LE BOEUF
— Si on ne me dégage pas de là, disait-i! d'une voixétrauglée par la peur, avant cinq minutes je suis un homme mort. Messieurs ! . . . mes bons amis !... au nom du ciel, hàtez-vous !
Le brigadier et le commissaire échangèrent un de ces regards mélodramatiques où l'on aurait pu lire clairement ces mots :
— Si nous ne le tirions pas de là, quel bon débarras pour tout le monde !
Cette pensée criminelle passa comme un éclair dans ces deux âmes honnêtes, mais il est de fait que le décès du receveur aurait soulevé à Cerceau-la-Toupie des transports d'allégresse. Quoi qu'il en soit, le brigadier, n'écoutant que son devoir, dit au commissaire :
— H faut à tout prix faire lever ce bœuf!
Et il essaya de passer son épée sous la porte, mais l'intervalle ne le permit pas. Le commissaire, à son tour, donna de grands coups de pied dans la porte, sans que le bœuf parût s'en soucier. Le brigadier dit alors qu'il fallait percer la porte avec une mèche, et qu'on arriverait ainsi à piquer profondément le corps du bœuf.
On alla chercher un menuisier , et l'opération eut le résultat désiré : dès qu'il sentit la pointe de l'instrument, le bœuf se leva, et se retournant pour reculer, dégagea la porte qui s'ouvrit à moitié. Le receveur, après avoir fait trois ou quatre aspirations prolongées, dégringola l'escalier, s'en alla au grand galop chez lui, et se mit au lit, où il tomba malade de la peur qu'il venait d'avoir.
La piqûre qu'il avait reçue ne troubla pas la sérénité naissante du bœuf. Le repas rétrospectif qu'il venait de faire en ruminant l'avait tout à fait remis dans son assiette; il avait envoyé les réflexions au diable, et prenant son parti de s'arranger vaille que vaille de ce logement improvisé, il regarda de droite et de gauche pour voir s'il n'y aurait pas par là quelque chose à se mettre sous la dent. Il se parlait à lui-même, absolument comme nous . il se disait :