut -^ur l'horizon, f'/t-st proliablemenl moi qui me serai troiiqjé. Puisfju'il fait nuit, il faut bien dormir. l)oiMions. (L'ecli])se dure deux heures, pendant lesquelles l'due ne cesse de dormir. Le soleil se découvre, l'âne se re'reillr, il secoue ses oreilles el regarde autour de lui d'un air ('tonné.)

Le jour, maintenant? Mais il y a i^'ieiir, bien sur. Je viens à

peine de m'endormir Est ce encore moi qui me trompe, ou

n'est-ce pas plutôt Phœbus?

Mauvais sommeil : j'ai rêvassé, j'ai eu des visions siiustre,«<, et sans pouvoir me les rappeler au juste , jo me sens tout mal à l'aide de l'-ingoisse qu'elles m'ont laissée.

62 LANK DK niinlDAN.

Chassons ces impressions funestes. Hé! tout cola n'est rien. (Il regarde le seau d'eau et la mesure d'avoine.) Voilà de quoi mettre en fuite toutes ces visions, fille d'une abstention philosophique par trop prolongée. (Il atance la tête du côte' de lamesure d'avoine en ouvrant les lèvres, puis s'arrête, retourne la tête vers le seau d'eau, s'arrête de même, puis finalement se remet à égale distance entre deux.)

Je viens de prononcer un mot qui me rend à moi-même : l'abstention. « Dans le doute abstiens-toi » : voilà, m'a dit cent fois mon maître, l'alpha et l'ômcga de la conscience libre. Je doute : je dois m'abstenir. (Il s'abstient pendant trois heures.)

Ce doute est affreux. J'en souffre plus que je ne saurais dire. Il faut que j'en sorte à tout prix. N'y a-t-il donc pas un moyen de me délivrer d'une perplexité aussi étrange? Grands dieux! de quelle argile misérable avez-vous donc pétri le cœur des ânes, pour qu'ils en puissent venir à ce degré de folie ? Quoi ! c'est notre raison qui nous empêche de jouir des biens mêmes que nous désirons le plus, quand votre bonté paternelle a pris soin de les placer devant nous, presque dans nos mains !

Arrière la raison. Qu'a-t-elle à faire ici? Ai-je plus soif que faim ou plus faim que soif? Voilà tout le mystère. Question de besoin : un fait à constater.

Comment? En interrogeant cet estomac qui pâtit et ce gosier qui brûle : « Connais-toi toi-même », m'a répété souvent mon maître. Allons! un seul regard sur l'âne intérieur m'en apprendra plus que tous les raisonnements du monde. Fermons les yeux pour regarder en dedans. (Il ferme les yeux et s'endort. Il dort pendant trois heures, puis rouvre les yeux. A ce moment le soleil se couche.)

J'ai rêvé que j'étais placé entre un seau d'eau et une mesure d'avoine, et qu'également sollicité jtar la faim et par la soif, je ne pouvais me déterminer à faire un choix Alors je mr sentai':

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