‹ Nouvelles et fantaisies humoristiquesChapitre 29 sur 92 · ÉTUDE PSYCHOLOGIQUE · texte numérisé non relu

ÉTUDE PSYCHOLOGIQUE

Da temps que j'habitais Cerceau-la-Toupie, où le gouvernement m'avait confié les importantes fonctions de receveur de l'enregistrement, j'étais logé chez une vieille dame, veuve d'un commis à cheval des contributions indirectes. Elle n'avait d'autre bien que sa maison, avec un petit enclos planté de mûriers. Quelques fleurs dans un jardinet précédant la maison, deu.x. vignes grimpant à la façade et s'étalant sur une treille, quelques pêchers en espalier s'épanouissant sur les murs de droite et de gauche, tel était ce petit domaine.

L'été, elle élevait des vers à soie, ce qui lui rapportait de quatre cents à six cents francs. Elle avait le privilège assuré de loger le receveur de l'enregistrement, par la raison que c'était l'usage; et « c'est l'usage », en province, constitue aussi souvent une rente au bénéfice de certaines personnes qu'une servitude à la charge de certaines autres. Enfin elle parvenait à joindre les deux bouts grâce à une petite industrie de ménage que les dames peuvent exercer, dans certaines villes du Midi, sans faire gloser le monde : elle faisait du vert-de-gris. Rien n'est plus facile : on achète des feuilles de cuivre rouge et on les met dans sa cave : le vert-de-gris se forme tout seul, et lorsqu'il y en a assez on le vend.

La vieille dame vivait ainsi à l'abri de la gène. C'était une femme très comme il faut, grande, sèche; gracieuse, malgré cela,

de ct-'lte «,'r;ici"> [i.irliculii'if ;iu\ vieilles l'.-tiiiilles iKihles : et elle él.iil en elTel d'une des |iliis .uieiennes maisons de la |)rn\ince.

Lorsque je la vis pour la première fois, je ne pouvais comprendre qu'une fennne aussi dislinpuée eût pu épouser un simple commis à cheval ; plus tard je sus que c'était un mariage de dévouement. Son mari, lorsqu'on le lui avait présenté, était fournisseur aux armées et énormément riche : elle s'était sacrifiée pour tirer sa mère et ses sœurs de la misère où la Révolution les avait jetées. Deux ans après cette union son mari s'était ruiné, et il avait ohtenu sa place, où il était resté jusqu'à sa mort.

Elle était d'une grande piété, et, ce qui ne va pas toujours avec ce genre de mérite, d'une bienveillance à toute épreuve : jamais elle ne disait de mal de personne. Après le bon Dieu, ce (ju'elle aimait le plus au monde c'était son locataire : quel qu'il fût (et j'étais le douzième), c'était toujours « un charmant gaxçon, rangé comme une jeune fdle x>. Elle en avait marié quatre, grâce à ses relations avec le clergé, et tous étaient parfaitement beureux.

Après son locataire venaient, dans l'ordre de ses affections, ses vers à soie, bonnes bêtes au demeurant, mais qui lui donnaient parfois de grands chagrins, lorsque la muncardine, ce ciioléra des vers à soie, les enlevait par centaines, et le cocon avec. C'était d'ailleurs une affection intermittente, qui finissait avec la troisième mue; et lors<|ue la bonne dame voyait ses élèves grimper aux branches, choisir leur place et disparaître peu à peu, comme dans un nuage, sous l'entrecroisement des fils de la soie, il lui semblait qu'on y enfermait une partie de son cœur pour jusqu'à la saison suivante.

Lorsque les cocons étaient recueillis 6t vendus, toute l'activité de cœur et d'esprit de la vieille dame se reportait sur son vert-dcgris : c'était sa troisième aflection sur celte terre; sa ([ualrième, en comptant le bon Dieu.

Elle descendait matin et soir à sa cave, et combinait tout le long du jour mille petits moyens de commère pour activer l'oxydation; de temps en temps elle raclait ses plaques, que la nature, dans son infatigable et inépuisable bonté, ne tardait pas à recouvrir d'une nouvelle coucbe de vert-de-gris. Et la dame raclait de nouveau, et la nature oxydait encore : et ainsi, entre la nature généreuse et la dame reconnaissante, se continuait cet affectueux commerce de soins d'une part, de bienfaits de l'autre, qui dans la magnanerie, dans le jardin et dans la cave, faisait contribuer les trois règnes de la nature à la prospérité modeste de la maison.

Madame Peyrus, ainsi s'appelait ma propriétaire, avait conservé toutes les habitudes de son monde et en était restée aux modes du temps de sa jeunesse. Elle faisait le petite voix lorsqu'elle abordait ou recevait quelqu'un, et tournait la tête de droite et de gauche en l'inclinant gracieusement, tout le temps que duraient ces préliminaires insignifiants qu'il est d'usage d'échanger au début de toute conversation; et jusqu'à ce que ce fût lini, elle souriait.

Elle se coiffait en coques, une de chaque côté do la figure, deux sur le plus haut sommet de la tète. Elle portait au cou un ruban de velours noir avec une croix d'or, comme Ketty dans le Chalet. Jenny Vertpré, qui avait créé ce rôle il y a quelque cinquante ans, était son type. Cette actrice a passionné le monde, comme aujourd'hui fait Sarah Bernhardt. On avait dit à M""* Peyrus, qui était alors M"" de la. Roche-Sansenao, qu'elle ressemblait à Jenny Vertpré. Une fois mariée , M""' Peyrus avait adopte la robe blanche courte, les manches à gigots, le petit tablier de taffetas vert à dents de loup, les mitaines de filet noir, et les souliers attachés autour de la jambe par des laveurs croisées formant des losanges dont la série se perd sous le jupon. Telle elle était encore, sauf la robe blanche, que la toile de Vichy avait détrônée peu à peu, et le tablier vert, qui était devenu noir.

« La société » n'est pas nombreuse à Cerceau -la -Toupie. M""' Peyrus, en y arrivant, était encore jeune et aurait aimé à

\oir uii jiiMi l(! moiulc, iii;iis cllo se sont.iil lr(i|i Iiii'ii ('levée pour fravor avec les j,m'os bonnets du pnys, ^ensd'iiilleuis peu sociables. Elle ne vil d'abord <|ue le curé. Plus tard, lors(|u'elle fut devenue; veuve, les familles nobles du vitisina^'e lui lireiil i|tielques avances, nu\(|uelles sa |KUivreti'' ne lui permit pas de si; rendre; tmit se bornait de sa part à aller dîner une fois l'an au cbàleau de Mesnilfontaine, où, au dessert, le plus vieux gcntilbomnK^ portait la santé du mi, le plus jeune, la santé de la reine, après ((uoi on se levait de table et on allait faire un reversis dans le prand salon.

Ainsi se passait depuis bien des années la vie monotone de \lme Peyrus, st cIlc aurait continué ainsi indéfiniment sans l'arrivée de M. Lecofj, buraliste des contributions indirectes à Cerceau-la-Toupie, homme e.vécrable sous tous les rapports, et qui n'avait pas peu contribué à abréger les jours de M. Peyrus par les désagréments dont il l'avait abreuvé dans leurs relations forcées de service. Lecoq était marié, et il rendait sa femme très malheureuse.

Les deux dames ne se voyaient que politiquement, comme on dit, tant que leurs maris vécurent : il n'y avait en ellet rien de commun entre elles deux, que cette antipathie instinctive qui sépare les gens nés dans des conditions dilTérentes et rapproches de force par les hasards de la vie. Mais Lecoq et Peyrus étant morts dans le même mois, ce fut pour les deux veuves une occasion de se voir davantage.

^jmo y^p(.oq appartenait à cette variété si nombreuse de la race féminine que caractérisent une petite taille et un léger embonpoint : d'où, par une analogie naturelle qu'on peut appeler la loi de l'assortiment, toutes les formes et tous les traits de sa personne s'épanouissaient en un style mignard et Henri. Petite lète, petites mains, petits pieds. taUle courte, hanches opulentes, figure ronde, petits yeux pétillants, lèvres sensuelles Ôt carminées, le tout fort proprement envelop[»é dans une peau fine et légèrement rosée,

tel était son signalement. Je regrette d'être obligé d'ajouter tjuc M"*' Lecoq avait soi.Kanto-cin(| ans, et ce premier aveu me met plus à l'aise pour vous en faire un second : c'est qu'elle était sourde comme on ne l'est que dans les vaudevilles.

Son mari lui ayant laissé une petite fortune, elle vivait de ses rentes sans rien faire. Elle était gourmande comme une chatte, et sa surdité ne lui permettant pas de se mêler aux conversations de ses voisines, elle avait imaginé un plan d'existence qui donnait ample satisfaction aux deux envies dont se composait le très simple mécanisme de son activité : l'envie de parler; l'envie de manger de bonnes choses.

Elle passait donc son temps dans sa cuisine, assise sur un de ces fauteuils de paille à maj-chepieci dont les maîtres d'école se servent pour se tenir à la hauteur de leurs fonctions, parce qu'ils peuvent de là surveiller les marmots en les dominant. M""^ Lecoq, toujours tirée à quatre épingles, avec beaucoup de lingerie et de rubans, trônait sur ce fauteuil du matin au soir; et depuis le matin jusqu'au soir, à part l'heure des repas et d'une petite promenade, elle ne cessait de parler à sa servante. Ses discours étaient si variés, si bienveillants, si instructifs, si appétissants, que sa petite bonne, après en avoir eu la migraine pemlant les huit premiers jours de son service, avait fini par s'habituer au bavardage de sa maîtresse. A force de faire de bons petits plats, elle était devenue gourmande aussi, et elle était très heureuse de son sort.

M'"*' Lecoq, qui, disait-on, avait eu dans sa jeunesse le caMir assez tendre, avait senti le besoin de reporter sur quelque chose l'excédant d'affection, peu embarrassant d'ailleurs, que le trépas de M. Leco([ avait laissé disponible. Après de longues méditations, elle avait choisi pour cet emploi un couple de serins. Chaque printemps, elle se plaisait à voir renaître entre ces deux intéressants volatiles une tendresse que les barreaux de la cage resserraient sans la refroidir et sans en dérober le spectacle aux yeux

Li;> DKl X VIEII.I.KS DVMKS StU IIDES. 141

«les oiirieiix bit'ii\eill;ints. Kii s;i (iii.-ililt' de iiiic (•iiisini('i'e, iiK'iiie, ♦^lle avait fait, sur le choix de la nourritun! apiiroiniée à cello phase enlhoiisiaste «le la vie des serins, des ohst'ivalions savantes (jui se traduisaient par un n''j,'ime sur la Jialure duquel je vous demande la |ieniiission de ne pas insister.

Telles ("laietU ces deux existences, petites et médiocres au possililo, «jue la mort de deux éfioux vulgaires et peu regrettés venait de mcîler ensemble depuis une année à peine lorsque le hasard de ma carrière me fit locataire de M"^ Peyrus.

Vous voyez d'ici ces créatures insignifiantes, et vous ne pouvez pas penser qu'avez ces deux marionnettes j'arrive h produire des effets hien dramatiques : n'y comptez pas. Je ne crée pas les personnages, je les fais voir tels «{u'ils sont. Mais la nature humaine, dans ses inépuisables combinaisons, ne se répète jamais deux fois, et telle est sa variété infinie, que quiconque peut réussir à peindre fidèlement un seul de ses aspects est sûr de faire un tableau inédit.

Je n'ai donc aucun événement à vous raconter : il ne s'en passait pas dans ces deux maisons.

Mais la vie de l'âme, voilà le drame éternel; et, burlesque ou tragique, il se déroule aussi bien dans le cœur d'une portière de la rue Mouffetard que dans celui de Phèdre ou d'Hermione.

Mes deux héroïnes n'étaient pas, je le confesse, taillées dans le marbre puntélique : elles n'étaient pas non plus pétries de la boue du ruisseau. Si vous voulez absolument que je les classe, je conviendrai qu'à mes yeux elles occupaient , dans l'échelle de la nature humaine, un degré correspondant à celui qu'on pourrait assigner, dans l'art de la statuaire, à ces tètes de carton peint dont les modistes se servent pour confectionner les chapeaux des dames. Mais qu'importe? Tout est intéressant dans la nature : et n'avons-nous pas vu, de nos jours, l'Histoire de l'Invalide à la Tète de Bois passionner toute une génération et faire palpiter les cœurs depuis les solitudes glacées du pôle jusqu'aux déserts enflammés de l'Arabie?

Je soutiens donc que mes deux vieilles dames sont tout aussi présentables que Corinne et que Julie. A coup sûr elles sont moins ennuyeuses, et c'est déjà quelque chose.

Le moment est venu de vous faire un dernier aveu sur le compte de M"" Peyrus : c'est que ma digne propriétaire était non moins sourde et peut-être un peu plus bavarde que M""' Lecoq : toute la différence entre elles, c'est que M™® Peyrus avait une voix grave et nasillarde, tandis que M™^ Lecoq avait une \oix flûtée et grasseyante. Le siège du caquetage était, chez la première, dans les fosses nasales : chez la seconde, dans la langue et les lèvres.

jfme Peyrus palabrait. M"** Lecoq jabotait.

Leur commune infirmité était devenue, grâce au hasard qui les avait réunies, un lien vraiment providentiel : car chacune d'elles, également hors d'état d'entendre ou de se taire, était également intolérable à toute autre personne qu'un sourd, et également incapable de supporter les intervalles de silence auxquelles les bienséances de la conversation normale condamnent à tour de rôle chacun des interlocuteurs.

Malgré lefs illusions que les sourds se font sur leur infirmité , les deux dames n'avaient pu se dissimuler, dès les premiers essais de conversation un peu suivie, qu'il ne fallait pas songer à s'entendre sérieusement.

Egalement convaincues de l'inutilité absolue de toute tentative dans ce sens, mais également convaincues aussi qu'il leur était impossible de vivre sans parler, elles avaient passé outre; et peu à peu, par un accord tacite que la force des choses avait établi entre elles, elles en étaient venues à échanger dans leurs visites des séries de propos quelconques sur les deux ou trois sujets qui formaient le répertoire de leurs pensées.

Les gestes, les mines, dont chacune d'elles accompagnait son débit, leur servaient de renseignements vagues sur la teinl(> et le

LES UEl'X VIEILLES DAMKS SOtKDES. 143

M\U' (lu siijt't li;iiti' |t.ir riitlvt'rsîiirc. (,)ti;int ;iu sujet Ini-iiiômc, il était (IfltTiiiiiu' d(> dmit, jimir ccllo des ilcux daines qui écoutait, par les ([uelques mots ([u'ille p.irvcnait à saisir à travers le niurnmre v,ajrue de la parole.

Il résultait de tnut cela des cidloques insensés, puisque le simulacre de conversation aiiqu<'l se li\raieiil les deux vieilles dames ne reposait (|Ui! sur une li\|iothèse di'mentio par le fait de leur irrémédialile et infrancliissalilo surdité'. Collocpies d'autant plus insensés que, neuf fois sur dix, ce qu'elles entendaient était entendu de travers.

Et pourtant, tout bien considéré, elles avaient raison. Le résultat était le même. Elles échangeaient des propos insignifiants, mais elles ne les entendaient pas : elles étaient ainsi garanties contre l'ennui réciproque (ju'elles se seraient mutuellement causé. Mais elles jtarlaicnt, elles j)arlaient à volonté : elles avaient donc tous les avantages de la conversation sans en avoir à craindre les inconvénients. C'est ainsi, par exemple, qu'elles ne craignaient pas de se faire les confidences les plus intimes, les plus délicates, sûres qu'elles étaient de ne pas pouvoir être trahies.

Je n'ai plus qu'il ajouter un renseignement utile, quoique d'une manière secondaire, à l'expose des faits : c'est que la servante de M""** Lecoq avait dix-sept ans, qu'elle était blonde, jolie comme un cœur, et qu'elle se nommait Louison.

Maintenant que tous les élémcjits do l'expérience sont en placis, nous n'avons plus qu'à mettre en mouvement les deux appareils psychologiques dont nous venons de décrire les ressorts. Et il sulïira pour cela de mettre en présence les dames Peyrus et Lecoq, car à peine se sont-elles aperçues, que leurs langues se mettent en mouvement :

Hi LES DEUX VIEILLES DAMES SOURDES.

;yjme peyrus. Boiijour, madame!

M""" LECOQ. Bonjour, madame Peyrus.

]yjme PEYRUS. Vous êles bien aimable d'être venue me voir.

M™*" LECOQ. Merci. Et vous-même?

Mme PEYRUS. Mcpci. Et vous-mêmc ?

M""^ LECOQ. Et M. Jules, comment va-t-il?

M™" PEYRUS. Comment se portent le serin, la serine (souriant), les serineaux, les serinettes?

M™^ LECOQ. Tout ce que vous voudrez. Combien en voulezvous, de serviettes? Vous avez donc du monde à dîner? Eh bien ! je vous en enverrai une douzaine ce soir par Louison.

M""* PEYRUS. Je vous remercie, mais aujourd'hui, vrai, je ne peux pas; je suis trop enrhumée. Je n'en suis pas moins bien sensible à votre aimable invitation.

M'"^ LECOQ. Louison? Ne m'en parlez pas. Cette petite me fera mourir de chagrin. Enfin, je ne peux pas réussir à obtenir qu'elle compte jusqu'à deux cents pour me faire cuire mes œufs à la coque ; on...

M""' PEYRUS. J'en ai cinquante livres...

M""" LECOQ. ... dirait vraiment qu'elle fait exprès de les laisser durcir...

]yjme PEYRUS. ... et, co qu'il y a de vraiment extraordinaire, c'est qu'il n'y a pas là-dessus cent cocons jaunes. .

M""' LECOQ. Oui, c'est justement ce que je lui disais encore tout à l'heure : « C'est extraordinaire de voir une fille intelligente comme vous ne pas pouvoir compter jusqu'à deux cents sans s'embrouiller ». Et vous concevez que ça ne peut pas aller : autant de fois elle se trompe, autant de fois elle recommence ; si bien qu'une fois elle a laissé mes œufs dix minutes dans l'eau bouillante. Ce n'était plus des œufs, ma chère madame Peyrus, c'était des billes de billard. Vrai, j'avais envie de m'en servir pour raccommoder des bas dessus, pour lui faire honte !

IVimo PEYRUS. Qu'ils diminuent dans l'eau bouillante? Pas du tout, pas du tout, ma chère madame Lecoq : ils gonflent, au con-

iraiie! l'onii honillantc lue la chrysalide, pauvre bête! et fond la gomme naturelle qui cull(> le fil, sans cela on ne pourrait pas dtnider la soie.

M""" LECOQ. Oh! il faut (jue ji' vous raconte... Vraiment, c'est à ne pas le croire, conmie ces petites hêtes s'aiment! Enfin, depuis deux jours, ils s'embrassent, mais de vrais baisers, là, comme des pei"sonnes. Enfin, vous me croirez si vous voulez, mais c'est au point i|ue j'ai été obligée de couvrir la cage du côté qui fait face au fourneau, parce <|ue Louison ne faisait que les regarder. (D'un air mystérierix) : Je suis sûre qu'avant un mois elle va pondre...

M*"" PEVRLS. Comment? Pondre? Louison? Je crains, chère madame, de m'ètre méprise sur le sens de vos parol(?s. Serait-il possible que cette jeune fdle, jusqu'à présent si pure et si chaste, eût tout à coup oublié ses devoirs? Pour moi, j'ai peine à le croire et, (baissant les yeux) à moins que vous n'ayez des raisons... des preuves... visibles... convaincantes... de... son état, je ne doute pas que vous n'ayez été abusée par des apparences trompeuses.

M""* LECOQ. Des apparences trompeuses? Oh ! pour ra, il n'y a pas de danger, jamais elle n'a fait un œuf clair. Maintenant, vous savez, les petits ne vicnnejit pas toujours bien : il y en a qui sont plus délicats (jue les autres; et puis, enfin, les accidents... Vous rappelez-vous, ce petit qui est tombé dans le fromage à la pie? Ah ! ça me fend le cœur quand j'y pense ! (Elle pleure.)

jyjme pEYRug, pleurant. Pauvre chère Madame, vous en êtes donc bien sûre?

M™" LECOQ. Comment, si j'en suis sûre I (Essuyant vimmcnt ses larmes et parlant avec une extrême volubilité.) Ah ! qu'on a bien raison de dire ([u'il ne faut s'en rap|)orter qu'à soi-même pour le soin des enfants! Car enfin, pauvres petits innocents! c'est comme des enfants, ces petits oiseaux à la mamelle. Il ne faut pas les perdre de vue une minute, si cm veut être sûr de les élever. Ah ! c'est une fameusi; Icc^on pour moi, allez !

C'est celte malhenreuse id(''e (pie j'ai eue d(^ suspendre le nid eu

146 ij;s i)Kux viuii.LES dames soludks.

haut de la cage, au lieu de le mettre au bas connue d'habitude. Car enfin, moi, j'avais cru bien faire en mettant le fromage à la pie au-dessous du nid, pour que les émanations fortifient les petits, n'est-ce pas? Est-ce que je pouvais mettre ça dans une soucoupe, pour que le mâle vienne patouiller là-dedans avec sou bec et ses pattes. et aller tout saligoter dans la cage? Est-ce que tout le monde à ma place n'aurait pas fait comme moi? Vous concevez bien qu'une fois tombé dans la tasse à café, le petit no pouvait pas sortir. Il sera tombé la tète la première dans le fromage.

jyjme pEYRus. Ah! oxcuscz-moi , chère madame, j'avais mal entendu : je croyais que vous me parliez de vos serins! Ah! par exemple, je ne sais vraiment où j'avais la tête! (Elle rit.) Excusezmoi, chère madame, n'est-ce pas? Mais vous savez que j'ai l'oreille un peu dure.

M"'" LECOQ. L'oseille aux œufs durs? Mais c'est très simple : vous épluchez votre oseille, vous la faites blanchir, vous la pilez, vous la passez à la petite passoire, vous la mettez dans une casserole avec beurre, bouquet garni et un jaune d'oeuf. Quand c'est cuit, vous posez dessus des quartiers d'œufs durs. Un peu de jus de rôti ou de poulet ne fait pas de mal. •

M""" PEYRUS. Oh ! je sais bien, chère madame, que vous avez l'esprit trop bien fait pour supposer que je veuille vous blesser. Allez ! je sais bien ce que c'est que les ennuis de bonnes, et feu M. Leooq (devant Dieu soit son il me), m'a donné plus d'un désagrément de ce côté-là. Mais ce qui est passé est passé : mal d'autrui n'est que songe, dit le proverbe, et ce proverbe a, ma foi, bien raison...

M'"® LECOQ. Dieu voit son .inie... Dieu voit sou âme... Sans doute : mais le passé, comme vous dites fort bien, le passé...

jyime PEYRUS. Qh ! si ! je vous assure que ça peut passer : j'en ai vu des exemples; moi-même... (Elle parle à l'oreille de M^^ Lecoq, qui n'entend pna toi mot, et qui fait de la tête des siqne.<; d' a foten liment.)

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