‹ Nouvelles et fantaisies humoristiquesChapitre 28 sur 92 · LE BOEUF · texte numérisé non relu

LE BOEUF

couraient le cycle complet de la vie piscicallurale, depuis la première auge, où l'œuf reposait sur des claies de verre, jusqu'à la dernière , d'où ils sortaient aspirants surnuméraires à la dignité de fretin.

Le bœuf avait .^oif. Il appuya son large rauflo rose sur l'auge la plus basse, et sous l'action de cette formidable machine aspirante, tout le contenu de l'auge, liquide et petits poissons, disparut con)me un rêve.

Le bœuf avait encore soif. I] avala de même la seconde auge, puis la troisième, puis la quatrième, puis la cinquième.

Arrivé à la sixième, son mufle toucha les claies de verre sur lesquelles reposaient les œufs fécondés, espoir des auges inférieures : soit que ce léger obstacle l'eût contrarié, soit que le contact des œufs lui eût chatouillé les naseaux, soit encore, peut-être, qu'il voulût faire comme nous faisons lorsque après boire nous nous livrons à quelques actes de dévastation, il donna un coup de tête dans le petit établissement, et l'échafaudage disloqué s'écroula, entraînant les auges qui se brisèrent en mille morceaux.

Le tuyau d'alimentation, dégagé de tout service obligatoire, se mit alors à couler pour son propre plaisir, et après avoir inutilement cherché un lit pour faire un ruisseau, l'eau se dispersa dans toutes les directions en formant des flaques qui s'étendaient de minute en minute.

M. L'Éclanché, de dessous sa table, assistait au saccagement de ses richesses scientifi(iues, le cœur déchiré par ce spectacle, mais n'osant souftler, de peur d'attirer l'attention du bœuf.

A ce moment un certain bruit se fit entendre dans l'escalier, et le marchand de bœufs, suivi de deux toucheurs de bœufs munis d;' cordes et de bâtons, monta rapidement jusqu'au second, écartant et bousculant les autorités, qui délibéraient encore au bas de l'escalier.

Ils allèrent jusqu'5 la porte et ils aperçurent le bœuf debout au milieu do l'atelier, et si calme, qu'ils n'hésitèrent pas à aller à lui.

Kii li's \uy;iiit, le bœuf se ivcul;i, li;ii>s;i la tiHc. t'I lil iiiiiic de ri'sisler, mais li' inareiiand lui lan(;a un nu'uci coulant au\ nirncs, tira dessus, et dit :

— .Il' If lii'iis!

Il y avait, sur la table (jui servait d'abri à M. L'Eclanclié, um; bouteille de Leyde cbargée d'une forte dose d'électricité : c'était la pnjvisiou destinée pour préparer la manne de feuilles de mûrier.

Se sentant pris, le bœuf tira sur la corde, courba l'échiné et leva la queue; la queue alla toucher l'armature de la bouteille de Leyde, et une terrible secousse électrique, s'élançant de l'armature à la queue, de la queue au ho?uf, du bœuf à la corde et de la corde au uiarchand, lit sauter le tout à deux pieds de terre !

Les deux bouviers, et à leur suite le marchand, s'enfuirent par l'escalier, poussant des cris affreux et renversant toutes les autorités sur leur [lassage.

Quant au bœuf, devenu fou de ternnu' et (1(! ra^^e, il se mit à caracoler, à ruer, à se cabrer, à donner des coups de corne, et après avoir défoncé tous les meubles, pulvérisé tout ce qui était pulvérisable, il s'élança contre la table sous laquelle était M. L'Eclanché. Celui-ci, avec le courage du désespoir, put heureusement s'élancer sur le soubassement d'une hibliothèciue, et de là sur la corniche de ce meuble, où il se trouva en sûreté.

Cependant la fuite du marchand de bœufs avait arh(!vé de mettre les autorités en désarroi. Tout h; monde était sorti dans la rue et on délibérait. De leur côté, le marchaml et ses acolytes répandaient la terreur parmi la foule, en assurant que le bœuf étîûl ensorcelé et que « jamais » il ne sortirait de la maison L'Éclanché.

Il y avait parmi les assistants un nommé Caron dit Tubœuf, boucher de son état, homme de beaucoup de bon sens et de résolution, et de plus doué d'une force herculceiiiKv II avait deux fds

\'22 IF. ««liF.

qui le \ahiieiil à tuus égards. 11 haussa les épaules, et, suivi de ses deux fils qu'il appela, il monta sans rien dire à personne et alla voir ce qui se passait. »

Il entra dans l'atelier, prit le bout de la corde du bœuf, et alla le donner à ses deux fds. Ceux-ci passèrent la corde dans un des balustres de l'escalier, puis tirèrent jusqu'à ce que la tète du bœuf fût près de la porte. Alors le père rentra dans l'atelier, prit M. L'Éclanché comme il aurait fait d'un enfant, et, le soutenant d'une main par le collet, il lui fit passer la porte tandis que de l'autre main il frappait le bœuf, qui recula sa croupe.

Ceci fait, il descendit avec M. L'Éclanché, et s'approchant des autorités, il leur dit :

— Il n'y a pas d'autre moyen que de tuer ce bœuf.

— Eh bien ! dit vivement le brigadier, nous allons le tuer à coups de fusil !

— Si vous le manquez, il se jette sur vous, se précipite dans l'escalier et tue tout le monde. Si on veut me donner le bœuf pour ma peine, je me charge de tout, et dans deux heures d'ici il sera coupé en morceaux.

Cette proposition, qui permettait enfin d'entrevoir un terme à cette situation inextricable, fut accueillie avec un enthousiasme unanime, et le maire, après avoir consulté du regard les assistants, lui dit ;

— Eh bien ! faites-en votre affaire. La commune n'aura rien à vous payer?

— Rien du tout.

— Messieurs, dit le maire, vous êtes témoins.

Et il lui donna la paumée, signe de marché conclu.

Tubœuf alla chercher ses outils et son tablier, et monta.

Ses fils tirèrent la corde, le bœuf tendit le cou et tomba foudroyé d'un seul coup de masse.

Il était mort ! Il payait du dernier supplice un instant d'égarement suivi de quelques heures d'indiscrétion ! Et personne ne le regrettait, personne ne versait une larme en son honneur, tandis

<)iii' ll;lll^ la maison Noisiiic on s'enmressail, un se laïutiiitail aiUdur (le M. I,'Kclaiiclu'', smil ault'Ui* ilo tous ces iiinn\.

Car oiiliii ji' suis juste, et ji' uo |m'u\ j)as m'iMnitèclKir de dire que s'il avait eu soin de tenir sa porte fermée, rien de tout cela ne serait arrive.

En alleiulant le bœuf était mort. On le saigna, on récorclia, ou le dépeea, et moins d'une heure a|)rès, ses morceau.v pantelants éliiient étalés sur une table, devant la porte même de M. L'Eclanclié, où ïubœuf avait été autorisé par le maire à vendre l'aiiimal aux enchères.

Vous croyez peut-être que riiistoire linit là? Non, car voici ce qui arriva :

A peine la vente commencée, le marchand de bœufs fit paraître l'huissier Pattenoiré qui mit opposition à la vente.

Tubœuf en référa au juge de paix, <|ui se déclara incom[iélent, tout en maintenant provisoirement la saisie de la viande, laquelle fut vendue à vil prix, l'argent déposé à la caisse des dépôts et consignations.

Le soir, Tubœuf et ses fds, ayant rencontré le marchand de bœufs et ses deux toucheurs, leur donnèrent une volée ; la gendarmerie les arrêta tous les six, les fit coucher au violon, verbalisa, et ils furent condamnés, pour rixe et tapage nocturne, chacun à trois jours d'em[)risonnement et à quinz(; francs d'amende.

M. L'Éclanché se mit au iit et fit une longue et douloureuse maladie qui faillit se terminer comme se terminent beaucoup de maladies de cette espèce.

L'adjoint fut révoqué pour avoir dit au maire les impertinences que vous savez.

M. Marcassus eut de l'avancement, le directeur de l'enregistrement ayant habilement profité de la circonstance pour s'en débarrasser en le présentant comme ayant été blessé dans un sauvetage, et ayant par là mérité une récompen.se.

pliant au prociîs, il tomba entre les mains de deux excellents

\ 24 I.E BUEUF.

avoués, secondés par deux excellents huissiers et assistés de deux excellents avocats. Ce procès dura quatre ans et neuf mois. TulKPuf appela le maire en garantie; le maire appela à son tour M. L'Eclanché en garantie, sous le prétexte qu'il avait eu le tort de ne pas fermer sa porte.

L'Éclanché, qui connaissait son code, répondit par une action reconventionnelle en dommages-intérêts contre le maire, comme n'avant pas tenu la main à la police des bestiaux. En même temps il mit en cause le marchand de bœufs et ses deux garçons.

A l'audience, on demanda une expertise pour estimer le dégât. Elle fut ordonnée et dura six mois.

Lorsqu'on revint à l'audience, le préfet éleva le conflit, les actes du maire dans cette circonstance ayant été faits en vertu de ses attributions administratives, et échappant dès lors à la compétence de la juridiction civile.

On plaida. Le tribunal admit l'intervention du préfet et mit le maire hors de cause jusqu'à ce qu'il eut été statue sur le conflit... etc., etc.

Et ainsi de suite pendant <iuatre ans et neuf mois.

Au bout de ce temps, personne ne comprenant plus rien à l'aflaire, un des avoués, homme très honorable et très désintéressé, proposa noblement une transaction, qui fat noblement acceptée |)ar son confrère, homme très honorable et très désintéressé aussi. Tubœuf, le maire, le marchand et M. L'Eclanché, eurent à d(îbourser chacun une somme de deux mille francs pour frais et honoraires, puis tout ce monde se serra cordialement la main.

Et ainsi se termina définitivement cette série de catastrophes mémorables qu'un simple bœuf a pu déchaîner s\ir une cité paisible, et tout cela rien (pi'en montant à un second étage.

Pauvre humanité ! que nous soiiunes donc [teu de chose ! Un pépin de raisin dans la gorge, un bœuf dans le cabinet de travail, et nous voilà |)erdus !

VIKI X AIKS.

Combien j'ai douce souvenance...

Je m'en vais, jo m'en vais... où, je n'en sais rien : je ne nj'en inquiète ni ne me soucie.

Ici ou là. à droite ou à gauche, ((ue je marche ou que je m'arrête, est-ce que le sang de ma plaie cessera de couler?

La bète sauvage qu'une (lèche a percée s'enfuit, emportant le fer qui la blesse ; mais jusqu'à ce qu'elle tombe mourante, elle a du moins l'illusion : elle croit que la douleur est un ennemi qui la poursuit en la frappant par derrière, et qu'elle pourra, par une course rapide, .se dérober à ses coups. L'homme n'a pas cette simplicité : et lorsqu'il se sent blessé, il se tord sur lui-même pour mieux souffrir, ou bien il se traîne, pareil à un corps sans àme, à travers un monde où il ne se reconnaît plus et ne reconnaît plus rien. Mais il n'essaie pas de fuir ; il sait où est son mal, et que rien ne peut arracher de ses flancs le trait qui le dt'chire et qui le tue.

Je marchais donc devant moi à l'aventure, la tête penchée, le regard lixé sur la terre, murmurant machinalement ces deux mots où se résument toutes nos amours et tous nos désespoirs : Toujours ! — Jamais! — Ce <jui fait aimer et souffrir, toujours ! Ce qui ranimerait notre àme expirante, jamais !

Une sensation de fraîcheur et un [larfnm de verdure me tirèrent de ma rêverie. J'avais dépassé la grille du Luxembourg, je me trouvais .sous les quinconces, et dans l'onibn,' \crte mêlée de

rayons de soleil, je vovais des enfants courir et sauter avec des cris de joie, des jeunes gens se parlant à voix basse, et des vieillards qui, mornes et silencieux, traînaient tristement leurs pas dans la poussière des allées.

Que tout cela était beau, du temps de ma jeunesse ! Ces arbres étaient si verts, les enfants si blonds et si roses, et les jeunes femmes qu'on voyait passer laissaient derrière elles un sillage si parfumé d'amour ! Oui, les vieillards mêmes de ce temps avaient la grâce et la majesté des patriarches, et aux rires éclatants des amoureux ils répondaient par un sourire.

Mais tout est flétri, tout est mort ; il ne reste rien que des ruines • et que des ombres ; rien, que des regrets stériles, que des souvenirs dévastés !

Ah ! je ne puis pas aller plus loin ; mon cœur est si lourd que je ne puis plus le porter. Je m'asseois sur un banc, près du bord de la terrasse, et contemplant la vaste étendue des parterres inondés de soleil, je me laisse aller à l'amertume qui m'empoisonne et au découragement qui me brise.

Tout à coup, au plus épais de l'ombrage, s'élèvent des sons d'un charme inexprimable. J'écoute : les vibrations aiguës d'un violon, mêlées aux tintements cristallins d'une harpe, flottent dans l'air comme le son d'un harmonica. C'est un prélude. Et doucement, lentement, interrompu et repris avec une gaucherie et une grâce singulières , chacun des instruments essaie et abandonne tour à tour un accord, un fragment de phrase. Puis peu à peu, comme des souvenirs lointains qui s'appellent et qui se rassemblent, j'entends se dessiner la mélodie d'une vieille chanson :

Tolo ! qu'est-ce qu'est là ?

C'est Polichinelle,

Mam'zelle !

Toto ! qu'est-ce qu'est là ?

C'est Polichinelle qtie v'ià !

\ir(\ AIKS

Il n'est

l'as bini fait.

Mais espère

Vous plaire

En vous chantant son tuut petit couplet I

Que ne puis-je rendre avec des mots le jeu naïf et doux de ces

instruments ! Une mesure égale et uniforme, un laisser-aller plein

de grâce, une simplicité, une bonliomie ! xVh ! pour sa\oir donner

tant d

faut avoir, coninio ces braves

gens-là, passé sa vie à entendre rire les petits enfants !

La musique se tait. Profond silence. IL va paraître !

La toile s'est levée, sans doute : j'entends un cri aigu et prolongé suivi (le plusieurs coups secs. C'en est fait : l'éternelle épopée recommence, toujours la même et toujours nouvelle, et pour la cent millième fois la tète vénérable du Commissaire retentit sous les ciai]uements du bâton de Policliinelle, aux éclats de rire et aux trépignements de la jeune assemblée.

Quels rires ! quelle joie !

0 puissance des souvenirs! Il me semble que le présent, se dissipant comme un brouillard sombre, me laisse apercevoir, làbas, là-bas bien loin, l'image des jours heureux de mon enfance.

Oh ! comme tout est vert et fleuri ! Quel air de fête! Dans des jardins pleins de merveilles, d': beaux messieurs et de belles dames se promènent en souriant et donnent aux petits enfants des bon-

bons, (le:; joujoux et des baisers. De belles voitures, traînées par des moutons frisés tout couverts de rubans rouges, promènent sur un sable d'or, entre des allées de jasmins et de roses , des petites filles parées comme des infantes et des petits garçons tout couverts de cheveux bouclés !

Le rêve continue. Je suis à Séraphin, dans cette petite salle où j'ai ri et pleuré tant de fois. Tous les spectateurs, perchés comme des petits oiseaux sur les banquettes , tendent le cou, battent des mains, s'agitent, se retournent.

— Levez le rideau ! levez le rideau , monsieur Polichinelle ! crient cent petites voix.

— Pan !

— Pan !

— Pan !

Le rideau se lève. Polichinelle s'avance au-bord de la scène. Il a l'air grave et recueilli d'une « communication du Gouvernement. »

Il se fait un profond silence.

Polichinelle passe dans la coulisse et reparaît tenant entre ses bras un gros bâton de sucre de pomme.

Les petits cœurs battent, les grands yeux s'ouvrent. Polichinelle, se penchant en dehors de la rampe, promène ses regards de bois sur l'assistance comme pour y chercher quelqu'un, et il prononce un nom!

Ce nom, c'est le mien! Oh ciel! il me connaît! il va dévoiler ma conduite !... Fuyons !

Trop tard. Vingt petits doigts tendus m'ont désigné :

— Le voilà, m'sieu !

Rien, non, rien ne peut rendre le mélange d'attendrissement et d'épouvante que je ressentis. Je me voyais, oui,jom(> voyais, moi.

VIKIX AIRS.

iiioi-rnt'me , .'ivoc nia pelite mlio à carreaux écossais, ma petite tofjue en velours imir. ilfs cheveux blonds bouclés couvrant nies épauli's. Une jeum^ fi'inuu' pronaii Ic^ petit enfant dans ses bras, le haussait jus(|u';i rnlichinolle.

Je la reconnaissais ! c'était ma mère !

Je demeurai ainsi tout tremblant, les yeux pleins de larmes, et il me semblait i|ue j'étais redescendu vers mes premières années, que ma vie passée s'était dissipée comme un songe, que j'étais redeveiui tout petit, et que la fraîcheur délicieuse de l'innocence venait inonder mon cœur. . .

La musique se fait entendre de nouveau. Ah ! je me souviens aussi de toi, vieil air du Carnaval de Venise!

Que de fois je t'ai entendu! C'était là -bas, tu sais?

dans ce beau pays de lumière et de soleil où se sont passées

mes premières années. Quels souvenirs tu me rappelles ! Et

qu'ils sont loin, ces lieux charmants et ces êtres si chers

dont l'image se représente à mes yeux

Je vois le jardin où les fleurs triomphantes des tropiques

^s=^=^g^fe^i^

éclatent sous l'ombre lumineuse des bambous et des bananiers.

De la rose au jasmin , do la marguerite à la pensée , le pa-

pillon et l'oiseau- mouche, l'insecte et la libellule, voltigent et

bourdonnent comme enivrés de vie; sur le sable des allées, le

lézard baise la terre et boit le soleil ; à travers les herbes et

les rochers, j'entends murmurer les eaux de la ravine, et je sens entrer à flots dans tout mon être cette vie formidable qui

bouillonne et qui déborde autour de moi !

Puis j'entends résonner les premiers accords de cet air que

j'aime tant. Je prends ma course, je me précipite comme un

jeune ouragan dans le salon, je grimpe sur le grand divan cou-

vert de perse bariolée, et j'écoute, les yeux grands ouverts, un

MII'X AIRS

doigt fourré ilrms iiin bouclit'; et te sont dos cxtrises, et ce sont

des ravissements sans fin.

Les notes du piano roulent coinnio des perles sonores,

le viulon glisse dans l'air en élans capricieux, et le gron-

dement pailiétiijue du violoncelle me f;iit délicieusement

frissonner de plaisir et d'effroi.

Hélas ! hélas ! je les vois : ils sont là ! Je les vois, revêtus

de la lumière magique qui éclaire l'image du bonheur perdu ;

mais je sens que j'essayerais en vain de les toucher ou de

leur parler : le temps et la mort les ont séparés de moi

Non , je ne puis pas , j(^ n'ose pas les nommer. Une toute

jeune fille, fraîche comme le printemps, joue d'un air grave et

affaire des variations sur le Carnaval de Venise, avec accompagnement des deux instruments. Sa mère, debout auprès du

piano, tourne le feuillet. A sa gauche, assis sur un fauteuil, la

tête inclinée, souriant avec une douceur ineffable, son père. Qu'ils

sont heureux ! Comme tout ce monde est plein de vie et d'avenir ! Que d'esprit et de bonté, que d'affection sur tous ces visages !

Là, dans ce coin plus sombre, ce grand vieillard à l'air imposant et triste, c'est le gouverneur, presque un roi ! Il écoute : il regarde avec attendrissement cette enfant et sa mère, et il songe à

l'épouse ot à r»>nfant qu'il a perdues.

VIEIX Ains

Mais peu à peu, sous l'irrésisiible attraction de la jeunesse et do la beautt', tous les yeux, tous les cœurs prennent la même direc-

tion; l'auditoire n'écoute plus, la mesure se dérange, de fausses

::ac:

notes détonnent; la jeune fille rougit, se trouble, s'arrête, et sii retournant pour interroger les concertants, voit tous les regards fixés sur elle. Et elle ne comprend pas, et elle s'excuse avec une adorable bonne foi quand le vieux gouverneur lui dit, avec son sourire de gentilhomme :

— C'est votre faute, ma clière enfant ; ne voyez-vous pas que vous donnez des distractions à tout h monde?

Et j»^ ne comprenais pas non plus, moi, et le soir je grondais ma sœur !

Je n'tT.tends [ilu-^ rien. Mes yeux se sont mouillés de larmes, et je ne sens plus l'alTreuse angoisse qui m'éloulTyit le cœur.

Merci! pauvres rau.siciens! Avec votre humble talent, vous m'avez fait plus de bien que si j'avai.s entendu d'orgueilleux virtuoses ; par votre sentiment n.-iïf et populaire, vous avez rendu à ces vieux airs la simplicité enfantine avec laquelle je les chantais lorsque j'étais tout petit, et l'attendrissement que leur souvenir me donne depuis que je suis devenu vieux ! Je veux vous voir ; je veux vous témoigner ma reconnaissance !

Je rae levai, et le cœur ému, je m'avançai du côté des musiciens. Tout en marchant, je songeais à la différence de style et d'expression des deux instruments, ft je jugeais que le violon, d'apn-s son jeu suranné et rliovmlant. devait êiro ti-nii par un

vieillard; que ce vieillard devait avoir de longs clieveiix blancs, l'air doux et respectable : tel enfin que souvent j'ai vu des hommes qui avaient passé une longue vie dans cette catégorie du travail humain qu'on peut appeler « les professions puériles ».

A la douceur, à la finesse du doigte de la harpe, je ne pouvais douter que le second des deux concertants ne fût une femme ; je me plaisais à me la représenter jeune, grande, très brune et... très jolie. Mes conjectures sur ce dernier détail se justifiaient bien par ma reconnaissance pour les douces émotions que je lui devais.

Lorsque je fus arrivé près du petit théâtre, la représentation était finie et le public s'était dispersé. Il n'y avait personne dans l'enceinte ni près de la baraque, et je ne savais comment m'y prendre pour trouver mon vieillard et ma jeune fille, lorsque j'avisai un homme assis sur un banc, tout près du petit établissement :

— Auriez-Yous l'obligeance, lui dis-je, de me faire savoir où sont allés le vieillard et la jeune fille qui tout à l'heure jouaient du violon et de la harpe ici?

— Qu'est-ce que c'est pour faire ?

Je tenais entre mes doigts une petite pièce d'or :

— Mon Dieu, je viens de les entendre jouer ; ce qu'ils jouaient m'a fait beaucoup de plaisir, et comme j'étais assis là-bas, je n'ai pas pu leur donner et je voudrais. . .

— Vous donnez ça ! Anastasie! cours ici au galop, vite, vite! Y a un brave milord russe, qui est Monsieur, qui donne cent sous. Oh ! que chance !

Le rideau de la baraque se souleva : une espèce de femme en sortit et accourut en raccrochant à la hâte son jupon.

— La v'ià , la jeune fille. Dam ! c'est un peu décati , mais que voulez-vous ! le métier est rude et nous n'avons plus vingt ans...

Je la regardai. Elle avait cinquante ans ; elle était rou.sse, édentée, ridée, chassieuse... Assez de détails.

— Et... le vieillard? hasardai-je timidement, entrevoyant l'affreuse vérité.

viKix Ains 13;')

— Le vioillanl ? Y ou a [tas, de vieillard ; vous pouvez chercher" dans tout rétablissement ; y a pas d'autre vieillard que moi, dont madame (jue voilà est cens('e, enfin, mon épouse, el que c'est moi qui joue du violon et (jui fais aller les bonliommcs.

Je le reprdai. Cinquante-cinq ans, borgne , crevant dans sa peau, les joues violettes, le nez bleu, puant le vin et le tabac à renverser, sale comme la crasse et ignoble comme un pourceau. Oh ! mon Dieu !

Mon bras s'allongea machinalement, mes doigts se desserrèrent, et la petite pièce d'or tomba dans sa main (pi'il me tondait.

— Merci, bourgeois généreux, me dit-il d'un ton légèrement narquois. Que le bon Dieu vous protège, ainsi que madame, si vous en avez une, et vos enfants de même. Croyez-bien, protecteur éclairé des arts, que l'artiste n'a point-z-un cœur ingrat. Je vous donne ma parole d'honneur que je jure de boire à votre honorable santé avant qu'il soit demain ! Et pour commencer, je fais relâche pour célébrer ce beau jour!

Et fredonnant l'air des Pompiers de Nanterre, il courut fermer sa baraque.

— Ah ! monsieur, me dit Anastasie, que malheur que vous ayez donné ça à ce pochard-là ! Il va se soûler pendant trois jours avec vos cinq francs; la baraque n'ira [las pendant ce temps-là, et il faudra que je me serre le ventre.

Et elle pleura amèrement.

— Tenez, pauvre femme, lui dis-je, voilà dix francs.

Le soir, je passais devant la rue Galandc, au bas do la rue Saint- Jacques. Un rassemblement s'était formé autour d'un homme et d'une femme qui, après s'être grisés et indigérés chez un traiteur, avaient fait du tapage, s'étaient fait mettre à la porti;. et étaient lombes ivres-morts en travers du ruisseau.

Je m'approchai. Je reconnus le « vieillard v et la « jeune fille i* !

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