‹ Nouvelles et fantaisies humoristiquesChapitre 21 sur 92 · I.i; l.l\KE JAPONAIS · texte numérisé non relu

I.i; l.l\KE JAPONAIS

Japon, j'oiis l'idôe do lui faire voir lo livio et de lui doinandor ff quo c'était. Je fus roçu par une bollo ^'randc jmino foninic, à la cliovolure noire, au nez a(|uilin, aux lèvres rouges comme le corail : une Japonaise, «évidemment.

— Auriez-vous la bonté, madame, lui dis-je, de me dire ce que c'est (jue ce livre, cl ce (|u'il vaut?

— C'est un recueil de cliansons populaires. Cela vaut I l'r. !iO. Je courus à l'imprimerie pour retirer mon manuscrit.

Il était trop tard. Désormais le roman de Mioxindono et de Taico-Sama fournit un numéro de plus au catalogue de la littérature «célératesque.

TKl.KMAOri:!

De tous les ouvrngcs qui, i\ tort ou à raison, ont valu à leurs îîuteurs la couronne de l'immortalité, le Télémaque est un des plus admires, un des plus incontestés. Depuis plus d'un siècle et demi, chaque génération qui s'élève entre dans la vie intellectuelle aux mélodieux accents du « Cygne de Cambrai ». Télémaque est le premier héros qu'on nous fasse connaître ; son histoire est le premier roman où l'on nous ouvre une perspective sur la vie : là nous voyons écrits pour la première fois ces mots mystérieux et redoutables de « guerre », de « gouvernement », de « sagesse », et cet autre mot, celui-là plus mystérieux et plus redoutable encore, le mot d' « amour ».

Aussi, qu'on le relise ou qu'on ne le relise pas, ce livre est un do ceux dont les pages demeurent comme gravées dans notre âme et ne s'oublient jamais. On peut, à la fin d'une éducation littéraire, avoir oublié bien des choses laborieusement apprises; on peut ne pas savoir « si la substance et l'accident sont termes synonymes ou équivoques à l'égard de l'être »; on peut douter « si l'essence du bien est mise dans l'appétihilité ou dans la convenance », ou, plus simplement, ne pas savoir l'orthographe : mais personne n'ignore et personne n'oubliera jamais que « Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse ».

Voilà cent soixante et onze ans bientôt que le Télémaque est en autorité pour l'éducation des hommes et que les instituteurs de l'enfance y puisent une partie de leurs leçons. C'est une merveilleuse é'pdptM', où sous le voile d'une fiction ingénieuse et profonde

TÉLibiAyri: S7

nous voyons los ;iventm'i's d'un jonne Iktos, si s liiUcs contre les ilanj^ers et les dillionltcs de la vie , servir de cadre ;i un système complet do morale et tic |iolitiijue.

Au souille d'un pareil enthousiasme, ce livre ne |)()uvait manquer de s'élever à la plus haute fortune. Dès son apparition il fut salué comme un clhl'-iro'uvi-e: les éditions s'en multiplièrent à un tel point qu'aujourd'hui les l>ihlio|diili'S en savent à peine le non)hre. Ecrit, disail-on, p(uu' l't'ducalion d'un prince de France, il fallait (]ue ce chef-d'univre d'un juvtre servît à l'éducation du peuple do France tout entier.

Pour moi, lorsque j'ai été parvenu à rà,!,'e d'homni(\ j'ai cru (ju'il était de mon devoir de lire Tclânaque. Jo l'ai lu d'un hout à l'autre , je viens de le relire encore , et les impressions que j'ai ressenties à cette lecture sont tellement vives et tellement profondes que je n'ai pu résister au sentiment qui me presse de vous les communiquer. Ce sentiment, c'est celui de la vérité. Devant celui-là tout doit céder, tout, jusfju'au respect : que dis-jc? le respect d'abord, et tout de suite, au premier doute, parce que la vérité opprimée n'a pas d'ennemi plus redoutable que le respect lorstpi'il est volonfairemont aveugle et sourd.

On a lieu de croire (jue le Télnnaque a été écrit pour servir à l'éducation du duc de Bourgogne : tout dans cet ouvrage le donne à penser : mais ce qu'il importe de rappeler, c'est que Fénelon le tenait caché, et que si, en 1699, l'ouvrage fut [)ublié, ce ne fut que parce qu'un de ses domestifpies lui en avait volé h; manuscrit. La famille de Fénelon ne fit publier le Télémnque, authenti(iue et tel qu'il nous est parvenu, qu'en 1717.

C'est une épopée; on y trouve toutes les parties constituantes de cette forme littéraire : c'est un poème, et sauf le mètre et la rime, on y voit à chaque ligne la recherche de la forme tenir autant de place que le développement du f<»nil. L<'s touinures do

phrases, les métaphores, les comparaisons, sont empruntées ou prises toutes crues dans YEnéidc, dans Viliade et dans VOdyssée, ainsi que la donnée et le plan. Un voyage autour du monde, à travers des dangers, des séductions, des batailles, des tempêtes, des naufrages, qui ne finissent que pour recommencer; un héros d'une vertu parfaite, d'un courage à toute épreuve, d'une force indomptable ; une déesse qui le conduit, une autre déesse qui le poursuit; une interminable procession de rois, de bergers, de vieillards, de courtisanes, de géants, de bêtes farouches, d'armées, de peuples : voilà les personnages, voilà les grandes lignes de cette épopée.

Quant à l'alTabulation du poëme, quant aux incidents qui en viennent animer le cours, Minerve elle-même explique à la fin que tous ces événements étaient autant d'épreuves pour montrer à Téléinaque, « par des expériences sensibles, les vraies et les fausses maximes par lcs<|uclles on peut régner ».

Nous retrouvons d'ailleurs , comme dans tous les poëmes épiques, les tableaux accessoires, hors-d'œuvre ou intermèdes qu'il est de règle d'y intercaler afin de délasser l'attention et do ranimer l'intérêt.

Nous voyons d'abord la Tempête obligée, où « les vents déchaînés mugissaient avec fureur », où « la mer semblait, dit Télémaque , se dérober sous le navire et nous précipiter dans l'abîme ». On tremble, ils vont périr; mais Télémaque, quoiqu'il mette pour la première fois le pied sur un vaisseau, prend le gouvernail, ordonne « d'abaisser les voiles », et sauve le navire. Voilà qui est fait, j'en conviens, pour donner une haute idée des talents naturels de ce jeune prince. Et pourtant, voyez comme les mœurs changent suivaYit le tem[)s : si Télémaque s'avisait de faire cela aujourd'imi, il comincttiait le délit d'usurpation de commandement d'un navire marchand, prévu et puni par l'art. 83 § 3 du décret du 24 mars 1852, sur la marine marchande, et il encourrait un emprisonnement de quinze jours à trois mois, et une amende de 1 00 à 500 francs.

Il y a aussi le Songe, ou Télômaquo voit Wnns, (|iii rappollc « jeune Grec » et lui « met en souriant la main sur l'épauli^ », où l'Amour lui décoche un trait (|ue Minerve pare avec son égide. Ici je trouve (pie ce n'est pas de jeu, et que Minerve triche : l'épreuve n'est pas sérieuse. Au surplus c'est toujours do même : aussitôt ([ue le héros faihiit , on vient à son secours par des moyens surnaturels. Et ce procédé tourne mes sympathies vers tous ceux qui se battent avec le héros, dans la sincérité de leur âme, en étant sûrs d'être vaincus. Dans la circonstance présente, je ne puis pas m'empêclier de donner tort à la Sagesse et je prends hautement parti pour l'Amour.

Plus loin nous voyons Télémaque prendre part à des jeux publics. Un des concurrents triomphe d'abord de tous les autres, puis Télémaque arrive et triomphe de celui-là. Mais ce n'est pas sans peine, car au combat du ceste, par exemple, un citoyen de Samos lui administre dans la tête, et puis dans l'estomac, des coups fjui lui font vomir le sang : en termes médicaux, il a plusieurs vaisseaux rompus dans les poumons : mais notre héros, qui a une constitution é[)iijue, ne se démonte pas pour si peu, et le cours de cette abominable hémorrhagic n'arrête pas celui de sa victoire.

Invariablement, Télémaque aide à ses adversaires à se relever : il les ramasse avec bonté. Eb bien, pour une déesse, Minerve inspire ici bien mal son élève : elle lui prépare des inimitiés implacables. Les adversaires qu'il rencontrera dans la bataille de la vie pourraient lui pardonner ses victoires; mais ils ne lui pardonneront jamais cette suprême injure, cette humiliation atroce, qui s'ap[(ellc la « générosité du vainqueur ». Non : quand on a eu le malheur d'être obligé de jeter un homme à terre, on s'éloigne, et on laisse aux amis du vaincu à remplir auprès de lui les amers devoirs de la condoléance.

V'ieiment ensuite divers épisodes, toujours calqués sur les vieux

UO TÉLÉMAQIE.

modèles (lu genre. C'est le « dénombreijicnt » de l'armée des Cretois, parmi lesquels figurent les Bruttiens, « légers à la course comme les cerfs et comme les daims; on croirait que l'herbe, même la plus tendre, n'est point foulée sous leurs pieds; à peine laissent-ils dans le sable quelques traces de leurs pas ». Il faut avouer que si leurs pieds ne foulent pas l'herbe, leurs coups de poing ne doivent pas être bien lourds.

Nous voici aux Enfers. Rien de nouveau, toujours les mômes coupables et les mêmes supplices. Un seul incident se détache sur ce fond banal, c'est la dispute ridicule de deux rois, le père et le fils, qui se reprochent leurs sottises. A quoi bon, je vous le demande, puisqu'ils sont morts depuis des siècles peut-être? Le père dit au fils : « Ne vous avais-je pas recommandé souvent, pendant ma vieillesse et avant ma mort, de réparer les maux que j'avais faits par ma négligence? — Ah! malheureux père, disait l'autre, c'est vous qui m'avez perdu, c'est votre exemple ». Le lils a raison, mais donner tort à un père « devant le monde » est toujours d'un effet dé[)lorable , et je me confirme ici dans une opinion que je partage avec beaucoup (l'honnêtes gens, c'est qu'en matière de morale il n'y a pas de {)lus détestable école que l'enfer.

Apollon a été chez les bergers : Télémaque le surpassera. Arrivé dans le désert, où on l'envoie garder les moutons, il cherche des livres et rencontre un vieillard dans une sombre forêt, rencontre d'autant plus extraordinaire , (jue Télémaque , deux pages plus haut, nous a dit que dans ces alfreux déserts il n'y a que des sables brûlants et des rochers. Termosiris, c'est le nom de cet ecclésiastique égyptien , lui prête d'abord un recueil d'hymnes en l'honneur des dieux, et une lyre d'or.

« Quand il la prenait en mains, les tigres, les ours, les lions, venaient le flatter et lécher ses pieds ». Or vous savez qu'il n'y a ni ours ni tigres en Afri.que : les plus voisins en sont à cinq ou six cents lieues : mais la distance n'arrêtait pas ces fantuchcs

TKi.f:>i vgi i; 'M

(lilcllanli; cl ils mmkiiciiI «li; ii'osl pas loul ; « Los arhns niriiifs paraissaient éiiuis, et rons auriez cru que les ntcliers attendris allaient descendre des montagnes aux charmes de ses dmix accents ». Voilà un succès! Eli bien je vous avoue que si j'étais t»xposé, lorsque je joue de la l\re — ce qui ne m'arrive jamais — à voir des ti,i,Mes, des ours et des lions venir me h'clior les pieds, et des rochers attendris se précipiter sur moi du haut des montagnes, je renoncerais à cet instrument.

Termosiris n'a pas qu'une lyre : il a aussi une (lùte. On demandait un jour à Rossini : « <^u'y a-t-il au mondes de plus ennuyiuix qu'une (lùte? » Il répondit : « Deux llùles ». Mais la flûte de Termosiris est une ilùte (|ui civilise les bergers : ils abandonnent ItHirs troupeaux et leurs cabanes pour prendre des leçons de flûte, de sorte qu'au bout de peu de temps ils sont civilisés. Il n'y a qu'un inconvénient à ce régime, c'est que les moutons sont mal gardés, et le lion les mange par douzaines.

Citons enfin la descri[)tion du bouclier de Télémaque, représentant une centaine d'événements, des lions mangeant de l'herbe, et trois ou quatre cent mille personnages. Un bouclier comme celui-là, fait par les moyens dont nous disposons, couvrirait largement la place de la Concorde.

Ajoutez à cela l'horrible histoire d'Astarbé et de Pygmalion, dont Télémaque est « charmé »; Thistoire de Protésilas, qui n'est autre chose qu'une allusion à la disgrâce de Fouquet; divers épisodes introduits là uniquement pour renseignement de la mythologie, enfin l'assassinat commis par Idoménée sur son propre fils, et nous aurons parcouru les principaux épisodes du poëme.

Le dernier de ces épisodes, celui d'Idoménéc, mérite qu'on s'y arrête, tant parce qu'il sert d'introduction à la partie essentielle et décisive du livre, qu'à cause des énormités morales dont il est rempli.

V(»ilà un pt'p' qui a tné' son fils c'est déjà assez horrible. Mais

ici il y a dans le crime qiiekfiie chose de plus affreux que le crime lui-même, c'est le mobile. Idoménée, retournant en Crète, est sur le point de faire naufrage; il est alors inspiré par le plus exécrable des égoïsme's, l'idée de faire un vœu : « Sauvez-moi ! dit-il aux Dieux, et le premier que j'aperçois au moment où je débarquerai, je le tue, je vous le sacrifie ! Et les Dieux acceptent. Seulement ils lui font une malice à leur manière, et ils envoient son fils au bord du rivage. Idoménée veut accomplir sa promesse : il se dispose à égorger son fils, et le pauvre enfant lui tend le cou comme un agneau. Alors tout le monde inter\ient, les prêtres mêmes disent à ce misérable que ce vœu ne le lie pas, et qu'avec cent taureaux blancs il aura, et de reste, dégage sa conscience. Mais c'est en vain : le barbare tire son épée, la plonge dans le sein de son fils, et se laissant désarmer après un simulacre de. suicide, il s'en va vers son palais. Mais le peuple tout entier se soulève et le chasse.

Tout cela est raconté sans un mot de blâme contre Idoménée, sans un mot de pitié pour l'enfant.

Ah ! quand Fénelon allait fouiller dans l'antiquité pour remettre en lumière de pareilles horreurs, que ne lisait-il les vers, tout brûlants de colère et tout frémissants d'humanité, où Lucrèce nous raconte en termes si pathétiques le sacrifice d'Iphigénie? Il tire une leçon morale, lui, le poète païen; il voit des fanatiques qui versent le sang humain, et il s'écrie :

Tanlum relligio potiiit xuadere malorum !

Voilà dix-neuf cents ans bientôt que ce cri a été poussé ; il retentit encore, et l'écho ne s'en éteindra pas tant que les derniers restes du fanatisme et de la superstition n'auront pas disparu de la terre. Fénelon, lui, n'a pas ces exagérations de sensiblerie, et Idoménée, ce père tout couvert du sang de son fils, ce monstre, va devenir dans son royaume de Salcnte le modèle des monarques.

Nous avons vu la forme; vo\ons le fond : d abord la morale.

Uiiol est k' rnlf (le l;i iliviiiilé tlaiis les ;itlaiivs liumainos? « Los Dieux, dit MiiuMM', voient le i^'lohe de la terre comme un petit amas de boue; les peuples innomliiahles et les |)liis puissantes armées ne sont (|ue comme des fourmis qui se dis|HUent les unes aux autres un brin d'herbe sur ce morceau de boue. Les immortels rient des alTaircs les plus sérieuses ([ui agitent les faibles mortels et elles leur paraissent des jeux d'enfants. »

Fort bien : je reconnais la doctrine d'Epicure et de Lucrèce, l'indilïérence suprême des Dieux pour les hommes, Yalaraxie. Achexez la page, Vénus en grande toibîtte, c'est-à-dire les cheveux négligeuuuent attachés par une tresse d'or, vient trouver Ju|)iter, pleure, se plaint de Télémaque et fmit par obtenir que cet insensible « soit encore errant [)ar terre et par mer; qu'il vivra loin de sa patrie, exposé à toutes sortes de maux et de dangers ». Jupiter, pour achever de calmer Venus, et un peu pour se payer de sa peine, lui donne un baiser. La déesse rougit de plaisir, une forte odeur d'ambroisie se répand dans tout l'Olympe, et les Dieux applaudissent.

Ils devraient siffler. Comment! voilà un bon jeune homme, bien docile, bien pudi(|ue, qui défend sa virginité contre une foule de dangers plus séduisants les uns (|ue les autres, et qui d'ailleurs est d'autant moins coupable, que (juand il le voudrait il ne pourrait pas faire autrement, puisque Minerve, en casque, en cuirasse, avec sa lance et son bouclier, ne le quitte ni jour ni nuit, et s'est constituée le cent-garde de sa vertu; et Ju[)iter, uniquement pour faire plaisir à une déesse de mœurs plus que fantaisistes, condanme cet innocent à souffrir mille maux ! Voilà un drôle de dieu, et il est bien heureux (ju'on l'ait détrôné depuis di.x-liuit cent soixante-neuf ans, lui et tous ses collègues, qui ne valaient pas mieux que lui. Est-ce qu'ailleurs nous n'avons pas vu Neptune, sur un simple mot de Vénus, mettre l'Océan sens dessus dessous pour noyer Téléma(jue et Mentor? Et ailleurs encore, que penser de la déesse, (jue penser de l'auteur, quand Vénus envoie l'Amour vers « ces deux honunes qui méprisent sa

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puissance »? V'uilà un joli mélior pour une nièro , et une jolio leçon de morale pour nos fils et pour nos filles !

J'ai beau chercher, je ne trouve pas, dans ce traité de morale et de politique, un seul principe qui ne soit ou rendu inacceptable par l'exemple choisi, ou contredit par les faits.

Fénelon attaque le luxe. Il le fait en termes excellents, avec beaucoup de raison et d'éloquence; le luxe des rois surtout est dangereux pour les peuples.

Et d nous montre Sésostris, ce monarque agriculteur et philosophe, « assis sur un trône d'ivoire, tenant en main son sceptre d'or... Le palais du prince est lui seul comme une grande ville; on n'y voit que colonnes de marbre, que pyramides et qu'obélis(iues, que statues colossales, que meubles d'or et d'argent massif ».

l'our bien gouverner, un roi doit étudier les hommes, les rechercher, les susciter, en quelque sorte et, « pour connaître ceux qui sont raisonnai)les et vertueux », avoir lui-même « des principes certains de justice, de raison, de vertu ». Vous croyez deviner la conclusion, et que Mentor va proclamer le grand principe moral et politique du gouvernement des honnêtes gens par les honnêtes gens? Point du tout. Quand les méchants sont habiles, il est nécessaire de s'en servir. La nation est troublée, ils sont en place, « ils ont la confiance de certaines personnes puissantes ([u'on a besoin de ménager : traitez-les bien; engagez-les par leurs passions mêmes à vous bien servir, puis, lorsque l'Etat sera paisible et qu'ils vous seront devenus inutiles, tâchez de les rendre bons, et tolérez en eux certains défauts ». Au surplus comment nous étonner d'une pareille doctrine chez un auteur qui choisit un assassin pour en faire un roi selon son cœur, et qui ne prend pas garde que la pourpre dont il va revêtir Idoménéc a été trempée dans le sang d'un fils !

Faites des utopies ou des constitutions, un président, un directoire, un monarque, tout ce que vous voudrez, mais donnez-moi d'honnêtes gens pour gouverner mon pays

TÉI.f.MVQin 9.')

Ft-nelon, ol l;i-il»'ssiis il laul lo louer sans réserve, .'inallu'iiialiso la fîiicnv et maudit les C(»n([uéraiUs. Il y revient en plusieurs endroits do son livre, et avec une persévérance, avec une énergie, qui montrent i|ue son principal objectif, en formant le jeuni; prince qu'on lui a confié, est d'en faire un nionar(|ue paciliiiue.

Mais, après tout, on peut dire à propos de la pai\ ce qu'on dit du mariage : il faut être deux pour la faire. Et IMiiloclès, qui aime la guerre, objecte à Mentor qu'une nation qui ne sait pas se battre ne pourra pas se dr-fendre contre des peuples belli({ueux, et que < pour a\oir voulu éviter les maux rpie la guerre entraîne, elle tombera dans une aflreuso servitude ».

Cette question n'embarrasse nullement Mentor : « Voici, dit-il, le moyen d'exercer le courage d'une nation en tenq)s de paix... Aussitôt qu'un peuple allié de votre nation aura une guerre, il faut y envoyer la Heur de votre jeunesse... Sans avoir la guerre cbez vous et à vos dépens, vous aurez toujours une jeunesse aguerrie et intré{)ide. »

De bonne foi, est-il possible d'être plus puéril quand on traite une question aussi redoutable et aussi sérieuse, et faut-il relever tout ce que cette doctrine aurait d'égoïste et de lâche si on la prenait au sérieux? Quel rôle le duc de Bourgogne aurait-il fait jouer à la France si, une fois sur le trône, il avait mis en pratique cette étrange leeon? Au lieu de ce Soldat de Dieu, dont la place est partout où il y a une injure à venger, la France n'aurait été qu'un spadassin , allant sur les champs de bataille comme un duelliste va dans une salle d'armes, pour se faire la main; toujours désintéressée, toujours indillérente au milieu des tempêtes de sang et de larmes que la fureur des autres peuples aurait déchaînées sur le monde, elle aurait donn»; à l'histoire le spectacle d'une nation envoyant ses fils aux batailles comme les bouchers envoient leurs chiens au cirque, |)0ur les rendre féroces. Ah ! je ne suis pas de ceux qui aiment la guerre, je pleure ces générations jeunes et pleines de vie que le canon et le sabre ont fauchées par millions ■ mais ceux-là, du moins, nous n'avons pas à rougir

% TÉLÉMAQl'E.

d'eux : lorsqu'ils niarcliaiont au couihat avec uu drapeau blanc ou avec un drapeau tricolore, criant : « Montjoye et Saint-Denys ! » ou chantant la Hlarsrillaise, ils avaient une llanime au cœur, et s'ils mouraient, c'était du moins pour une idée.

Et voyez, au surplus, comme l'auteur est infatigable dans ses inconséquences. Le roman est à peine commencé, que nous > oyons Mentor, le même Mentor qui sait si bien tonner contre la guerre et les conquérants, commencer par conduire son élève à une de ces boucheries qu'on appelle une bataille; et tandis que son doux maître — une déesse, une femme blonde — « pareil à un lion de Numidie que la cruelle faim dévore, déchire, égorge, nage dans le sang », l'élève s'élance contre un ennemi, pousse sa lance contre sa poitrine et lui fait « vomir, avec des torrents de sang noir et fumant, son âme cruelle ». Or Télémaque et Mentor sont débarqués depuis trois jours en Sicile oîi ils sont parfaitement étrangers, ils n'ont aucune espèce de grief contre ces barbares dont on ne dit même pas le nom, et sans s'inquiéter s'ils ont tort ou raison, ils donnent tête baissée sur ces pauvres gens, et ils en tuent tant qu'ils peuvent. El voilà comment Fénelon nous fait voir qu'il no faut pas verser inutilement le sang humain.

Il y a dans Télémaque un j)assage admirable : c'est le portrait de Pygmalion. A part un peu trop d'exagération peut-être dans les détails de serrurerie de ces trente chambres où le monstre a établi sa tanière, il est certain qu'il y a là un masque de tyran qui est modelé et fouillé de main de maître : on j)erd presque la respiration à voir l'angoisse et le désespoir se resserrer lentement sur le misérable jusqu'à l'étouffer tout vivant.

La leçon est bonne pour un jeune prince. Mais si le précepteur a rempli sa tâche, l'artiste n'est pas satisfait : il veut ajouter à son œuvre un dernier coup de pinceau pour achever son elTel : « Insensé, dit-il, <{ui ne voit pas que la cruauté à laquelle il se confie, le fera périr. Quelqu'un de ses domestiques, aussi déliant que lui, se hâtera de délivrer le monde de ce monstre. » Qu'estce donc? N'est-ce pas là la doctrine du régicide?

Nini<; puiiriion^ puii^sci- liifii loin eiicoiv cet exiiiiion do^ |jiinc'i(n.'5. généraux df iiKtr.'dc cl de |i(iliti(|ut' de ce livre étrange; j'en ai assez dit pour vous edilier sur ce i|ue vaut l'ieuvre sous ce rappoii. Voy(»ns MiaiiileMaut l'application, eu parcourant ces îles, ces démocraties, ces empires, ces royaumes ntopi(|ues ou allt''uori(|iies à traNors les(piels la Sa|.'esse promène son jeune nourrisson.

V.e i|ui iVappt! tout d'abord dans cette odyssée inlerminahle , c'est la variété, c'est l'opposition continuelle de ces diverses formes de goinernement : ce qui trouble, c'(>st que toutes sont invariablement présentées connue des modèles de saj^esse. Et pourtant on ne [leut les adopti'r toutes, puiscjue cliacune repose sur un principe dillércnt. Parcourons rapidement ces tableaux qui se succèdent, connue les verres d'une lanterne ina,i:ique, devant les yeux de Tédemaque aluiri. Il est là connue ce personnage des revues, qui voit deliler devant lui tous les événements et toutes les folies de l'année, et qui ne peut que regarder, sans pouvoir tirer aucune c(»nclusion de tout cela.

Voici d'abord la Bétiipie. Un peuple sobre, vertueux, pbilosophe, et <|ui ne connaît ni rois, ni magistrats, ni j)olice, ni justice. Il ne conçoit pas qu'il (tuisse se trouver des bonunes assez fous pour vouloir gouverner les gens malgré eux. Il ne boit pas de vin, ne comnninique pas avec les autres peuples, et vit cent vingt ans. En résumt', tirez- le de ses fromages et de ses moutons, il n'entend rien à rien. Fort bien, c'est un peuple pasteur, (l'était bon il y a cinq mille ans, mais ce régime-là ne peut plus nous aller.

L'Egypte, (l'est un royautno agricole et absolu. Sésostris, assis du matin au soir sur un trône d'ivoire et tenant en main un sceptre d'or, passe son temps à écouter tous ceux de ses sujets qui ont des [daintes à lui fairt- ou îles avis à lui donner. FiMielon, «(ni a écrit ailleurs plusieurs grandes pages pour nous apprendre qu'un roi ne doit pas se perdre dans les détails, ne nous explique pa< cotnnii'iit Sésostris peut s'arranger: il ajoute ror-me qui' c«

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roi veut vuir tous les étrangers , alla de s'instruire de leurs mœurs. Mais malgré ses bonnes intentions, et peut-être à cause de ses bonnes intentions, Sésostris gouverne fort mal : ce qui va bien dans son royaume , c'est ce que font ses sujets. Mentor attribue à la sagesse de ce prince l'abondance des récoltes : moi j'\' vois la preuve que les pauvres gens travaillent avec courage et persévérance. Je me trompe peut-être sur ce point; mais ce qui n'est pas discutable, c'est que la bienveillance de Sésostris coûte à Télémaque la liberté. Sésostris a eu le tort de donner sa confiance à un malhonnête homme appelé Métopliis. Il a chargé ce Métophis de vérifier la nationalité de Télémaque, et le misérable réussit à tromper le roi, qui laisse envoyer Télémaque dans un désert.

Eb bien, je dis que ce Sésostris tant vanté est un roi tout à t'ait incapable, et qu'il aurait mieux fait de ne pas tant causer avec les uns et les autres, de tâcher de mieux connaître les gens auxquels il confiait le sort de ses sujets, et de bien étudier les alVaires avant de les décider. Non, ce n'est pas Sésostris ([ui ])ourra servir d'exemple au futur roi de France.

Le peuple heureux n'est pas ici : allons plus loin. Nous voilà en Crète. Un peuple de sages et de philosophes; un peu()le d'honnêtes gens, en tous cas, puisqu'il a eu le cœur de chasser Idoméuée parce que ce prince avait assassiné son propre fils. Il a le sens moral : c'est beaucoup. C'est le pays des vieillards , et tous les vieillards y sont sages. Aussi est-ce en leurs mains que reposent les destinées de leur patrie.

Ils s'avancent, ils sortent d'un bois. — Dans Télémaque, les bois sont pleins de \icillarils. — Us portent les lois de Minos. Ils sont si vénérables que Télémacjue, ù blasphème! souhaiterait que sa \ie put s'accourcir, et « trouve la jeunesse malheureuse »! Il regrette d'être jeune, il soupire après les rides et les cheveux blancs! Conçoit-on qu'un homme de bon sens puisse écrire de pareilles choses sans sourciller?

Mlloi (|iril <'ii <iiil, ccvi eux ijiii niit uig:iiii<.' le riiiironis iiii\<'il (Hinr l;i roy.MiiU'.

D' prnj;mnmo est dos pins sinipk's : l'iiMiiif-if p.irlic : liilti', nuiiliat (lu ot'ste, cmirsp on char.

Soonnde partio : conoonrs oral puni' l.i soliitinii de tmis (picstions.

Savoz-vous 00 rpii dovait rtro curionx? C/osl l'ainclio. L'autour n'en |)arlo pas : jo le roproitc. Jo no suis pas absoluinont onnenii dos oonoours, mais à dos ounoours tols «pie oolui-là il mo send)lo qu'on peut op|)ns(M' une ohjoction capit.iln : o'i'si (pi'il n'y a |>as de raison pour qu'ils finissent jamais.

Il faut oniin^ que Minos et les Aioillards cnteniioiit la-dessous quolipie (inesso, car s'il est vrai qu'un roi, pour bien gouverner, doit «}tre capable de « lutter » contre les partis et de « tenir d'une main habile et forme les rênes du char de l'Ktat », je ne puis adnii'Ure qu'on ait voulu sérieusement suspendre le sort do tout un ()euple aux guirlandes de ces deux métaphores, d'aul.mi qu'elles n'ox[)liquent pas le condjat du oesto. Jecom[)rends vaguemont qu'au fond cela signifie qu'un roi doit être vigoureux de corps; en efV.'t, c'est à désirer, surtout si c'est un bon roi, parce qu'on le conservera plus longtemps : mais connue, eu définitive, ses fonctions ne l'appellent ni à se battre avec ses sujets ni à conduire des voitures, je trouve qu'il sufllrait de s'assurer, par exemple, qu'il a toutes ses dents, tous ses cheveux, pas de vice de sang, rien de cassé, et un certificat de vaccine.

Nous allons assister m.-iinlonant à la seconde partie du concours. On réunit les concurrents « dans un bois antique et sacré reculé de la vue des hommes profanes ». Et alors on assiste à l'imposant spectacle d'un peuple de sages et do philosophes no trouvant rien de mieux, po\ir assun;r ses biens, son Iioiuk ur, sa religion, sa liberté, .son avenir, que do jouer h; tout « aux petits pa[iiers ».

On demande qu:'l est le plus libre, on demande <juol est le plus malheureux dos hommes! Questions vaines et iîisolublos! Kn Mi.iliere <](' libertt' ou de souIVrance. les superlatifs .-disolus ne sont

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pas de ce luonde ; on est plus ou moins libre, on soutire plus ttu moins, mais qui oserait dire : Nul n'a sounV'rt autant que moi?

Naturellement ce sont les réponses de Télémaquequi emportent le prix : or elles sont très inférieures, à mon avis, à celles de ses concurrents. « L'homme véritablement libre, dit-il, est celui qui, décharge de toute crainte et de tout désir, n'est soumis qu'aux Dieux et à sa raison. » C'est le portrait d'un é!i;oïste et d'un orgueilleux, et ce pourrait être celui d'un sot. Ceux de ses concurrents qui ont dit, l'un : que « l'homme libre est un célibataire en voyage »; l'autre, (jue c'est « un sauvage vivant dans les bois du produit de sa chasse », sont plus près, ce me semble, de la vérité.

Un sage de Samos vient dire que « l'homme le plus malheureux est celui qui croit l'être » : celui-là n'est-il pas plus dans le vrai que Télémaquc répondant : « L'homme le pins malheureux est un roi qui croit être heureux en rendant les autres misérables »? Pourquoi? « Parce qu'il ne connaît pas son malheur ». — Mais s'il ne le connaît pas, il n'est pas mallieuriMix.

Enfin, quant à la troisième question ; ^( Lequel vaut mieux d'un roi conquérant qui gouverne mal ou d'un roi pacifique qui ne sait pas conduire une guerre »? quoique Télémaque et ses compétiteurs débitent là-dessus plus do quatre pages de texte, la vraie réponse est évidemment (|ue de ces deux rois l'un ne vaut pas mieux que l'autre.

N'importe, on acclame Télémaque. Mais Mentor lui fait un signe, il refuse la royauté, et Mentor va chercher dans la foule un vieux militaire appelé Aristodème, dont un des principaux titres de recouunandatitin à ses yeux est ((ue ce père a chassé de chez lui un de ses fils (|ai ne voulait pas se corriger. Triste rcconunandalion, ce me semble. Quelle pitié pourra-t-ou espérer, dans les jours de discorde et de malheur, d'un hoiiune qui n'a pas eu de pitié pour les faiblesses de son enfant?

Vous le voyez, ici comme en toute occasion, l'auteur oublie tout, même les sentiments les plus sacrés du cœur, pour viser à l'pffet littéraire, (pii est s;i constante et unique préoccupation.

V;iillt' i|ii(.' Miillc, l'iiliii . voilà les ('irlois pourvus d'un inoiKiri|ut! : L'I s'ils sont malheureux, coninie c'est prolialjKî, ils n'en pourront accuser qu'eux-mêmes. Laissons ce peuple pliilosoplie se iltMiroiiilIcr avec son \ieu\ militaire, et allons plus loin, car il me st'initli' <]iii' l'id/'al d'un bon gonviM'nement n'est pas encore I».

Nous abordons a Tvr. Usez la description de cette ville, et vour» y verrez h- tableau d'unt! opulence admirable. Ecoutez Xarbal, un Tyrien qui fait à nos voyageurs les iionneurs de la ville, et vous le verrez, dans le cours de la même conversation, en vanter d'aJjonl la prospérité et linir en en dt'ploranl la décadence. La raison de cette contradiction, la voulez-vous? C'est que l'auteur avait à placer deux tirades, l'une sur les avantages de la liberté du commerce, l'autre sur les inconv(''nients des vexations fiscales : et il s'en est tirt' eu montrant au même instant le même port enrichi par la liberté et ruiné par la douane.

Cette contradiction incroyable , et beaucoup d'autres dont je vous ai signalé les plus grosses, me confirment dans une penséo qui m'est souvent venue en lisant le Télémaqtie. Je ne serais pas étonne (jue toutes ces tirades eussent été originairement des fragments isolés, écrits au cours de l'éducation du dauphin, pour servir de thème à des leçons; que plus tard Fénelon, voulant en assurer la conservation mais voulant en cacher le véritable caractère, les eût enveloppées sous une forme poétique, à l'exemple de ces .sages de l'Orient qui, pour faire arriver sans danger la vérité aux oreilles d'un despote, imaginèrent de faire parler les bêtes et furent les premiers inventeurs de l'apologue. Il y a des passages où la contradiction est si flagrante quf! le manuscrit même semble ne pas avoir été relu. N'oublions pas que le manuscrit a été volé, imprimé sans l'aveu de l'auteur, et que la première édition publiée par sa famille ne parut qu'en 1717, deux ans après sa mort. Fénelon n'a donc jamais corrigé une seule épreuve de ce livre.

Nous arrivons enfin au terme de cette longue avenue d'(;rr('iir>

et d(i fables, a ce royaume idéal, à cette Saleiite où riinaginalion de l'auteur s'arrête comme incapable d'aller [ilus loin.

Si c'est un rêve de poète, il est affreux. C'est le socialisme, mais le socialisme absurde, insensé. Un roi qui s'en va avec Mentor, de par la ville et les faubourgs, comptant les tètes de ses sujets comme on compte un troupeau; Mentor, Mentor qui tout à l'heure vantait à Tyr la liberté du commerce, faisant maintenant à lui tout seul une enquête de boutique en boutique, défendant aux commerçants de se servir de l'argent d'autrui, et même de risquer plus de la moitié de leur propre capital ; chassant les ouvriers de la ville, parce que, dit-il, leurs métiers corrompent les mœurs; les envoyant bon gré mal gré à la charrue; leur partageant les terres, les forçant à se marier ; enfin leur comptant les morceaux, et les condamnant à avoir du pain, mais rien que du pain; pour couronner ce bel édifice de billevesées, partageant tout le peuple en castes, les nobles en haut, les pauvres en bas, et plus bas encore les esclaves, et affublant tout ce monde d'habits dont la couleur va du blanc au gris de lin en passant par le bleu, le vert, le jaune et le rouge, sans qu'il soit permis d'y jamais rien changer; limitant enfin le nombre des artistes, et leur interdisant toute œuvre d'art qui ne serait pas consacrée à éterniser la mémoire des grands hommes et des grandes actions !

Et voilà où Minerve a amené son élève : elle veut qu'il règne, et elle en a fait un socialiste; qu'il rende son piyiple heurenx, et elle en fait le plus intolérable dos tyrans.

Avec cela que lui a-t-elle appris? Ah! elle lui a répété, sous toutes les formes et sur tous les tons , qu'il faut se garder de l'amour comme du plus grand des maux et du i)lus redoutable des dangers. Elle a voulu le rendre aveugle devant la beauté, rebelle aux élans de son cœur, sourd à cette grande voix de la nature ([ui nous crie d'aimer, d'aimer toujours et sans cesse. Elle l'a voulu. Kt cnnuiieut a-t-elle procédé? Par la plus étrange des méthodes, en vérité : en faisant passer sous les yeux de son élève

TfiLfiMAQlK >'••<

ciMit i;ihlfaiix plus sédnis.iiits . pins (Ijinirorciix los uns (pu! Ifs .luiivs. (lo p'esl pas assez de l'aMiir ineiu' parmi les nyinplics de Calvpso el les courtisanes de l'île de Chypre, il faut que inèiiie au uiilieu des |ilaines désertes de l'Océan, file lui fasse voir, [)assaut le li>n^' de leur navire, ce corte^'e d'Ain|)liitril(! ou tout send)le liarinonieuseuiout pn'-paré pour éi)louir les re^'ards d'un jeune lioiunie el [»i>ur imuliler son cœur.

Ah ! pour faire \oir à son charte é'It've ce que c'est que l'amour roupable, il n'avait (|u'à muntrer au duc de Bourgogne la cour de Louis XIV !

Ouoi qu'il en soit, à quoi Mentor arrive-t-il, en déliniti\e? Télc- Miatfue de\ient amoureux fou d'Eucharis, mais amoureux à en tomber malade. Il pleure, il se roule à terre, il pousse « des cris semlilahles aux ru;,'issemenls d'un lion ».

Ici je vais vous faire un a\eu, «jui aura peut-être l'air d'un paradoxe, mais que je ne retiens pas, parce que je suis sûr d'avoir toutes les dames pour moi. Je m'accuse d'avoir tressailli de sym- |)alhie pour Télémaque . en lisant ces émouvants détails; je m'accuse d'avoir ressenti un é|)anouissemcnt de cœur en voyant que Minerve n'avait pas réussi à rendre Télémaque insensible. Bien ru^^i, lion !

Et pomment Mentor dcga.w-t-il le pauvre amoureux de cette dangereuse situation? Par un moyen héroïque, mais dont la brutalité montre assez que le précepteur commence à [lerdre la li'amonlanc : il jette Télémaque à la mer! C'est de l'Iiydrotliéraiiie, comme vous voyez : mais savez-vous que ce serait bien elfrayant, et (ju'on ris([uerait de dépeupler le monde, si on jotnit ainsi à la mer tous les amoureux?

Et maintenant, ce livre est là; relisez-le d'un bout à l'autre si vous en avez le courage , et sans aucun doute vous serez convaincu connue moi que Télémaque est un livre aussi fau.v qui; dangereux.

En prenant la responsabiliti- fl'uno critiipu' aussi ann-rc dirigée

lOt TÉLÉMAQLE.

conlrc un ouvrage de cette renuiuniée, j'ai eu en vue, croyez-le bien, un autre désir que jeter Je discrédit ou le ridicule sur un livre respecté. J'ai visé plus haut, et ce que j'ai voulu signaler dans cette étude, ce que je veux accuser au nom des droits les plus légitimes et les plus sacrés de la nature humaine, c'est ci-l engouement pour les contes bleus ; c'est cet oubU perpétuel de ki liberté de l'homme; c'est cette ignorance incroyable des lois les plus élémentaires de la société; c'est l'énormité de ces contradictions où l'auteur tombe à chaque pas ; c'est l'absurdité de ses conceptions politiques; c'est l'indécence de ses peintures : c'est surtout l'absence complète de cœur et de sens moral.

Et c'est par là que ce livre est si vain et si dangereux. Il repose en définitive sur les deux plus grandes erreurs peut-être qui, en politique et en morale, aient égaré les hommes : la première, que le sort des peuples est dans la main de ceux qui le gouvernent ; la seconde, que la solution du problème de la morale consiste à supprimer les passions.

Mesurez, si vous le pouvez, les flots de sang et de larmes que ces deux erreurs ont coûtés à l'humanité ! Pour être un sage, pour être un homme, il faut combattre, il faut souffrir, il faut désirer , il faut savoir , il faut vivre enfin ! Les deux grands ennemis de l'homme, ce sont l'ignorance et le manque de cœur, sachez-le bien. Vous voulez les rois sages, les peuples heureux : eh bien, retirez-vous, laissez faire la liberté et la nature; elles leur verseront les flots de ces deux sources ou toute créature humaine boit la vie : à l'âme la vérité, au cœur l'amoui'.

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