‹ Nouvelles et fantaisies humoristiquesChapitre 4 sur 92 · I.F. CANOT DK I. AMIR.VL · texte numérisé non relu

I.F. CANOT DK I. AMIR.VL

Le canoi, clum^'oant un peu do direction, lit un nouveau bond oiicure |tlus violent, et tVanoliissant une lame (|ui nie sembla haute de vini^'t ou Ironie pieds au moins, se trouva lancé au milieu d'une mer tellement |épouvantalile, (|ue toutes mes idées sur ce qu'on ap[ielle dans les livres une tempètt; firent place à un ëtouneniunt plus grand peut-être encore que ma terreur.

Rien dans mos sensations ni dans mes souvenirs passés ne me donnait le moindre terme de comparaison aucpiol je pusse même essayer de rapporter mes sensations pR'sentes. Il n'y a rien, ni dans le monde réel où j'avais vécu jusque-là, ni dans les descriptions ou les tableaux que j'avais vus, qui en donne une idée ; «t cette mer elle-même, cpie je venais de traverser pour venir d'Europe, ne ressemblait pas [)lus à ce (jue je voyais (|u'un brin d'herbe ne ressemble à un palmier.

Jamais coup de tbéàtrt< ne fut plus subit et i)lus ciïrayant que celui-là : en deu.\ bonds le canot nous avait fait sauter d'une sécurité entière à une mort certaine. Cinq minutes.

Personne ne disait mot. La tête enfoncée dans le collet, chacun s'accrochait de son mieux au banc ou au bordage.

Je promenai mon regard sur mes compagnons de voyage. Lo plus habile et le plus malveillant des observateurs n'aurait pu surprendre en eux un mouvement ou un pli de visage. J'interrogeais leurs physionomies avec l'angoisse allreuse, mais aussi avec la clairvoyance désespérée du condamne qui cherche à deviner son arrêt, et je ne découvrais rien de changé dans ces figures que si peu de temps auparavant je venais d'analyser avec tout U) calme du philosophe et toute Vaisance de riioiniiK! du monde.

Maintenant, jeté sans transition au milieu de celte épouvantable tem|)ête, lorsque je voyais ces montagnes d'eau s'élever, se gonfler, se ruer les unes contre les autres, s'cntre-détruire, disparaître en creusant un gouiïre, et de nouveau surgir encore, de plus en plus énormes, de plus en plus furieuses, je perdais par moments le sentiment de ma pro|>rc existenct.'. Toul(? idée de s.ilul. lie vie

8 LE CANOT DE l'aMIRAL.

même, était si absolument incompatible avec la position où nous nous trouvions , que si je n'avais pas vu devant mes yeux les visages calmes et pleins de vie de mes compagnons de voyage, je me serais cru fou.

Le commandant, sans se départir, au reste, du calme le plus parfait, se tourna à demi vers le patron en lui disant :

— Mollis un peu ; le canot fatigue beaucoup.

Le patron ne bougea pas.

— Eh bien, dit vivement le commandant, tu n'as pas entendu?

— Faites excuse, mon commandant, j'ai entendu.

Le commandant devint tout rouge, serra les poings et ouvrit la bouche pour parler : le patron continua :

— Si vous voulez, je vais mollir : mais je connais l'embarcation, et si je fais oa, nous chavirerons.

Puis il ajouta, mais du ton le plus tranquille, avec ces inflexions traînantes et cadencées de racc<mt breton :

— Faut-il mollir, mon commandant?

Et il changea de position, se disposant à appuyer sur la barre.

Le commandant prit un air de dignité offensée qui se dissipa presque aussitôt, et sa pose ne pouvant se prolonger qu'à la condition de réitérer l'ordre de mollir, il feignit de s'apercevoir que le troisième bouton de son paletot était défait, et il se mit, avec une affectation puérile, à le boutonner comme si le salut du canot avait dépendu de cette importante opération. Puis il se ramassa sur lui-même, enfonça sa casquette, rabattit son capuchon par-dessus.

Mais il ne réj)éla point son ordre au patron, et depuis cet instant on n'entendit plus sa voix et on ne vit plus son visage.

A ce moment le capitaine de frégate se dressa tout debout; et

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