ANE Di: lUniDVN. (io
prli'r (Vobsi'rrn- util' cayidil ion lonmvir nitrr riir (U'u.i). Mais s.iche hien (|iio tu es liliro !
(L'âne se 1ère, se dirige rers le seau d'eau, alUmqe la tête pour y boire, mais se rarise. Il tourne la tête vers Jupiter, puis vers la mesure d'avoine.)
L'ank. Piiisfiue je suis libre, je puis donc choisir?
Jupiter. Sans ilouto.
L'axb. Je crois (|ue je forai mieux de commencer par nianp;or..
(Il fait deux pas rej's la mesure d'oroine, et tombe mort. La toile tombe. Plusieurs daines .<;' évanouissent dans la salle. On les emporte.)
LE I.IVRi; JAPONAIS.
Je le tiens ! Cinq minutes plus tard il m'échappait !
Voyez à quoi tient le sort. Je m'en allais, tranquillement, à mon aise, au quai des Augustins. Que pouvais-je craindre? Il n'y a qu'un homme en France qui sache le japonais : puisqu'il n'a pas acheté le livre, me disais-jc, c'est qu'il n'en veut pas, ou qu'il est malade, ou <|a'il est en voyage, ou (pi'il est mort; il est possible même que, depuis le temps qu'il sait le japonais sans avoir jamais pu trouver une occasion de le |)arler une seule fois, il ait oublié qu'il le savait. Il ne reste plus dès lors en France qu'une seule personne qui puisse avoir l'idée d'acheter ce livre, et c'est moi.
Et pourtant, à l'heure où je descendais mon escalier pour aller au quai des Augustins, un vieux petit monsieur sec à redingote marron, à mine de hihliophile, se rendait de son côté à la hienheureuse bouti(|ue où j'allais moi-même pour y acheter Varticle ci-aiirès :
1735. — LIVRE JAPONAIS. Curieux spécimen de l'art typographique au Japon, 3 fr.
De bonne foi, là, qui s'y serait attendu? Peut-on comprendre qu'un homme (pii ne sait pas le japonais aille s'aviser d'acheter un
i.t MViii: jvi'owis 07
livr»^ ••ci'il t'ii coltt' lanj^in- ? (l'est ilt'solaiil, on in; |kmiI pus .'ivoir une iiliv à soi, ol <|nnii(l on sim«,'e à tnnt de grandes découvertes faites sinuiltanenienl par deux, ou trois sa\anls à la fois, on arrive à cette coiiflusion triste ipie les trois quarts du temps la gloire est le prix de la course.
Je marchais donc sans défiance. Sans d('(iance, c'est-à-dire sans trop de deliance ; mais je dois dire ijne je n'y allais pas pourtant comme un eiourne.iw, non.
A mesure (pi'on s'a[)proche de la houtiipie oii est It; lis ro désiré, il est Itou de se laisser aller à une iiKjuiétnde vague, <pii devient de plus en plus vive à mesure qu'on approche du but. On a vu des occasions uniques, des trouvailles introuvables, perdues faute de llair et de circonspection dans ce monif^il décisif. Si l'on marchi! trop vite, si l'on regarde trop constauunent dans la direction de la bouticpie, si on laisse percer son inquiétude, ou si on s'arrête à flâner à quebjue boîte de bouquiniste, un rival, qui vous suit ou qui vous voit venir, prolitera de votre faute et n'hésitera pas à [•rendre le galo[t, s'il le faut, pour arriver avant vous.
Et c'était un terrible, (jue mon petit monsieur sec à la redingote marron ; je le connais d'ailleurs ; je l'ai vu dans toutes les ventes; c'est un pilier de |jara[)ets : vous le rencontrerez presque tous les jours entre le pont Saint-Michel et le Pont-Royal, de deux à quatre heures.
Je l'avais rejoint au tnurnant du Pont-Neuf et j'avais eu l'imprudence de le toiser et de mesurer d'un regard inqniel la distance qui nous séparait de la bouti(pie.
Il avait compris, il avait deviné, et il av.iii Juile le pas.
Moi aussi.
Alors il l'avait ralenti.
Moi aussi.
Il avait fait semblant de bouquiner.
Moi aussi.
La guerre était déclarée. Nous avancions, lanlot a peiii p.i-s, tanlitl jiai- grandes eiijandiées. sans aucun nvaiit.igc Ar |i.iil m
d'nuiro, lorsqu'il s'avisa d'une ruse tellement indigne rjue, pnnr riioimeur du corps des bibliophiles, je rougis d'avoir à la dévoiler.
Ce quai est ordinairement peu fréquenté par les voitures, mais on y construit en ce moment de grandes maisons. Un fardier chargé de longues pièces do bois tournait pour décliarger au moment où un charriot de pierres de taille arrivait : de là un embarras ([ue deux ou trois voitures vinrent compliquer aussitôt. Ce que voyant, je cessai de surveiller la chaussée, comme j'avais fait jusque-là dans la crainte qu'il ne s'échappât de ce côté en travcr- .sant le quai.
Il se planta d'un air innocent au bord du trottoir comme un badaud (jui regarde. Puis, au bout d'une minute, il so tourna du côté d'une de ces petites tourelles que vous savez, et n'eut pas honte de simuler une visite à cet établissement municipal.
Et je continuai à marcher allègrement sans me retourner.
Mais au bout de dix pas, une vague inquiétude me prend ; je tourne la tête, et je vois mon homme, se faufilant entre les voitures, enjamber les pièces de bois, gagner le côté des maisons, prendre le trottoir, et se mettre au petit trot !
Je me crus perdu.
Je voulus courir, mais dans ma précipitation je me heurte contre un passant, je laisse tomber mon chapeau, qui roule sur les marches du trottoir; je m'élance pour le ramasser
0 fatalité ! un fiacre passe et me coupe le chemin !
Pendant ce temps je voyais le petit monsieur qui trottinait en allongeant le nez et en se frottant les mains !
Mais une inspiration me prend :
— Cocher ! à la course ! Là, au numéro 2o ! Un franc de pourboire si vous arrivez avant ce petit vieux chocolat !
Je saute dans la voiture, le cocher fouette, j'arrive, et ouvrant la porte de la boutique, je dis au marchand :
— 173.'i? Livre japonais? Curieux spécimen de l'art typographique au Japon? Trois francs? L'avez-vous encore?
— C'est vendu, r(''|)ond Ir marchand.
r.F i.nui: japonais. 'l^t
— Mîiis iiiiii, (lii sa Icinino
— M.iis si!
— Mais non !
— Jules, dit II* marchand a son connais, 1735 : voyez donc?
— 4735? Voilà, dit le commis.
A cet instant le vicnix monsieur tMilre. D'un coup d'ieil il a tout deviné. Il |ireii(l un air le plus indilVc'rent possiltic, et demande, d'une Voix ctronf^lée (pi'il croit naiiircllc :
— 17;}->? Avtv.-vous ça?
— Monsieur le marchande.
— Le prenez -vous? me dit le [)auvre hihiiophile a\ec dos larmes dans la voix.
— Oui. monsieur.
— Monsieur sait le japonais?
— Moi ? pas du tout. Et vous?
— Moi non plus.
Et il s'en va en jetant sur le livre un regard à fendre l'âme, et en se mouchant bruyamment dans une pièce de rouennerie à carreaux bleus.
Me voilà seul avec lui. « Lui », c'est le livre; vous l'avez bien compris, sans doute? Je le dépose respectueusement sur ma table, je l'ouvre au hasard, et je le regarde.
Voilà donc ce que c'est qu'un livre japonais ! Un livre peut donc être japonais? Je ne m'étais jamais sérieusement arrêté à cette idée, et maintenant que je vois celui-là présent et réel devant moi, je comprends le fameux mot : « Peut-on être persan ! »
Jamais je n'ai vu aussi clairement quelle dillérence il y a entre voir et savoir. Nous savons qu'il est de par le monde des gens qui sont persans et des livres qui sont japonais, mais jusqu'à ce que nous en ayons vu de nos yeux , notre pensée ne les conçoit guère que comme des adjectifs, et la vérité est que nous n'y croyons pas sérieusement : sans quoi comment expliquer notre surprise lorsque nous lès apercevons pour la première fois?
Donc ji' le regarde, «t je no me lasse pas de l'admirer. Pour la
première fois de ma vie je vois du japonais. Là, sous ces signes bizarres, repose le mystère auguste de la pensée humaine; une intelligence comme la mienne, un cœur comme le mien, ont travaillé, ont palpité dans l'enfantement de cette œuvre. Lui aussi, l'auteur inconnu, il rêvait la gloire, lorsque penché sur son manuscrit, il laissait courir sur le papier de riz sa plume de roseau. Il a eu, comme nous autres, ses moments d'enthousiasme et de fièvre et ses longues nuits de découragement. Vit-il encore? Estil encore dans tout le feu de la jeunesse, ou l'âge et les chagrins ont-ils déjà blanchi ses cheveux et incliné, vers la mort qui vient, son front pensif? Meurt-il plein de jours comme Gœthe, ou est-il depuis longtemps mort de faim comme Malfdâtre? C'était peutêtre un homme de génie, et je ne puis même pas savoir son nom. Mais qu'importe? C'est un homme, c'est un écrivain : il appartient à la grande race de ceux qui pensent et qui travaillent, et quel que soit son nom, il a souflert ce que j'ai souffert, il a cru à ce que je crois, il a aimé ce que j'aime : ce n'est pas un inconnu, c'est un frère.
Quel peut être le sujet de ce livre ? Est-ce un roman ? Un poème ? Quelques pages de plus à ajouter à l'éternelle histoire du cœur? Est-ce un de ces livres où l'orgueil humain étale la vanité de notre sagesse et l'infirmité misérable de notre intelligence? Un de ces traités de philosophie où nous essayons de deviner par le rêve les mystères que nous cherchons au-delà des réalités visibles?
C'est tout cela. C'est toujours la pensée, c'est toujours l'homme. C'en est assez déjà pour m'intéresser à ce livre, et je continue à en feuilleter les pages en les interrogeant.
A mesure que je parcours ces caractères mystérieux, il me semble les voir s'éclairer et s'animer sous mon regard. L'écriture, c'est plus qu'un dessin, c'est plus qu'un signe : c'est la pensée revêtue d'un corps visible. Et quand je suis dans leurs évolutions ces traits noirs qui ont lixé là |)Our jamais la trace visible du
LE l.|\Ri; JAPONAIS /1
passage cl dfis mouvements d'une âme, je ne puis croire que la ligure de ce langage ne me parle pas, ne laisse pas échapper du moins f|U('li|ues mois de son secret...
Pounjuoi n'essaierais-je pas, nouveau CiianipoJliun, de dt'cliiffrer les hiéroglyphes de cette langue inconnue? On a hien déchiffré les inscriptions cunt-iformes. D'ailleurs j'ai un avantage, moi, sur les savants qui ont fait ce miracle, c'est que je connais la langue qu'il s'agit pour moi de traduire. Il est vrai cfue je ne la connais <)ue de nom, mais enfin je sais, je vois que c'est du japonais, et « Voir c'est avoir », dit le proverhe. Qu'est-ce qui me sépare du sens caché derrière ce texte? Rien ou peu de chose, une misère : quelques différences dans la forme et dans la disposition des caractères. Et puis la signification des mots... Voilà tout.
Lorsque je me trouve en présence d'un homme de race étrangère à la mienne, en vain ses traits, sa voix, son langage, son costume, font naître en moi l'impression de l'inconnu : en dépit de ces différences de détail, l'ensemble reste, et je reconnais un de mes semblables. Qu'il sourie ou qu'il pleure, qu'il souffre ou qu'il jouisse, je le saurai. Comment un livre, c'est-à-dire la chose du monde qui tient de plus près à la nature de l'âme, ne garderaitil pas quelque chose de son origine : l'éclair d'un regard, la chaleur du souille, l'écho d'un soupir, la trace furtive d'une larme ?
Pour l'écriture, d'abord, il n'y a pas de doute à cela : sait-on si pour la typographie il n'en est pas de même? Qu'on n'objecte pas que les mêmes caractères d'imprimerie servent à exprimer des milliers d'idées et de mots différents : n'en peut-on pas dire autant des caractères tracés à la main? Or b» poinçon qui donne son empreinte aux types des lettres n'est-il pas, lui aussi, gravé par la main de l'homme après avoir été conçu par sa pensée? Et que savons-nous si ces types, tout invariables qu'ils soient chacun dans sa forme propre, ne prennent pas, une fois devenus matière parlante et intelligente, une expression aussi claire que celle de la face humaine? Et dès lors pourquoi me serait-il interdit, ne pou-
vont lire un ouvrage écrit daiis une langue inconnue, de l'interpréter?
C'est ce que je résolus de faire à -l'instant. Laissant de côté plume et papier, je mis le livre sur ma table, et après l'avoir bien flairé, bien considéré, bien lu, bien médité et enfin bien revu d'un bout à l'autre; après avoir pesé attentivement et consciencieusement toutes les preuves, serai-preuves, probabilités et présomptions; en m'appuyant de tous les indices tirés de l'aspect matériel et apparent du livre, et en m'éclairant des lumières que je possède sur l'histoire ot les mœurs du Japon, voici quel fut le résultat de mes recherches.
Je dois d'abord, pour prévenir toute objection rétrospective à ce sujet, examiner et résoudre un(i première question : première, quoique, à vrai dire, elle ne se soit présentée à mon esprit qu'en dernier lieu.
C'est un in-i8, format Charpentier; vingt-cinq feuillets, soit cinquante pages. Ouvert, cela présente la disposition et l'aspect général de nos livres. C'est imprimé à l'encre d'imprimerie; il y a des marges; il y a un commencement et une fin : absolument comme chez nous. C'est donc un livre imprimé, voilà qui est hors de doute.
Nous avons fait un grand pas. Mais avant d'aller plus loin il faut noter les particularités qui différencient ce livre des nôtres. D'abord le papier : du papier de riz, de couleur écrue, ayant l'aspect de notre papier de soie avec plus de solidité. On y voit des rergcures , preuve qu'il se fait à la main : mais il n'y a point de pontuseaux, c'est-à-dire de ces lignes perpendiculaires aux vergeures, telles qu'on les voit dans nos papiers à bras, dans le papier timbré, par exemple. De plus, autre dilférence, chaque feuillet est donblo : on l'a imprimé isolément, tout ouvert, d'un seul côté, cl puis on a replié au milieu de h marge extérieure, de sorte que
is. MViii: j.vroNvis /•>
chaque pn^^o a la iiKiilii- ilo cctlo inaigc. Les si^Mics »lo jiaj^iiialiuii sont entre les deux paj^es, au milieu de la hauteur, sur cette iin>me marue, et le |)li les coupe en deux. L'autre côté du jjapier n'est pas ini|)rinié : le recto de la pa^o paire et le verso de la page impaire? sont en dedans : le papier ne supporterait pas deux impressions; les caractères sont presrpic aussi marques derrière que devant. Le ti'Xte est encadré d'un lilel maigre.
Le procédé de hrochuie dillV-re aussi complètement du nôtre. Les feuillets ne sont pas assemblé-s par cahiers : l'imposition, comme j'ai dit plus haut, se fait par feuillets de deux pages, ^timplacard, c'est-à-dire en imprimant d'un seul côté. Quand on a replié les deux pages du premier feuillet, on pose le second feuillet, le troisième, et ainsi de suite. On met au commencement, d'un seul côté, une couverture consistant en une feuille simple portant le titre ; à la fin, une feuille double de papier de riz blanc. Alors on coud.
La couture consiste en quatre points bâtis réunis de l'un et de l'autre côté du dos par un tour du même fd de soie.
Voilà la brochure assemblée. Après cela on rogne, mais seulement au dos, en tète et au pied, car le papier de la marge extérieure est double et doit rester tel.
Ces détails sont [)récieux. Ils jettent déjà quelque clarté sur le problème que je cherche à résoudre. Ce n'est pas encore la lumière, mais ce n'est déjà plus la nuit : c'est comme qui dirait une pctiti' lueur douce, pareille à celb qu'on entrevoit le soir au fond d'un bois dans un conte de fées. Marchons.
Je n'ai pas voulu anticiper on faisant connaître au lecteur toutes les ressources dont je dispose pour l'élucidatioii du grimoire (jue je cherche à déchilVrer : j'avais besoin de sa conliance; je la voulais entière et absolue, pure et simple, sans « si » et sans « mais ». Il me l'a donnée, je l'en remercie et je veux l'en récompenser : le moment est venu de faire une première révélation :
La ct)uvcrturc du livre, imprimée en couleur, porte le titre d<' l'ouvrage et le portrait de l'auteur, nu du Iktos!
74 LE LIVRi; JAPONAIS.
Ceci est de la plus haute portée, et on voit d'ici quelles données je puis à l'instant déduire de ce précieux document.
L'auteur — ou le héros — n'est ni une femme ni un enfant : c'est un homme.
Il est habillé, coiffé comme un Japonais : ce n'est donc ni un Français, ni un Anglais, ni un Turc, ni un Chinois : c'est un Japonais du Japon, Japonais japonant et japonisant.
Il a le nez aquilin, les yeux et les sourcils obliques, le front découpé, le menton anguleux, des lèvres minces rouges comme du sang, et d'épais cheveux noirs : il est jeune, et tourne de côté, d'un airinenaçant, son visage blafard qui ressemble à un masque de Pierrot; mais il y a dans ce regard atone, dans ces lèvres serrées, dans ces narines ouvertes et frémissantes, je ne sais quoi qui épouvante et qui n'a rien d'humain. Non, celui-là n'est pas un poète ou un philosophe.
En puis-je douter, au surplus ? Il a les manches retroussées, et de ses bras nus il tient le fourreau et la poignée d'un de ces sabres japonais dont la seule vue fait frémir! C'est un meurtrier; je devine qu'il va verser le sang ! Cette image représente donc le héros et non pas l'auteur du livre.
Si je ne craignais d'être accusé de paradoxe, j'oserais dire qu'au point où je suis parvenu et rien ((u'avec ce que je sais, je suis en état de rendre compte de ce livre. Mais je ne veux point [)asser pour un étourdi, et quand ce ne serait que par respect pour le public, je n'avancerai rien sans preuves. Avant donc de eununencer mes recherches dans le texte , je dois placer ici quelques éclaircissements indispensables.
Et tout d'abord, en ce qui concerne le nom de l'auteur ou du héros, laissons de côté toute recherche : quand nous le découvririons cela ne nous avancerait à rien, par l'excellente raison qu'au Japon on change de nom comme de chemise ; sans parler des occasions oii on le fait par une raison quelconque ou par simple caprice, il est de règle (ju'on quitte son premier nom au sortir de
Li; I.IMIK J.V1'(»>VIS
l'.-idtilcscence pour en preiulre un secoml, (ju'on roniplacc encore par un autre lorsqu'on devient vieux.
Ce ptiint écarté, ne serai-je pas bien près de savoir le sujet du livre si je suis en mesure de connaître avec quelque certitude le caractère et les mœurs des Japonais? Car si « le style c'est l'homme même », l'homme n'est-il pas le style? Or qu'est-ce <|ue le stylo? La forme de la |iensée : et qui voit la forme voit le fond.
Me taxera-t-on de témérité si j'avance que la littérature d'un peuple n'est que l'expression fidèle de son génie?
Et que l'œuvre littéraire d'un homme n'est qu'une partie de la littérature de son pays?
Si donc l'auteur de ce livre est Japonais, le héros Japonais, puis-je admettre qu'il y ait là-dedans des anecdotes allemandes ou américaines? Evidemment non : avant d'ouvrir le livre, et rien qu'à voir la couverture, je puis affirmer qu'ici tout est du Japon.
Et tout est là. Tout est là, parce qu'au Japon rien ne se fait comme dans les autres pays, et que tout le monde y passe son existence à faire toujours la même chose. Oui, ils ont simplifié la vie à un point qu'on ne peut pas croire ; ils ne connaissent que trois choses : faire l'amour, supplicier des gens, et s'ouvrir le ventre. D'ailleurs tout ce qu'on peut imaginer de plus recommandable comme respectabilité. Une délicatesse, une profondeur extraordinaire dans les sentiments; bons pères, époux incomparables, modèles de piété filiale, amis à se faire hach(;r en morceaux pour vous et à piler votre ennemi dans un mortier de fer rougi au feu; intelligents avec cela; braves; se souciant de la mort comme de colin-tampon, et par-dessus tout ne vivant et ne respirant que pour l'honneur et par l'honneur. Ils ont des défauts : qui n'en a pas? Ils sont susceptibles en diable, ombrageux, vindicatifs; quoique profonds philosophes et grands moralistes, ils se laissent parfois emporter par leurs passions, et surtout lors({u'il s'agit de femmes, rien ne les arrête.
Vous voyez d'ici ce que peut être une œuvre littéraire au Japon. A quoi [leut-on s'intéresser dans ce pays-là? A ce qui fait
76 LE LIVRE rAPONAlS.
le fond de la vie : aimer, supplicier, s'ouvrir le ventre Quels événements un auteur peut-il choisir pour intéresser le public? Des amours, des supplices, des éventrements.
Maintenant j'ouvre le livre. Et je le fais, remarquez-le bien, par pur acquit de conscience : je le fais, mon Dieu, uniquement parce qu'il est possible que j'y trouve quelques détails (jui m'auront échappé et qui feront plaisir au lecteur en complétant mon travail : mais quant à moi je suis fixé. Ouvrons doue le livre.
Est-il rien de plus encourageant et de plus flatteur pour un savant que de voir confirmer par quelque découverte inattendue et décisive la profondeur et la perspicacité de ses intuitions? Telle était la joie qui m'était réservée, telle fut la récompense que je devais recueillir en tournant le second feuillet. Un artiste inconnu a représenté par des dessins les principales scènes du roman : le livre est illustré de gravures où chaque personnage porte en tète son nom, et aux pieds, les paroles qu'il prononce. C'est écrit dans de petits carrés longs disposés à cet effet. Je pourrai donc contrôler à l'aide de ces images les appréciations que l'aspect du texte me suggérera.
Je prie d'ailleurs le lecteur de noter un point, c'est que le dessin des Japonais n'est guère plus compréhensible que leur écriture. Leur écriture, image saisissante et fidèle de leur génie, peut être définie : une ligne droite toujours essayée par une volonté de fer et toujours brisée ou tordue par des passions de feu.
Quiconque a poursuivi l'idéal sans y atteindre comprendra ce que cette écriture ja[)onaise a de poignant.
Quant au dessin, c'est autre chose : il me paraît évident, d'après la manière dont ils dessinent, que ces gens-là ne voycnt pas comme nous. Cela tient-il à l'obliiiuité de leurs \eux, ou bien à ce que, habitant à nos antipodes, ils vivent la tète en l)as et les pieds en l'air, c'est ce que je n'oserais pas affirmej : mais il est certain (pi'ils n'iideiit la perspective comme si tous les objets leur