‹ Nouvelles et fantaisies humoristiquesChapitre 3 sur 92 · LE CANOT DE L AMI UAL O · texte numérisé non relu

LE CANOT DE L AMI UAL O

là : Us n'i'tniont pas du tout perçants ni brillant?; ils n'étaient ni gris, ni verts, ni noirs, ni bleus : deux antres, — telle est la seule comparaison <]ui jiuisse daniier une idée de la profondeur de ce regard.

Après qucdques minutes d'attente, nous vîmes arriver le commandant :

— Suis-je en retard? ilil-il.

Le capitaine de frég;ite tira sa montre et dit :

— Trois lieures juste

— Eb bien, embarquons.

Les matelots levèrent droit leurs avirons, le commandant et le capitaine de frégate s'assirent au fond; le cbirurgien, l'enseigne et le commissaire, à droite; mon ami, l'aspirant et moi, à gauche^ le patron se mit à la barre, on borda les avirons, et nous partîmes, glissant ou plutôt volant sur l'eau.

Le commandant, gros personnage à ligure massive et digne, âgé d'une cinquantaine d'années, absolument dépourvu d'idéal, paraissait être un de ces bommes « de service » admirables pour commander en sous-ordre, mais bors d'état de s'élever au-delà d'une certaine hauteur dans les circonstances difliciles.

Le canot tilait comme un trait le long de la jetée. La mer moutonnait, et plus nous avancions vers le large, plus le mouvement de l'embarcation s'accentuait.

— Eb bien! me dit mon ami, cxtmmences-tu ;t avoir le mal de mer?

— Pas du tout , je trouve au contraire ce balancement fort agréable, et si c'était toujours comme cela...

— Ce n'est pas toujours comme cela, me dit-il, et si tu n'as pas le cœur ferme, je crains que tu ne payes ton tribut lors({ue nous aurons débouqué.

— Débouqué? qu'est-ce que c'est que ça ? répondis-je en riant.

h LE CANOT DE L AMIRAL

— Dépassé l'extrémité do la jetée (lui nous ^niinitit oncun.' du vent et des lames du large.

Nous étions près de dépasser la jetée. Le commandant se retourna vers le patron, qui était debout, et lui dit :

— La mer est forte au large ?

— Oui, mon commandant, très forte : elle est mauvaise, mauvaise !

— Le capitaine de port m'a dit que nous allions danser. Il m'engageait même à ne pas partir, dit-il au capitaine de frégate; mais j'ai affaire à bord ce soir : il faut absolument que je finisse mon rapport sur...

— Un rapport ! répliqua le capitaine de frégate avec une nuance d'ironie et d'amertume. Ah! c'est différent!

Et il jeta un regard de supériorité sur son chef, puis leva la tête, examina un instant l'état du ciel, et ne dit plus mot.

Les flots grossissaient de minute en minute; nous avancions toujours à la rame; enfin nous allions dépasser l'extrémité de la jetée. Sur un signal du patron, les avirons furent rentrés, la voile s'éleva le long du mât et les matelots se croisèrent les bras.

— Mets ton paletot, leur dit le commandant.

Et tous se couvrirent de leur veste, se boutonnèrent et enfoncèrent leurs chapeaux sur leurs yeux.

Tous ces messieurs mirent leurs par-dessus et je m'apprêtais à faire comme eux, lorsque le canot fit un bond si violent de l'avant à l'arrière et se coucha en même temps si fort que je m'accrochai instinctivement au bras de mon ami.

Je reçus en menu; temps dans le dos un coup de mer dont une bonne quantité m'entra dans le collet, et j'entendis mon ami, qui s'était levé sans s'inquiéter de ma mésaventure, — ce qui me sur- [irit, — dire à mi-voix, en regardant au large :

— Ah ! mon Dieu !

Et il se rassit sans paraître seulement se souvenir que j'étais là

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