I.K LIVHE JAl'ONVIS
apparaissnioiU sous un plan inclin('^ en arrière à 45 degrés; ils n'ont pas le sonlinient du relief, ils no savent pas ce que c'est «ju'une onihrc portée : la nature, [lour eux, est une plaque de porcelaine bariolée de diverses couleurs. Ils ne se doutent pas non plus que les objets représentes doivent être rendus avec plus ou moins de détails à |iroporlion du ranif iiu'ils occupent dans la perspective, de sorte (ju'une lisière d'arbres placés à l'Iiorizcjn est dessinée par eux de la même manière qu'un arbre du premier plan. Ouant aux personna.ws et aux animaux, on dirait qu'avant de les dessini'r le peintre a commencé [)ar les aplatir contre un mur. Il résulte de tout cela un elïet bideux et grotesque que tout le monde ressent à la vue des dessins chinois ou japonais, et (|ui, suivant moi, .^e retrouve dans tous les produits de l'art ou de l'industrie de ces pays-là.
Cette observation est importante sous un autre rapport : elle nous montre que ces peuples ne se placent pas, pour considérer le monde, sous le même angle que nous : on s'explique alors comment leurs sentiments et leurs idées sont de tous points si différents des nôtres et comment ils peuvent trouver, par exemple, de pures jouissances dans des éventrements ou dans des tortures ou nous ne ressentirions, nous, que des sensations au moins désagréables.
Quoi qu'il en soit je vous en ai dit assez pour vous garantir contre l'erreur ou vous tomberiez en vous imaginant (jue je fais ce compte-rendu d'après les gravures et non d'après le texte : n'allez pas croire cela, vous seriez tout à lait inexcusable après l'avertissement que je viens de vous donner.
Je crois que j'ai pris assez de ()récautions et que je puis commencer. Je commence donc.
Parlons d'abord de la préface. Elle est remarquable, mais, là, remarquable tout à fait.
L'auteur commence par déclarer qu'il est un grand homme. Il .1 raison.
iX LE HVRn JAPONAIS.
Aiitrelois les Montaigne, les llacine, les La Fontaine, les Molière, faisaient de petites préfaces si modestes, si modestes, qu'il fallait bien mettre un chef-d'œuvre à la suite : car c'était si admirablement écrit, ces préfaces, cela vous inspirait tant de respect et de confiance, qu'on les aurait vraiment prises au mot, sans le chefd'œuvre. Mais nous avons changé tout cela : le chef-d'œuvre est dans la [iréface et la modestie est dans le corps de l'ouvrage. La gloire devient par là plus accessible. Tout le monde ne peut pas faire Dox Juan ou Athalie, mais quel est le grimaud assez épuisé d'impudence et assez à sec d'elfronterie pour ne pas savoir griffonner et signifier, en ce style d'huissier et de pédant que vous savez, un commandement à l'admiration publique?
Donc cette préface est un chef-d'œuvre, tout simplement. A ce que j'en puis juger d'après l'obscurité des tournures de phrases, c'est plein de métaphysique transcendante , car je vois là des passages, des pages entières même, presque aussi inintelligibles que la Critique de la raison pure de Kant. Je commençais à trouver cette lecture pénible, je l'avoue; j'avais un peu de céphalalgie, et une légère transpiration commençait à perler sur mon front, lorsifue je suis arrivé à un endroit oi^i le texte, devenu tout barbouillé, formait une sorte de tache noire. En examinant attentivement ce passage, j'ai Uni par reconnaître qu'il représentait du marc de café, et c'a été pour moi un trait de lumière : l'auteur arbore ici son drapeau; il annonce au monde étonné qu'il entend résoudre toutes les questions, morales, philosophiques, politiques, sociales, par l'inspection du marc de café — la marcafémancic.
Une fois ce point de départ bien établi, il expli([ue au public, avec une grande condescendance, que s'il a cru devoir prendre pour héros un scélérat et faire de ce roman un triple extrait de la quintessence de ce que le crime a de plus hideux et le vice de plus infâme, c'est qu'il exerce le sacerdoce de l'art souverain, et qu'il ne reconnaît à personne le droit de lui interdire tel ou tel sujet.
Cette préface est magnifique, vraiment.
Il I.IMIt Jil'ONAlS 79
MaiiileiKiiit le ritiii;m ouiiuul'IU'o.
Mioxindono, — il faut bien lui donner un nom, — (>st (ils d'un seignour jajionais. Il est jeune, beau, fort, i»ien [)ortant, riche; la charge di' gouverneur de la |iro\inee lui est rés(»rvée lorsque son père sera mort. Il a reçu um; (Nlucation magniliiiue, il a été élevé dans les princi[)es de la vertu la i)lus haute et la plus sévère; il n'a rien à désirer, rien à envier dans ce monde.
Mais il passe un jour devant la porte d'un marchand qui marie sa fille; par curiosité il demande à voir la mariée. On la lui présente, il en devient amoureux, la prend par le bras et déclare qu'il va l'emmener parce (|u'elle lui convient. Le père s'avance alors et représente au jeune prince que s'il enlève la jeune fille, lui son père ne [)ourra exécuter l'engagement (fu'il a pris de la livrer à son futur gendre, et ((u'il sera déshonoré. Le |)rincc passe outre : le marchand tire son sabre et s'ouvre le ventre en croix. Le gendre survient, et informé de la chose par son beau-père, se pratique également une incision cruciale, puis va s'asseoir à côté de son beau-père. Ils s'embrassent, mêlent ensemble leurs larmes, leur sang et leurs intestins, et expirent au milieu de la consternation générale. Le prince, après s'être repu un moment de ce spectacle épouvantable, s'en va tranipiillement, emmenant la jeune iille, qui est très émue.
Quel talent! Quelle habileté de mise en scène! Comme ces ruisseaux de sang, mêlés à tout ce que le sentiment de l'honneur a de plus noble et la douleur humaine de plus déchirant, sont rutilants d'esthétique échcvclée ! Comme les bouillonnements gras de cette tripaille luisante font vibrer la fibre et bondir le cœur I
Au second chapitre, l'histoire, j'ai le regret de le dire, s'assombrit un peu. Monsieur Mioxindono [)ère, en apprenant la petite frasque de monsieur son lils, prend la chose fort mal. Il se retire dans son cabinet, y convoque ses amis et ses proch(,'s, fait appeler son lils, lui adresse un discours pathétique pour lui expliquer qu'il a déshonoré la famille, et s'ouvre le ventre.
Ce père est le seul honnête honmie qu'on aura rencontré dans
tout le roman, et il faut admirer avec quelle promptitude l'auteur l'a éliminé dès le commencement : il aurait élé en eiïet fort gênant par la suite. Je m'étais même demandé timidement s'il n'aurait pas été mieux de ne pas en faire un scélérat aussi, mais j'ai bien vite compris (pie son honnêteté était indispensable pour donner, par un effet d'opposition de teintes qui est un trait de génie, plus de relief et de vigueur à la plastique de la figure du fils.
Donc l'histoire s'assombrit. Mioxindono , exaspéré contre la société, lui déclare la guerre. H fait prendre des leçons d'équitation et d'escrime à Taico-Sama, sa fiancée, l'habille en homme, et l'emmène faire la brigandc avec lui dans la montagne. Ces détails sont exacts, car la première image représente Mioxindono et Taïco-Sama attaquant des marchands sur une grande route. Tandis que son fiancé combat contre un des marchands, la jeune fille en a saisi un autre par la tète, l'a couché à plat ventre la face contre terre, et le cloue par la nuque avec un sabre de six pieds.
Cette heureuse opération ayant un peu rétabli les finances du ménage, Mioxindono et Taico-Sama achètent une petite maison, vrai nid de tigres amoureu.x, et s'y livrent pendant plusieurs mois aux douceurs de la lune de miel.
Ici j'avoue qu'il y a quelques longueurs, mais elles sont rachetées par le charme de cette peinture de la vie intime au Japon. Des oiseaux dans une cage, une flûte, une tasse de thé de temps à autre, un panier à ouvrage, deux bons sabres, un pour lui, un pour elle, tels étaient les instruments de leur bonheur, les ustensiles de leur félicité.
Mais quel bonheur est sans nuage ? Un jour un seigneur richement vêtu et terriblement armé vient à passer devant la maison. Taïco-Sama est à sa fenêtre. Coquette comme toutes les Japonaises, elle se penche et laisse tomber un pot de fleurs sur la tête du jeune seigneur, qui le ramasse, se précipite dans l'escalier, et se prosterne à ses pieds en déposant le pot de fleurs. Elle s'incline gracieusement vers lui, il lève la tête
Il: i.niii': jAr<»NAis îSl
Mis(''ri('i»nl(' ! Kllc ;i rt'coiinii smi l'ivre, i|iii l;t clicrclii', elle ci Mio\ind<mt). (lour les kùrc ('l'oroliiM' vifs tous ik'iix.
Une fnire? Co (\uv vous aurioz fait à sa place : cllo prend son sabre, coupe la tèle à son frère et la jette par la fenêtre. La tète loinbo sur lo ventre du Magistrat des Bonnes Mœurs, qui passait juste à ce moment.
La surprise de ce digne magistrat est extrême. Il entre, interroge la jeune lille qu'il prend pour un garçon; elle avoue son crime; il lui ordonne de s'ouvrir le ventre, elle, lui répond qu'elle ne peut pas, parce ipi'elle est femme et non point homme, et que cela ne serait pas décent.
Mais à l'aveu de ce travestissement, qui est un crime sans nom au Japon, le magistrat pousse des cris : on accourt, on investit la maison. Taïco-Sama, qui se défend comme un lion, est sur le [>oint de succomber après avoir tué sept curieux et quinze soldats , lors(jue Mioxindono arrive, perce la foule, la délivre, met l'armée en fuite, et tous deux s'en retournent vers la montagne.
Alors commence une série d'événements tellement compliqués que les bornes de ce travail ne me permettent pas de songer à y faire allusion seulement : rien (lue pour y faire allusion il me faudrait vingt pages. Qu'il me sullise, pour faire comprendre la grandeur do l'œuvre, de dire que dans l'espace de vingt-cinq ans que dure la série de leurs crimes, Mioxindono et Taïco-Sama, tantôt isolés, tantôt réunis, ne commettent pas moins de quatre-vingtquinze assassinats, quatre cent quatre-vingt-dix-huit vols à main armée, onze cent quatre incendies et trois cent dix-sept empoisonnements. Ils commettent aussi, et en bien plus grand nombre, des attentats aux mœurs, mais on comprend que je ne puis pas en donner même un aperçu. Car s'il est reconnu (|u'on peut prendre pour béros d'un roman des empoisonneurs et des forçats, et pour sujet des vols, des assassinats, des incendies, des faux en écriture authentique et publique, tout le monde est d'accord que ce qui louche aux bonnes moeurs dnii èin- sévèrement exclu du domaine de l'art.
82 i-E i.iVKi; JAr'().\.vis.
Entre nous, je n'ai jamais compris cette distinction. J'avoue même que je m'obstine à considérer l'assassinat et l'empoisonnement comme beaucoup plus immoraux que certaines défaillances d'un cœur tendre, et qu'un roman compose sur un sujet de ce genre est à mes yeux, non pas une horreur, non pas une mauvaise action, mais un crime, et dans tous les cas l'exploitation la plus abominable et la plus dangereuse en même temps de ce que la
curiosité, de ce que l'attrait du mal a de plus corrupteur Mais
je suis à pou près seul de mon avis, et je ne le dis pas devant tout le monde, car j'ai été regardé de travers plus d'une fois pour avoir dit :
— J'aimerais mieux commettre dix adultèï'es qu'un meurtre.
Mais revenons au roman.
L'autour n'a pas cru <levoir prolonger au-delà de vingt-cinq ans la période d'impunité des crimes de Mioxindono et de Taïco- Sama. Sans doute plus cela aurait duré, plus l'histoire aurait eu d'intérêt, et plus l'enseignement aurait été salutaire, d'après la théorie morale que je viens de contester. Le but moral de l'auteur est atteint s'il arrive à mettre en pleine lumière cette vérité peu connue — à ce qu'il paraît, — qu'on peut, à la rigueur, écliapper au châtiment d'un seul cfime, mais que si l'on en commet deux, trois, cinq, dix, vingt, cent, loin d'augmenter les chances d'impunité qu'on avait a[)rès le premier crime, on risque plutôt de se faire arrêter.
Au reste il faut être juste, je conviens (pie c'est là un grand enseignement, car plus la Providence aura laissé accumuler de crimes sans les empêcher, ])lus son entrée en scène sera imposante à l'heure du cluUiment.
C'est donc à la vingt-cinquième année seulement que Mioxindono et Taïco-Sama expient leurs crimes. Ils sont arrêtés par la maréchaussée japonaise, dans un combat contre les brigades à cheval de Méaco renforcées d'une brigade à pied de Kouang-batsp. Le procès-verbal d'arrestation, dont l'auteur ddiine le texte