‹ Nouvelles et fantaisies humoristiquesChapitre 24 sur 92 · I 10 LE BŒUF · texte numérisé non relu

I 10 LE BŒUF

en ordre, s'ocoula p.'ir l.i rui^ des PiiK^ettc?, ilôptreimî I;i [lortr' de la maison L'Éclanclié.

On put alors s'occuper du sauvetage du pauvre monsieur, et de la reclierehc du bœuf égaré.

Pendant qu'un groupe de citoyens sans caractère officiel se livrait h ces délibérations incohérentes et tumultueuses qui sont le préliminaire obligé de toute résolution importante; pendant qu'un chœur de femmes éplorées se livrait à des lamentations entremêlées de cris aigus, les autorités, prévenues par le tambour de ville, arrivaient de différents côtés. Le maire, le commissaire de police et le capitaine des pompiers parurent d'abord au coin de la rue Saint-Pantaléon; un autre groupe, composé du juge de paix, du greffier, du premier adjoint et des deux huissiers, s'avança par la rue des Calottes; enfin, du côté du Minage, on vit déboucher la brigade de gendarmerie, renforcée de deux ou trois fins chasseurs armés de leurs fusils. ■ 'i-' "'

[1 y a quelque chose de très malheureux à Cerceau-la-Toupie : c'est (]ue, depuis que le monde est monde, le maire et le juge de paix ont toujours été à couteaux tirés; par une conséquence de cette première donnée, le grefiier est du parti du maire, et le premier adjoint, du parti du juge de paix; les huissiers se partagent; on s'arrache tour à tour les commissaires de police qui se succèdent, et, quant aux brigadiers de gendarmerie, instruits par la disgrâce qui a frappé deux ou trois de leurs prédécesseurs, ils gardent la |)lus stricte neutralité.

Après avoir conféré en a parte pendant quelques minutes, les trois groupes se rapprochèrent. Le maire, homme très faible et très craintif de caractère, opina le premier :

— Il faut tout de suite envoyer là-haut des hommes résolus, qui attacheront le bœuf et le feront redescendre.

Le commissaire de police, le greffier, l'huissier Paltenoire et le <'apitaino de ponq)iers firent un signe d'assentiment; le juge de paix, sans dire oui, ne dit pas non. Mais le j)roniier adjoint, voyant qu'on allait ^'accorder, se mit immédiafcnn'nt m trnvcr» •

— V(ill> ll'\ (M'IlSc/. (i.iv, llU'SsiclirS ! Kst-Ci- (|1U' \nlls CldVcZ (|ll''

ce bœuf va se laisser alUiclicr? El en radiucllaiil, \(»iis vdiis iiii.ijîinoz (ju'on pourra lui faire descendre l'escaliiM"?

Celle première (ibjecti(»n mil le feu au\ poudres. Une discussion animée s'onptrea, puis s'ai^^ril, puis s'en\eiiim;i, el (inalem(>nt le premier adjoinl en vint à allaiiuor l'adminisir-itinii du maire, énumérant lous les acles do ce maf^istrai [mur les ri(rKiilis(!r ou les llétrir. Le pauvre maire, excelitMil homme, bailiutia et se mit à pleuri'r; ce que voyant, le ca[iilaiiic de pompiers, qui él.iil un homme de six pieds, avec dt; longues moustaches rousses, prit le maire sur son c.o'ur et cria à radjoiiit, qui s'en allait :

— Vous êtes un polisson !

Ainsi, il ne siinisait pas que l'iiitroduclion d'an hœuf danîT la maison de M. L'Hclanclié eût eu déjà pour ellèt de saccager l'intérieur et de compiomeilrc la vie de cet homme respectable : dt; ce^ çecond étage, où sa présence était un défi à toutes les convenances sociales, cet animal soutnait la discorde parmi les autorités constituées de tout le canton !

Cejjendant le corps de M. L'Éclanché pendait toujours, inerte, en dehors de la fenêtre. Il y serait longtemps demeuré sans l'arrivée d'un nouveau personnage, M. Anaslase Marcassus , receveur de l'enregistrement à Cerceau-la-Toupie.

M. Marcassus était un de C(;s hommes que la Providence, en ses inqténétrables desseins, lâche de distance en distance au milieu des socit'tés humaines pour rap[)eler à chacun que la vie est un combat et que l'ennemi rôde incessamment autour d(^ nous qiKvrens queiii (letorH. Aux yeux de M. Marcassus, le genre hiuiiain tout entier n'<''tait qu'un vil troupeau de hèles rétives et uidisci[)linées « qu'il fallait faire marcher », disail-il, el dont il s'était constitué le chii'n. En conséquence, il mordail aux jambes r|uicon(jue ne se conduisait pas a sa fantaisie, et sauf quehpies bonnes ruades qu'il avait attrapées par-ci par-là, il .savait, comme les chiens de bouvier, se raser à propos et laissfr passer le coup de pied par-dessus sa tète.

112 LE BÛKUF.

Ce méchant homme, qui de plus était un sut animal, ne vivait que d'orgueil et d'envie. Son unique soin était de rechercher avec un art infernal toutes les occasions de prendre en faute, nonseulement les fonctionnaires qui avaient affaire à lui, mais surtout, et c'était alors sa joie suprême, les personnes placées en dehors de la hiérarchie officielle. Le pis est que, ferré à glace sur tout ce qui se rapportait à son service, on n'avait jamais pu le prendre lui-même en faute, et qu'il ne soulevait pas une affaire désagréahle pour l'administration sans s'être cuirassé par avance d'une circulaire qui le justifiait pleinement : aussi, à la direction du chef-lieu, ses chefs ne le désignaient-ils que sous le nom de « l'exécrable receveur ».

*Au physique, grand, maigre, voûté, le cou démanché en avant, avec la face blême et l'air cnnstern('' d'un Pif rrot, >I. Marcassus était vêtu d'une longue redingote noire à grandes poches, d'un pantalon noir, d'un gilet jaune, et d'une cravate blanche à trois ou quatre tours, le tout surmonté d'un interminable chapeau à larges bords plats, posé en arrière de la tête.

Comme beaucoup de ses pareils, ce mauvais homme se posait en bienfaiteur de l'humanité : il s'occupait d'instruction prin)aire; il s'occupait de sauvetage surtout, et il n'y avait pas d'incendie ou de distribution de prix où on ne le vît arriver à pas comptés comme le spectre .du dévouement. Dans les distributions de prix, son seul aspect suffisait à glacer toute l'assemblée; mais dans los incendies, il jetait invariablement parmi les pompiers un trouble et une irritation qui entravaient leur service et paralysaient leur bonne volonté.

En arrivant sur la place, il s'arrêta, regarda tout autour de lui, et apercevant le groupe des autorités, s'en ap()rocha ;

— Que se passe-t-il donc, messieurs? dit-il d'un air effaré. Personne ne se souciait d'engager la conversation avec lui.

Il répéta sa question; le conmiissaire d(^ police so décida enfin à lui répondre :

— II se passe qu'il y a un bdpuf là-lianl.

l.t BOKl'K. I |.{

— Là-liaul ?

— Oui. Ià-li;iut, clitv, .M I/Kolanclié.

— Vivant ''

— Oui

— Enragé?

— Non.

— Mais alors, (jue fait ce bœuf là-liaul? Pourquoi est-il là?

— Est-ce (juc ji' sais, moi? Il y est. voilà tout ce que je peux vous dire.

— EtxM. L'Éclanehé?

— M. L'Éolanclu'? Il est à sa n^nètic , tenez, vous le voyez bien.

M. Marcassus regarda ;

— Mais cet lionimc est mort ou mourant! El les autorités sont là, n'agissant pas, délibérant, pendant (jue cet liomme se meurt!

Et il courut au groupe, les deux mains en avant, plus biènie encore que de coutume, et il s'écria :

— C'est une infamie ! c'est à soulever l'indignation de tous les honnêtes gens ! Messieurs, si vous ne me suivez pas, je vous rends tous responsables de la mort de M. L'Eclanehé ! Ce que vous faites là est un assassinat administratif! Il y a des moments où l'abstention est un crime ! Monsieur le commissaire de police, je vous requiers, au nom de la loi, de me prêter main-forte pour porter secours à un citoyen en danger de mort, et si vous vous y refusez, j'irai seul ! C'est une horreur ! c'est une infamie ! 11 faut être dans un pays comme celui-ci |)0ur voir des scènes aussi honteuses pour l'humanité !

Il leur fit peur! Tous le suivirent, et leur troupe, ayant en tête l'exécrable receveur, monta l'escalier, moins vite qu'on n'aurait pu s'y attendre : à partir de la première marche, en effet, l'ascension se ralentit peu à peu, si bien qu'arrivé au palier du premier étage, Marcassus Unit par s'arrêter, et toute la colonne s'empressa 4le l'iiiiiter.

1t4 LE BOEUF.

[1 nous faut iiiainteiiant revenir au bœuf.

Une fois entré dans la pièce où son apparition avait si justement épouvanté M. L'Éclanché, le pauvre animal se trouva tout interloffué : son affolement fit place à un sentiment d'inquiétude qui le ramena par degrés à une immobilité absolue, et il resta quelques minutes planté sur ses quatre jambes, tournant lentement la tète de c/a et de là, clignant de ses larges paupières rousses, et ne comprenant plus rien à sa position.

A mesure qu'il examinait le mobilier et le matériel au milieu desquels il se trouvait jeté par la plus étrange des aventures, sa grosse tête s'y perdait, et tous ces objets de forme inquiétante ou bizarre, dont il n'avait jamais vu les analogues dans ce milieu bestial de l'établc et du cbamp où sa vie s'était passée jusque-là, tous ces objets prenaient à ses yeux les proportions incohérentes du rêve et les perspectives fantastiques où s'égare un cerveau enfiévré. De temps en temps, comme succombant sous le poids de son incertitude, il baissait la tète et il poussait contre le plancher un long soufjlement :

— Ffffff!!!

Puis il relevait sa tète et recommençait à la balancer en clignant (les yeux.

Petit à petit cependant un sentiment confus commença de se mettre en branle dans son épaisse et lourde cervelle : le sentiment de l'intrusion, ce sentiment qui fait qu'on se sent déplacé là où on est, sentiment très vif chez les animaux domestiques en général, et dont on peut observer la manifestation énergique chez le chien qu'une série malencontreuse de démarches inconsidérées a engagé sur une partie du territoire occupée par un jeu de (juilles.

On pourrait résumer l'état moral du bœuf en ce peu de mots :

— Je voudrais bien m'en aller!

La situation de notre héros avait ce|)endant (|ucl(|uc chose de relativement avantageux : c'est que personne n'était là pour le irnubler, de sorte qu'il pouvait se livrer, dans le silencp du rahinet,

LE UlKLK 115

a luul le faillie el ji luiile la maturité (|Ue dciiiaiiilait mie aussi grave délibéralion.

Il (lelibérail encore lorsque M. L'Eclanché, ({u'un moment d'exposition à l'air frais avait ranimé, se déplia de dessus l'appui de la fenêtre et, s'étant retourné, \it au milieu de la pièce l'honnête bœuf tellement placide, tellement bon enfant, que le courage rentra dans son cœur. Avec le courage, le croirail-on? une boulTée d'orgueil monta à la tète de l'ancien maître des cérémonies; le tabernacle ultime de son cœur s'ouvrit, et la croix do la Légion d'honneur, but secret de t»»utes ses aspirations, étoile mystérieuse vers laijuelle ses yeux avaient été incessamment fixés, se mit à lui briller sous le nez et à l'aveugler de ses scintillements niagnéli(|ues.

En quelques secondes, et avec la rapidité que la pensée prend dans les situations critiques, M. L'Eclanché se vit combattant le bœuf, le tuant, et. pour récompense de ce trait d'héroïsme, décoré de l'ordre de la Légion d'honneur! Il rédigea même la notice que le Junrnal ofjiciel allait lui consacrer :

« L'Eclanché ( Bonarenture- Epaminondas) , ancien sousofTicier du corps des inhrmiers militaires, employé supérieur de l'adminisiralion des Pompes funèbres en retraite. A fait preuve d'un grand courage en tuant au péril do sa vie un bœuf qu'on pouvait suppo.ser enragé; pisciculteur ingénieux; travaux étendus sur l'apoplexie séreuse des vers à soie; services exceptionufîls pendant le choléra. Vingt ans de servici;s militaires et civils. »

Et M. L'Eclanché résolut de tuer le bœuf de ses propres mains.

Ainsi cet homme pacifique el craintif, dans l'enivrement d'une ambition insensée, n'hésitait pas à l'idée de tremper ses mains dans le sang! Et ce qu'il y avait de plus douloureux et de bien propre à faire ressortir la noirceur des desseins de M. L'Eclanché, c'est qu'à ce moment le bœuf n'avait jtas l'ombre d'une mauvaise ppn.st'e, et qu'il n'éprouvait d'autre sentiment que l'ennui d'être dans celle chambre et le ilé>ir d'en sortir.

116 LE B(*:LiF

M. L'ÉciâiK-lié, saisissant une chaise, )a leva tout doucemenL s'en fit un bouclier, et entreprit de se couler, en longeant la muraille, jusqu'à un trophée d'armes où se trouvaient deux pistolets chargés et un grand sabre de garde national à cheval.

Le bœuf le laissa faire. M. L'Éclanché, sans perdre de vue « sa victime », comme il l'appelait déjà dans son coupable orgueil, décrocha les pistolets et les posa sur une table à portée de sa main, puis il voulut prendre le sabre, qui lui échappa et fit en tombant un grand fracas.

A ce bruit le bœuf se ramassa sur lui-même et tourna vers M. L'Éclanché une tête menaçante. A l'aspect de ces cornes redoutjbles prêtes à le clouer sur le mur, toute l'ambition de M. L'Eclanché s'évanouit comme une vaine fumée, et renonçant subitement à ses desseins sanguinaires, il se cacha sous la table, qu i heureusement était assez large et assez basse pour le garantir, pourvu toutefois que le bœuf ne vînt pas à la renverser.

Pendant ce temps, la troupe des autorités, après un moment d'hésitation sur le palier du premier étage, avait repris son ascension; seulement, par un effet proportionné au degré de faiblesse morale de chacun, la colonne s'allongeait démesurément à mesure qu'on approchait du second étage, si bien que M. Marcassus, soutenu par sa méchanceté et aussi par le brigadier de gendarmerie et le commissaire de police dont il ne s'était pas séparé, apparut d'abord au niveau du palier, laissant loin derrière lui toutes les autres personnes.

Le bœuf, lui, avait fait d'abord un quart de tour (jui l'avait placé la croupe tournée vers la porte; achevant le demi-tour, il s'était mis la tête tournée vers le fond de la pièce ; alors , se déplaçant de côté sur la gauche, il s'était trouvé le corps parallèle à la cloison qui séparait la chambre du palier, et sa croupe touchait la porte d'entrée, qui était restée ouverte, de sorte que le battant fl^ la porte le cachait.

Il iccnlait tout doncemont, et la porte cédait, lorsque M. Mar-

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