‹ Nouvelles et fantaisies humoristiquesChapitre 33 sur 92 · I.ES MdICIIES |;',;J · texte numérisé non relu

I.ES MdICIIES |;',;J

i\v ce chœur «'leiiu'l dt- la vie el de la iiiorl sans lequel le chaos reni()lacerait la nature. Ahsorber incessaniiiient des particules de matière, les employer à sa vie, puis les rejeter dans le courant étemel pour les reprendre encore ; animer de sa vie éphcmèro l'espace qu'elle parcourt; aimer, se reproduire; être le parasite de certains aiiiinnux faute des(|uols elle ne pourrait vivre; à sou tour, nourrir des jiarasites attachés à ses lianes; servir de proie enfin à des animaux plus puissants qui ne peuvent vivre que de sa mort : n'est-ce pas là à peu près ce que fait l'homme ? <:'est aussi ce que fait la mouche, et voilà pourquoi la nature lui a donné place au soleil.

Outre ces attributions couuuunes à tous les êtres vivants, la mouche a son rôle spécial, qui consiste à recueillir en tous lieux , dès qu'elle est éliminée par la vie ou abandonnée par la mort, toute parcelle organisée dont le dépôt prolongé pourrait devenir nuisible. Tantôt elle absorbe directement des milliers d'immondices microscopiques, tantôt, s'introduisant par essaims innombrables sous la peau des animaux morts, elle y dépo.se des œufs que la fermentation fait éclore et qui donnent naissance à des légions de petits vers blancs : ce sont les asticots, larves voraces, qui ont bientôt dépouillé un squelette pour s'endormir ensuite chrysalides et se réveiller mouches parfaites, à moins toutefois qu'elles ne tombent entre les mains d'un pécheur à la ligne, car dans ce cas elles se métamorphosent en appât, et leur mort est aussi bête que le poisson qui se laisse prendre.

La mouche ne vit qu'une saison. Elle naît avec le printemps, et l'automne la voit mourir; elle ressemble à l'hirondelle : son apparition est le signal des beaux jours;' mais moins heureuse, le môme froid qui renvoie l'oiseau vers de nouveaux printemps la jette toute glacée aux bras de la mort. Dès que les feuilles tombent, dès que les gelées blanches commencent, surtout, les mouches meurent par ïnilliers; les rideaux, les chambranles des portes,

les bordures des glaces, sont constelles des corps de ces pauvres bûtes, accrocbées par une patti^ (>t ankylnsées dans l'angoisse de la dernière convulsion.

Car c'est ici le lieu de réfuter une erreur généralement répandue sur le sort final des mouches. Des personnes respectables vous diront gravement que les mouches, quand vient la froidure, se retirent dans le tuyau des cheminées, pour avoir chaud. C'est spécieux et séduisant : mais ne le croyez pas. Ce serait là pour ces pauvres bètes un triste expédient : car d'abord on ne fait pas de feu la nuit, et les mouches, passant du chaud au froid, périraient promptement de pleurésie; et puis on ne fait pas de feu dans toutes les cheminées, et celles où on n'en fait pas devraient être tapissées de mouches mortes, ce qui n'a pas lieu.

Il y a cependant quebpie chose de vrai au fond de l'idée que nous venons de contester : les mouches, en effet, se perpétuent par survivance de quelques individus qui , demeurant dans les appartements, dans les écuries, résistent au froid et se soutiennent jusqu'au printemps. On peut en eflet remarquer, si l'on y fait bien attention, qu'il y a toujours quelques mouches dans l'intérieur des maisons. Il est certain que si toutes les mouches sans exception périssaient à l'automne, la race en serait éteinte depuis longtemps. La mouche dépose ses oeufs dans le corps des animaux morts, car il faut que la larve, qui est Carnivore, trouve à manger aussitôt qu'elle éclôt : il faut qu'elle naisse au milieu de sa nourriture. Or, en supposant même que les mouches pondissent à l'automne , comme le froid les lue, la nouvelle génération ne naîtrait que [tour périr aux premiers froids : il faut donc qu'elles pondent au printemps, d'où la conséquence que les pondeuses no peuvent être que de vieilles mouches ayant traversé l'hiver.

Maintenant il y aurait bien une autre hypothèse, qui consisterait à supposer (ju'ellcs émigrent comme les oiseaux; mais ce n'est pas admissible, parce que. pendant l'été, il y a dos mouches dans les

tKS^MOLCIIl'S \:)i

pays les plus froids, ol t|ue ccrlainoincnt une inouclii' n'aurait |ias assez de forci' pour fain; des voyages ooiu[)aral)les à ceux que font les cailles et les liirondelles. Il y a d'ailleurs iim» raison qui écarte l'idée d'une émigration, c'est la mort en masse de pres(pi(! toutes les mouches : si ces insectes étaient émigrants, ils n'attendraient pas pour émigrer que le froid les eut décimes. La même raison montre <|ue les mouches ne font pas comme les p,i[)ill(ins, ((ui se réfugient dans des trous de mur oii ils s'engourdissent et d'où on les voit parfois sortir par les beaux jours d'hiver : si les mouches étaient des insectes hibernants comme le papillon, toutes hiverneraient.

Maintenant que nous savons d'où vient la mouche et où elle va, nous pouvons la décrire, car c'est le meilleur moyen de la [irésenler au lecteur. Mais (juoi! décrire une mouche! A quoi bon? et tout le monde n'en a-t-il pas vu ?

On les a vues, mais on ne les a pas regardées. Je vais donc vous apprendre ce que c'est qu'une mouche.

La mouche est un insecte. Ses deux ailes , composées d'un admirable réseau plus transparent que l'air et plus léger que le vent, lui valent de la part des naturalistes le vilain nom de névroptère, qui veut dire : « volatile dont les ailes ont des nervures ». Ces ailes sont en colle de poisson, mais de colle de poisson imperméable à la pluie, et d'une espèce qu'on ne trouve pas chez les épiciers. Elles ont, de plus que la colle de poisson du commerce, des reflets irisés qui sont très jolis.

Comme couleur, la mouche est un vraf caméléon : à l'ombre, elle paraît noire; au sob^l, elle paraît rousse; par un jour gris, elle est comme venlàtre et argentée : nous la tiendrons donc pour être d'un noir roussàtrc, ou d'un gris verdàtre, ou d'un jaune grisâtre. Cependant elle est le plus souvent gris foncé, awc barres d'argent; ces barre.s sont longitudinales, au nombre de quatre, rangées deux à deux, tri^s apparentes sur le corselet, faciles à suivre à travers les ailes, sur l'abdomen, quand le jour donne sur le dos de la mouche.

IJiS LES MOUCHES.

L'animal, comme tous les insectes, est étranglé en trois parties : la tète, le corselet et l'abdomen. La taille et le cou sont un fil noir à peine visible; le ventre est d'un gris foncé en dessus, jaunâtre en dessous, plus ou moins suivant l'âge, le sexe et le degré d'obésité de la béte; il est couvert de longs poils fort rudes, et forme (juatre anneaux, ou cinq, suivant que l'on compte ou non le derrière.

La tête est fort jolie. Elle se compose de deux gros yeux rouge carmin, entourés d'un cercle d'argent qui [tartage la tête par le milieu comme une ferronnière ; au milieu de cette ferronnière sont trois jolis petits plumets noirs d'un très bon goût et qui lui vont à ravir; le derrière de la tête est garni d'un taffetas ciré d'une finesse extrême, dont la surface lisse facilite les mouvements de la tête en même temps qu'elle préserve le collet des tacbes de graisse.

Une trompe en caoutchouc, munie d'une soupape à faire le vide, s'allonge ou se raccourcit suivant la circonstance. Cette trompe est l'indice des sentiments de la mouche : elle marque, comme la queue du chien, toutes les nuances de plaisir, de peine, d'inquiétude, de satisfaction, par lesquelles passe son propriétaire; tous tant que nous sommes, nous savons par expérience que dans lés temps orageux, qui agacent extraordinairement leurs nerfs, les mouches piquent plus fort que do coutume.

Au vol, la trompe est rentrée, parce qu'elle détruirait l'équilibre. La mouche se posc-t-elle, tant qu'elle est en marche, elle quête comme un chien de chasse, posant légèrement sa trompe, juste pour toucher le sol. A-t-elle trouvé un comestible, les coups se précipitent d'abord, puis la trompe s'élargit, s'applique sur l'objet à sucer, et la mouche, écartant les pattes, se couche à plat ventre et ne remue plus, buvant à longs traits le liquide invisible.

Enfin l'allongement de la trompe est un caractère constant de la syncope, de l'asphyxie par submersion, de l'empoisonnement. Elle est, avec la crispation dos |iattes. un des signes les plus certains de la mort.

LKS MOtClIKS. 159

La mouche a six pattes noires, composées de trois articulations prinoi[)ales, dont l.i dornièrc n'est qu'une s(^ric de petits coniels enibdités les uns dans les autres et terminés par une ventouse pneumatique et deux crochets qui lui permettent de marcher le ventre en l'air ou la tète en bas aussi facilement que nous sur nos pieds. De ces six pattes, les deux du milieu ne servent que de béquilles pour empt'cher l'équipage de verser; celles de derrière poussent la machine et enrayent dans les descentes; celles de devant explorent le terrain, tàtent les provisions qu'on rencontre, et agissent surtDUl dans li.'s montées.

Les pattes ont d'ailleurs d'autres usages que celui de la locomotion. Celles de devant servent à la toilette de la tète et du corselet, toilette qui se fait plusieurs fois par jour, comme nous verrons; comme instrument de gesticulation, elles servent à exprimer les idées folâtres, la satisfaction, une résolution arrêtée. Celles de derrière ont pour emploi le nettoyage des ailes, du corselet et de tout ce qui s'ensuit : lorsque la mouche, penchée en avant, les relève et semble les aiguiser l'une contre l'autre, c'est signe d'embarras et d'incertitude : de congestion cérébrale, même; car la mouche , connue on sait , est très sujette à l'apoplexie , et lorsque vous verrez une mouche aiguiser ses pattes de derrière avec frénésie, soyez sûr qu'elle est très inquiète ou très malade, à moins qu'elle ne médite un entrechat... ce qui lui arrive souvent, fur elle est folle de la danse.

Tels sont les caractères physiques de l'espèce. Au moral, la mouche est gaie, vive, alerte, capricieuse, imprévoyante, aventureuse, insouciante. Ne lui demandez pas les affections fidèles, les longs souvenirs, les sentiments profonds, la persévérance infatigable : mais si vous aimez ces joyeux bohémiens qui se lèvent le matin .sans savoir où ils coucheront le .soir; qui n'obéissent qu'à leur fantaisie, ne suivent ({ue leur penchant, n'aiment que le plaisir et font la nique à la misère; si le spectacle de la joie folle, des courses échevelées. des danses fn-nétlifues, de l'amour au vol,

a des cliarmcs pour votre cœur, observez les mouches, et vous verrez tout cela.

La mouche, du reste, a une qualité rare et précieuse : elle est d'une propreté exquise. A tout instant vous la verrez s'arrêter, se dresser ou se pencher, et se laver les pattes avec un soin tout particulier. Quand ses mains sont propres, elle lisse ses bandeaux, crêpe ses pompons, se décrasse le cou. Cela fait, elle se lave les pieds, puis s'essuie les ailes en dessus, en dessous, et se brosse le ventre de tous côtés. Cette toilette, elle la recommence plusieurs fois par jour : elle est indispensable pour maintenir à la surface du corps ce poli qui lui permet de glisser dans l'air ; de plus, pour une si petite bête , quelques grains de poussière de plus ou de moins à porter sont une grosse affaire, surtout lorsqu'on s'envole; enfin la mouche respirant par des trachées qui sont des tuyaux posés sous la peau et communiquant au dehors par des prises d'air plus fines qu'une pointe d'épingle, il suffirait de l'obstruction d'un certain nombre de ces ouvertures pour asphyxier l'animal. Ainsi la propreté est une affaire de liberté, de santé, de vie, pour la mouche; et la mouche se lave, comme l'oiseau se lave, comme l'hippopotame se lave, comme le cochon lui-même se lave : il n'y a que deux animaux qui résistent à cette loi universelle de la propreté : l'un qui ne se lave jamais, c'est le singe; l'autre qui ne se lave pas toujours, c'est l'homme.

Comme tout ce qui vit dans cette vallée de larmes, la mouche a ses chagrins et ses malheurs. Mille ennemis béants la poursuivent et l'épient : les oiseaux, les araignées, les lézards, les crapauds, les grenouilles, les couleuvres, lui font une guerre implacable.

Avez-vous jamais vu une araignée chassant aux mouches? C'est curieux , mais c'est vraiment horrible ; (>t si les acteurs de ce drame pouvaient pour un moment prendre des proportions gigantesques , s'il nous était donné de voir l'araignée telle qu'elle apparaît <à la mouche , nous n'aurions même pas le courage de porter stvours à la victime

us MOMIIKS. 161

Vttyez l:i paiiMV folk-! Elle vole s;ins regarder on cllt' \a; ollo lornbe dans une loile, so débat : mais ses efforts ne font que l'attacher davaiila;;e. Dans ses souhresauis conviilsif*;, elle ébranle la loile au niilieu de lar|iiellc se tient le monstre. Dès que celui-ci a compris, aux secousses de son filet, que la mouche est bien prise, il se pn'cipite sur elle, la saisit entre ses pattes, et alors, comme un bourreau soigneux, l'enlace dans des milliers de fils invisibles. La pauvre mouche veut en vain se débattre : peu à pou ses mouvements s'arrêtent, et bientôt, emmaillotée dans une poche étroite, elle est emportée, suspendue à un fil, par l'araignée, qui la tue d'un coup de dent sur l'épaule et qui hit dévore ensuite les entrailles.

J'ai vu une petite espèce d'araignée de muraille prendre les moucherons d'une manière vraiment surprenante. Le long d'un mur perpendiculaire, elle attache un fil à (|uelqucs pouces audessus du moucheron, elle se recule ou s'avance horizontalement à une certaine distance du point d'attache, et puis se laisse tomber en décrivant un arc de cercle. Pres(jue toujours elle atteint l'insecte, soit par elle-même, soit avec son fil, qui fauche tout l'espace parcouru. Je puis certifier ce fait pour l'avoir vu répéter plus de dix fois de suite par la même araignée. Les autres animaux, du moins, ne font pas souffrir la mouche : les oiseaux la prennent au vol; les reptiles, <{uand elle est posée. Rien de plus curieux, par exemple, (jue de voir un lézard se jeter sur une mouche : il court tout simplement dessus, mais si vite <iu'elle n'a pas le temps de s'envoler.

Et cependant ce ne sont pas là ses enm.'mis les plus redoutables. L'hunmie, qui l'écrase ou l'empoisonne, l'écolier, (jui la torture, sont pour la mouche une menace perpétuelle. Une jointure de porte que le vent pousse, une fenêtre, un livre «ju'on ferme, un chandelier qu'on pose, une chaise qui se renverse, deviennent autant de machines meurtrières où la mouche est écrasée, aplatie, anéantie Que de fois, en ouvrant un vénérable bouquin, j'ai

162 LES MOICHES

trouvé de pauvres mouches réduites à l'étal de silhouettes, et que la main distraite d'un savant des temps passés avaient insérées pour des siècles dans le texte d'un ouvrage inconnu ! Une, entre autres, aplatie entre le recto et le verso d'une dissertation sur le respect dû aux morts, attendait, depuis deux siècles peut-être, qu'une main pieuse vînt lui donner les honneurs de la sépulture.

D'autres périssent par le feu. Une lumière les attire, elles y volent, s'en approchent, s'en approchent; et puis on entend : « poutT! » C'est la mouche qui tombe toute rôtie dans la chandelle ou dans la bougie; là elle brûle à petit feu, avec une flamme bleuâtre, en faisant au luminaire cette fistule ruineuse qu'on appelle « un voleur », et qu'on se hâte d'arrêter en extrayant le cadavre. Le lendemain on retrouve la mouche dans la bobèche, sous la forme d'une dragée de suif ou de stéarine. Heureuse encore si elle meurt tout d'un coup, car quelquefois elle se brûle seulement les ailes et les pattes, tombe mutilée, se traîne sous un meuble, et y périt lentement de regret, de honte et de misère.

Elle tombe aussi dans l'huile. Là sa mort est prompte : comme elle respire par des trous percés le long du ventre et qu'on nomme des trachées, elle est asphyxiée promptement par l'huile qui bouche ces conduits.

Enfin il s'en noie des quantités dans tous les vases et dans tous les liquides possibles. Elles nagent parfaitement, mais ne peuvent pas aborder : une force mystérieuse, infiniment petite par ellemême mais irrésistible pour la mouche, les repousse sans cesse du bord. Cette agonie cruelle dure plus d'un quart-d'heure, jusqu'à ce que les globules d'air (jui adhéraient au corps de la pauvre bête soient dissous ou détachés : alors tous les mouvements se ralentissent, la trompe s'allonge, les pattes se détendent un moment, puis se crispent, et tout est fini.

Je ne manque jamais, quand le liquide est propre et le vase décent, de tendre un objet quelconque à la noyée : c'est plaisir de la voir s'agripper à la perche comme un vrai noyé, grimper au

filiis li;iul. se i.c»'.uui'i", s'(.'Sbii\' r i l'Ili'.lnr nu iiniiiii'iii .1 |uriiilir son vol

S.'iiis doute ce pelit iiist;iiil di j\'llexioii est coiisiicic |»ar la inuiiolie à st> cit'iiiaïulrr coimiiciit racciileiil a pu lui arriscr. Pour ce qui est do s'on être tirée, si clic est libre j)Pns(îusc, elle se dit <|u'ello y t'si [larveiuit! f^T.ice à son adresse et à son éncrj,'ie, en luttant couraucusonient jus(|u'à ce (|u'une chance de salut se présentât; si elle est religieuse, elle remercie piui'uienl et simplement la IM'ovidence, car, connue elle n'a [las j^'rand'cervelle, étant une toîile [lelite liète, elle ne prend pas garde que cette Providence qui l'a tirée de l'eau est la même qui l'y a jetée, et parlant quilt^^ A dire vrai, il me serait plus agréable (|u'e||(; me remerciât tout simplement, sans aller chercher midi à ([uatorze heures, parc(^ qu'en déllnitivc je crois bien que e'(;st moi (|ui l'ai sauvée. Mais elle n'eu sait pas [dus : que voulez- vous? une

mouche on ne peut pas lui en vouloir. Elle s'envole, sans

mèn\e me dire merci. Et je ne la. reliens pas ; et je me dis, à mesure (|u'elle s'élt've et disparaît dans le bleu du ciel, que les ingrats ont beau faire, l'ingratitude coûte plus cher que la reconnaissance.

Quelquefois la mouche tombée à l'eau est dans un état syncopal ujquiétant. Il faut alors mettre la mouche dans de la cendre chaude, ou bien au soleil sur du bois vermoulu bien sec, ou dans de la poussière, enfin dans tout ce (jui peut pom[ier l'humidité. Vous la verre/ bientôt remuer une patte, puis l'autre, [luis allonger et retirer sa trompe; regarder à droite <à gauche; puis essayer de se relever, retomber, se relever encore, et enfin S(i remettre sur pied. La paralysie momentanée d(îs m(;nd)res post('!rieurs ou antérieurs, si fréquente chez les insectes, se manifeste souvent alors, et tandis que deux poires de fiattes fonctionnent régulièrement, on en voit une ou deux qui restent cris()ées ou étendues connue en catalep.sie. Quelquefois la simple chaleur de l'haleine , soufflée dans les deux mains fermées, sullit |)our ranimer la malade.

TJne mouche est bien peu de chose, mais le cœur ih- riionnnt; est grand, et il ;i une place pour la joie intiorenle qu'on l'qironxe

164 LKS MOrCHES.

.î voir ainsi revenir ;i la vie un être dont l'existence si courte est si pleine de périls et de malheurs.

Mais de tous les mauvais génies acliarnés à sa perte, la mouche n'en a pas de plus redoutable que l'écolier. Il n'est pas de supplice raffiné, il n'est pas de V(>xation ridicule, qu'il ne lui fasse subir. L'écolier passera des heures à épier une malheureuse mouche. A force de la faire enlever, il parvient à la lasser : elle se pose de plus en plus fréquemment, enfin elle est prise. Le tendre enfant va devenir alors un Néron; un Domitien, pour mieux dire. Il lui arrachera les ailes, et se réjouira de la voir bondir comme une sauterelle, tout ahurie de ne plus sentir sur son dos le poids accoutumé, et s'évcrtuant à chercher un équilibre nouveau. Ou bien il lui collera sur le dos une oie en papier blanc découpé, et la mouche, sautillant et trébuchant sous ce poids insolite, imprimera à ce simulacre de palmipède les allures les plus réjouissantes. D'autres fois, sans lui arracher les ailes, on lui colle au derrière un flocon de laine ou de coton, et la mouche s'envole en traçant dans l'espace l'orbe lumineux d'une comète. Si l'on a un canif dont les ressorts soient bien élastiques, on maintient la mouche sous la lame, qu'on fait tomber, et qui décapite la mouche. D'autres fois encore, on lui arrache la tète, qu'on écrase dans un pli de papier, et la liqueur rouge contenue dans les yeux imprime sur le papier des dessins symétriques ; on appelle cela « faire des arabesques ». Enfin on va jusqu'à lui arracher les pattes, en lui laissant les ailes, qu'on arrache à leur tour, et on la laisse mourir à l'étal de torse antique.

Les jeunes filles, qui sont douces et gracieuses autant qu'espiègles, leur font une jolie malice, innocente comme les coupables qui la commettent : elle consiste à peindre la mouche en bleu de ciel, ou en blanc, ou en vert, ou en écarlate, et à la lâcher. Si ce travestissement forcé n'avait pas l'inconvénient de troubler les relations des mouches entre elles en les rendant méconnaissables aux yeux de leurs proches, on ne pourrait pas se montrer bien sévère pour une fantaisie qui n'a rien de cruel.

LES MOICIIKS. M").")

Il est bon de reiii;irt|uor (Jik- raiii|mt;itiuii do la lèlc n'ciilraîiii' [las chez la mouche de j^'raiids désordres. Lue fuis (jiio c'est fait, elle n'y pense plus, el continue à voler quehiuefois des heures entières avant que la nnirt vieiuie la saisir.

Un de mes passe-tem|)s, lorsque j'étais enfant, était d(!},'réer une coquille de noix en vaisseau à trois ponts (jue je faisais voguer sur une cuvette et que j'armais d'un éipiipape de mouches auxquelles j'avais collé les ailes. Ces matelots improvist's, n'ayant pas le pied marin, grimpant sans cesse aux cordages, montant aux mâts, se promenant sur les bords étroits du vaisseau, tombaient à l'eau dix fois par minute. La navigation se terminait toujours par une violente tein[»ète que je souillais à pleins poumons sur mon océan en miniature; et (juand j'avais assez ballotté mes infortunés navigateurs, d'un dernier cou[) de vent je faisais sombrer le vaisseau et je semais sur l'eau des épaves où les naufragés venaient s'accrocher convulsivement. C'était émouvant et, et en petit, cela me donnait une idée du naufrage de la Méduse.

Quelquefois cependant la clémence se fait jour dans le cœur de l'écolier. Alors , au lieu de la peine capitale ((u'on la supposait avoir encourue , on se contente de faire subir à la mouche un emprisonnement plus ou moins sévère, plus ou moins prolongé : tantôt on la met en cage, tantôt à Vabbaye.

La cage se fait de deux rondelles de bouchon (|u'on a[)plii|ue l'une sur l'autre et qu'on tra\ersc tout à l'entour d'un rang de longues épingles, assez rapprochées pour que la mouche ne puisse pas passer entre deux barreaux. Lorsque toutes les épingles sont (ilacées, on éloigne les deux rondelles, et on a alors une jolie cage cylindrique à barreaux brillants et argentés, appuyée sur les tètes d'épingle, qui servent de supports, et ornée en haut d'une rangée de ftointes qui figurent le fer de lance des grilles. On n'a qu'à tirer une t'pingle pour introduire les prisomiiers, qu'on voit bientôt tendre les pattes et demander grâce à lraver< les barreaux de leur prison

Vabbaye est une prison plus vaste, qu'on prati(|ue dans les vieilles tapisseries sur châssis. Lorsfju'un lambeau de tapisserie laisse la toile à découvert, ce treillage devient une grille derrière ' laquelle on fait entrer les mouches en écartant un des fds : on a alors le plaisir de les voir passer leur tète par tous les petits carreaux et s'efforcer en vain de s'échapper.

La durée de ces deux genres de peine n'est lixée nar aucune loi : le caprice seul la mesure. Tout ce qu'on peut dire, c'est (jue la cage est une peine aÛlictive et infamante qui suppose un crime grave, tandis que l'abbaye n'est qu'une détention correctionnelle ou disciplinaire; on pourrait même, lors({a'elle est prononcée par les petites filles, la considérer comme un simpfe établissement de repenties, oii on enferme les mouches véhémentement soupçonnées de légèretés de conduite.

Quoi qu'il en soit ces deux peines se terminent toujours par une mise en hberté quand ce n'est pas par une évasion ; généralement les prisonnières sont bien traitées, et on se plaît à adoucir leur captivité en leur fournissant une ample provision de sucreries et de friandises de toute sorte.

Tel est le tableau des infortunes de la mouche. Qu'a-t-elle fait pour les mériter? Rien. Mais elle est faible, elle n'a pas de venin, elle n'inspire [)as ce dégoût qui sauve la vie à tant d'insectes méchant^s ou nuisibles, et puis... et puis elle vit trop près de l'homme. Ses seuls défauts sont une curiosité indiscrète et une opiniiàtreté agaçante. Encore, le plus souvent, la mouche qu'on croit opiniâtre , qui veut à toute force se poser , est tout simplement fatiguée, et plus on la chasse, plus, la fatiguant, on lui rend le repos nécessaire.

La mouche, il faut bien le dire, a des vengeances terribles. Sa piqûre, lorsqu'elle s'est posée sur un animal mort du charbon, peut inoculer à l'honnue celte affreuse maladie. Lorsqu'elle s'(;st posée sur un animal en putréfaction, elle peut, en piquant l'homme, lui donner la pustule maligne.

tes Morciiiis.

Sous fonni" df immchr du malin. l'Ilo est li' [>liis cruel hourrt\nn que le dormeur ;iit i\ redouter. Les autres insectes, du moins, ne pitiuent |)as toujours; et puis, ce qu'ils attaquent, ce n'est pas le sommeil brutal, bestial, le souuiieil sans rêves et sans charme. La mouche du matin, elle, commence! son œuvre aux premières lueurs du jour, a ce moment où une somnolence vaporeuse et pleine d»; rêves succède par dc;,'n''s à l't'pais eni^ourdissement de la nuit; ou l'on se sent à la fois dormir et renaître à la vie : sensation délicieuse, qu'un demi-réveil va bientôt compléter. Déjà les vitres s'illuminent, déjà les bruits du monde deviennent plus répétés; le cocj chante, le pigeon roucoule, la nature s'éveille; sans la voir, on sent la lumière... Moment délicieux!

Prenez garde, j)oète endormi ! Entendez-vous ce bourdonnement éloigné, si faible, qu'on entend à peine d'où il viimt? Attendez : je voilà plus fort; il s'approche et retentit près de vous.

C'est la MOUCHE du m.vtin !

Le premier rayon du soleil l'a réveillée sur la vitre oii elle dormait. Elli' a faim : elle vient déjeuner à vos dépens.

Le dormeur cherche d'abord à se faire illusion : il ferme les yeux de plus belle, n'entend plus rien, et espère.

Vain espoir : la v(jilà revenue

Cette f(jis, on sent distinctement la fraîcheur de l'air agile par le battement île ses ailes. On s'inquiète, le cœur palpite...

Elle se pose sur la paupière fermée.

C'est le commencement de la guerre. Guerre fatale, guerre im- |ilacable, oii une opiniâtreté invincible Iriomjihera de toutes les ruses du dormeur. La mouche a juré de déjeuner : elle déjeunera, ou vous la tuerez.

Elle se pose sur l'œil; on cligne : elle s'envole.

Elle revient et tombe sur le front ; on plisse le front ; elle s'envole.

Un moment se passe, et le dormeur espère.

Mais un chatouillement insupportable, au coin do la bouche, l'avertit de la présence de son iruiemii'. Il fait uiuî grimace hornble : la mouche s'en vol»'.

KiS LES MOLCHES.

L'iic seconde après, elle (;sl posée sur les lèvres; on pince les lèvres : elle s'envole.

Alors, ne sachant plus ou se reposer, elle aperçoit au milieu du visage un corps saillant, pourvu de deux grottes ombreuses d'où s'échappe un courant d'air chaud : c'est son affaire, elle y vole, s'y introduit, et alors le malheureux dormeur, exaspéré par un nouveau chatouillement plus insupportable que tous les autres, se donne un grand soufflet sur le nez, et décidé à ne pas se lever non plus qu'à s'éveiller tout à fait, se couvre la tète d'un mouchoir, ne laissant (ju'un tuyau étroit pour respirer.

Dès ce moment tout semble aller à souhait pour le malheureux qui défend son sommeil. La mouche revient, se pose sur le mouchoir, tàte partout en silence et paraît tout à fait déroutée; bientôt même on ne l'entend plus, et le dormeur, bénissant le succès de sa ruse, ferme les yeux et s'abandonne sur l'oreiller...

Un moment !

Comme un habile limier, la mouche a bientôt reconnu son terrain : guidée par son odorat et par les courants d'air chaud qui s'échappent des narines, elle se glisse sous le mouchoir, parcourt le souterrain, et tombe à l'improviste, pour la seconde fois, dans la narine du dormeur.

Vous comprenez qu'il ne reste plus au malheureux qu'à s'éveiller. C'est ce (ju'il faut faire.

Je ne connais que deux moyens de se défendre de la mouche du matin : la tuer, expédient désastreux qui vous réveille tout à fait; ou mieux, avoir soin, surtout quand le lit est très éclairé par les fenêtres, ne ne pas laisser pénétrer le jour dans la chambre : les mouches restent alors tranquilles jusqu'à ce qu'on ouvre les volets.

On sait combien, dans certaines circonstances de la vie, les détails accessoires prennent d'importance, au point de devenir <]uel-

.Ks >i(tri:iiKS.

f|iiefois UiiiUî la scèiiL'. Je me rappelle avuir vu trois forçats évadés, i|iii dans uiu' lutte à main ariiK't' avaient tué un j^fendarnie et étaient tombés eux-mêmes blessés à mort. Je n'oublierai jamais les détails de celte scène : un corps de garde de poltrons armés jusqu'aux dents, rt'unis en iiatailion pour garder trois moribonds cl m'accueillant avec des ligures de l'autre monde; des gendarmes, le sabre nu, montant la garde dans une salle basse où le juge d'instruction, penclié sur l'un de ces liandils, recueillait de ces lèvres bleuies par la mort un dernier mensonge et un dernier blas[>hème. Ce forçat était d'une taille gigantesque; la balle d'un gendarme lui était entrée par l'épaule pour aller se loger dans les reins. Il était couclié, baletant, le ventre énorme, et le corps couvert d'un drap blanc : sur ce drap venaient se poser des moucbes, qui semblaient le traiter déjà comme un cadavre et cberchaient à se repaître du sang qu'elles devinaient à l'odeur. Ces mouches, je les vois encore, et toutes les fois (jue je pense à ce hideux tableau il me semble entendre leur bourdonnement sinistre.

C'est ainsi que ce petit animal se trouve mêlé à toutes les sensations de notre vie, de même que le cri d'un oiseau, le hurlf>ment d'un chien, les notes d'un air, deviennent pour nous des souvenirs ou des présages.

Par rapport à nous, la mouche sert à exercer notre patience, d'abord, et ensuite, à développer chez les enfants l'esprit d'observation; pour le penseur elle peut devenir un sujet d'observations utiles. Sa grâce et sa faiblesse , en inspirant à quelques bons cœurs un peu d'intérêt, y réchauffent le feu sacré de cet amour universel pour les animaux, qui est une des formes de la charité.

Je dois ici, pour être complet, signaler une des maladies les plus redoutables de l'espèce. Toutes les mouches, en effet, ne meurent pas de froid : quelques-unes, surtout les sanguines, se cantonnent dans quelque pièce exposée au midi, et réussissent à gagner quelques semaines d'existence, s'engourdissant la nuit et se

réveillant vors dix uu onze hcuros du matin, quand le soleil est dans sa force : c'est même parmi celles-là que se recrutent ces survivantes qui, ainsi qu'C nous l'avons dit plus haut, sont destinées à perpétuer l'espèce.

Parmi celles - là , un certain nombre meurent d'une affreuse maladie que les vétérinaires nomment le gras- fondu. On les trouve aplaties sur le ventre, au milieu d'une espèce de tache de suif; les anneaux de l'abdomen sont écartés et laissent paraître un cercle d'une substance blanchâtre : on dirait que la graisse a fait explosion. C'est le gras- fondu. Les savants (1), il est vrai, prétendent que cette horrible maladie est causée par un parasite végétal qu'ils appellent fungus Empusa : il est évident que ces savants, dont les travaux sont postérieurs aux miens, ont mal lu (à cause de ma mauvaise écriture, sans doute), et ont copié « empusa fungus », là où j'avais écrit « gras-fondu ». La méprise, du reste, est bien excusable de la part d'un étranger.

J'ai dit que la mouclie a des parasites. Vous trouverez en effet souvent des mouches qui portent jusqu',à quatre poux attaches à leurs flancs. Ces poux sont rouges, ronds, gros comme une tête d'aiguille, et se placent ordinairement à mi-corps, entre les ailes ejl les pattes.

Un parasite effroyable, mais heureusement fort rare, c'est le Scorpio mus car util , espèce de crustacé armé de deux longues pinces de crabe, à l'aide desquelles il s'accroche à la mouche, qu'il é|)uise bientôt. Je n'en ai pu observer qu'un exemple : c'était à l'arrière-saison, dans une chambre nue et fermée où il n'y avait que trois mouches. J'arrachai le monstre et le déposai sur un couvercle en porcelaine : deux minutes après, il avait trouvé le moyen de ressaisir sa victime, sans que j'aie pu comprendre comment un

(1) Voyez H. Th. Huxley, de la Société royale tic Londres; l'Origine de la vie, discours présideiitiel au Congrès de l'Association britannique réuni à Liverpool.

Li:S MOKIIKS 171

niiiiiial .•iii>si Imml, t'i (l<''[)(iiir\u d'îiiles, a\ail (iii s'a|i|H(i(li('r ass(V, ia|>idi'iiK'iil il'uiK' iiiniu'he pour s'\ accroclior.

Il iiniis ri'Sto iiiaiutonanlà donner la classilication des ditlV-nMilcs t'Sjièces de inoiiclK'S.

La mouche se divisu en cinq espèces; quelques savants disent six, mais ils nim|itent le moucheron : il no s'ajiit que de s'entendre.

\"' espèce. Mouche nilfuiire, ou Mouche des écoliers. (l'est celle que nous avons décrite [dus haut comme t\|je du,i(enre : nous ne reviendrons pas sur ses caractères. J'en décrirais bien l'anatoniie, mais je ne la connais pas. Je dois seulement ajouter ({u'elle présente, comme tous les animaux domestiijues, une inlinie variété de lempr-raments. Les principaux de ces tempéraments sont : le neneux, le mélancoli([ue, le lympliatique et le sanguin.

La mouche nerteuse est haute sur pattes, a le corj)s noir et sec. et les ailes t''le\ées et divergentes; peu ou point de poil au ventre.

La mélancolique est d'un gris plus terne, a les ailes serrées, les pattes crispées et, ce qui est surtout caractéristique, le ventre sec comme un parchemin et transpanmt comnit; une lanterne : on voit à tra\ers le tuhe intestinal. Les poils manquent conqilètement.

La lymphatique est longue, grasse, lourde; ses pattes sont écartées; son ventre, tout gonflé de graisse, traîne hahituellement; ses barres d'argent sont très apparentes, son poil abondant et serré.

La mouche sanguine tient le milieu entre la nerveuse et la lympliatique : on la nîconnaît à sa vivacité inquif'te.

2*' espèce. Mouche mélalUquo. ou Mouche d' acier. Deux fois grosse comme la première. Tout le corps est d'un magnifique bleu d'acier bruni; les pattes sont de la même nuance. Elle rappelle vaguement certaines plumes de fer de fabrication anglaise. Elle est extraonlinairement velue, et douée d'une force h(!rculéerine. Son bourdonnement suffit pour réveiller un bujuf. Elle est très carnassière ; aussi les gens qui n'ont pas étudié ra|)pellent-ils, dans leur naïve ignorance : « mouche à viande '»

3^ espèce. Mouche dorée, ou Reine des mouches. Le corps un peu plus petit que la mouche ordinaire; plus busquée dans ses formes et plus rapide encore dans ses mouvements. Sa couleur ne peut se décrire : on peut la comparer, mais non pas la définir : c'est tout au plus si un de ces merveilleux cristaux que produisent le cuivre ou le bismuth peut en donner une idée. C'est de l'or qui a des ailes. Elle ne se pose jamais et ne se nourrit que de parfum de roses, et de charognes. S'en défier, car c'est elle qui donne la pustule maligne.

4** espèce. Mouche verte ou Follette. Un peu plus longue et un peu plus verte que la mouche dorée. Belle mouche. Bonne mouche; elle est inoflensive et d'un caractère aimable, quoiqu'elle, manque un peu de distinction.

0* espèce. Mouche des lieux, ou Stercoraire. Noire, triste, sale,

maigre, étroite, sèche. Son intelligence est faible, ses mouvements sont rares et difficiles; elle ne vole cpie quand elle se sent mouillée. Elle vit en troupes innombrables, l'une portant l'autre, dans les anfractuosités des bornes municipales; elle ne quitte jamais le coin qu'elle s'est choisi, et meurt là où elle est née ; elle fuit le soleil et se passe de chaleur; aussi résiste-t-elle aux hivers les plus rigoureux. Cette espèce tend à disparaître depuis quelques temps de Paris : le balai et le chlore des cantonniers de la salubrité auront bientôt anéanti l'espèce.

Voilà ce que j'avais à dire des mouches. J'ose croire que nul auteur n'a autant approfondi cet intéressant sujet. Je voudrais de tout mon cœur que ce modeste essai pût sauver la vie à quelquesunes des petites bètes que je défends. Mais — et ceci n'est peutêtre pas très poli ni très adroit de ma part — je crains d'avoir mal choisi mon public, car il n'y a que des gobe-mouches comme moi pour lire de pareilles sornettes.

i.K (H \r \ II» iJi.ANr

Cela s'est passe le i'-i juin \H',](j, et on en parle encore.

C'est en eiïet l'événement le plus inouï dont les fastes rie Rodez aient conservé le souvenir, et coninio je suppose (pie vous ne connaissez pas cette étrange et eiïrayante histoire, je vais vous la raconter.

Amans Carcanague , honnête et habile tailleur de la rue du Touat, était, comme beaucoup d'entre nous, un homme déclassé : et le pis, c'est que ce n'était pas chez lui l'elTot des caprices de la fortune, mais la faute de sa constitution.

La nature, en le mettant au monde, avait évidemment commis ou une erreur ou une vilenie, soit qu'elle se fût trompée en ajustant ensemble une âme et un corps de calibres différents, soit que, voulant à toute force utiliser une âme et un corps dcpareilh's dont elle ne savait que faire, elle eût eu l'indélicatesse de fourrer l'une dans l'autre, en disant, comme les mauvais ouvriers : « Ma foi, tant pis ! »

Et c'est ainsi (ju'Amans Carcanague, bien que destiné de toute éternité à vivre dans le corps d'un tailleur, naquit avec l'âme d'un gymnaste.

Deu.v mille ans plus tôt, il se serait appelé Karkanagos, et la Grèce en délire l'eût vu, le front ceint des couronnes olympiques, parcourir en triomphateur la glorieuse arène, au milieu des tourbillons d'une noble poussière et des acclamations des peuples.

174 LE CRAl'AlU IILANC.

Mais il étnit né trop tard, et il lirait l'aiguille, la tète basse, l'échiné courbéo et les jambes en croix.

Dire ce qui s'agitait de rêves athléti({ues dans cette petite tête de tailleur serait chose impossible. A ses yeux l'homme se résumait tout entier dans le muscle et, pour le juger, il ne regardait pas au visage mais aux biceps. Il ne |)assait pas une baraque d'hercules qu'il ne s'en fît le spectateur infatigable. Il assistait à toutes les représentations tant qu'il y en avait, et ne se possédait plus lors({u'un de ces « messieurs hercules », comme il les a[>[»elait respectueusement, daignait accepter une bouteille de vin de Marcillac et trinquer a\ec lui de cette main formidable qui soulevait des « poids de cinquante » aussi facilement que lui son aiguille.

Amans Carcanague était resté garçon : il avait compris que ses goûts n'étaient pas compatibles avec les nécessités douceâtres mais inflexibles d'un petit ménage de marchand.

Il avait payé son tribut à l'amour, comme nous tous. Dans cette conjoncture mémorable de sa vie, s'il n'avait suivi que le penchant de son cœur, il serait allé tout droit à la tente d'une jeune « Polonaise invincible, âgée de dix-huit ans », qui, habillée en hussard, faisait assaut avec le premier venu, soit au fleuret soit à l'espadon : mais il n'avait pas osé, et il avait déposé ses hommages aux pieds d'une Alsacienne de quarante-cinq ans, rousse et édentée, qui avalait de l'huile bouillante et du plomb fondu, et qui se faisait casser des pierres de taille sur le ventre. Après avoir accepté, non sans un pudique embarras, un grand nond)rc de petits verres, sa langue s'était déliée et elle avait laissé écha{)per le secret de son cœur : elle l'aimait, mais elle avait promis à sa mère mourante de n'épouser qu'un « artiste ». Sur quoi elle pleura, Carcanague aussi, et l'alTaire ne put pas s'arranger.

Quoique jeune encore, Carcanague s'organisa tout de suite pour l'âge mûr : il quitta sa pension, prit une bonne et fit son ménage chez lui. C'est dans cette situation paisible, au milieu des douceurs d'une s.inté florissant»' et d'un cummerce friict\ii'ii\ . ijne \iiit

i.H CRAj'Aiit hi.vm; 175

l'clater la catastni|ilii' i|ui l'.iillit lui rnùtiT l.i vn' ri ijni |m'iuI;iiiI quelques heures liut dan» rc|iniivaiiti' la |il;ioi(l(' r'.i[iital(' du Ronerj,'ue.

Carcanague habitait rue du Touat, \is-;i-vis de la ruelle qui mène à la place du Cliai)itre, uu logement de deux pièces au premier étage, ayant chacune une [)orle sur le palier et communiquant entre elles par une porte vitn'e garnie d'un rideau. I.a première pièce, donnant sur la cour, servait de cuisine et de chambre pour la bonne; dans la seconde, qui donnait sur la rue, le maître avait son lit et son banc.

On a souvent remarqué (pie les grands événements sont précédés de certains signes précurseurs. Sans contester la valeur de cette observation, notre histoire [lourrait servir à montrer que cela n'arrive pas toujours, car tout paraissait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles , rue du Touat , à Rodez , le 25 juin 1836, à huit heures trente-sept minutes du soir, lorsqu'un cri horrible partit de l'intérieur de la maison Carcanaguc , et qu'une femme échevelée et folle de terreur, dégringolant du haut en bas de l'escalier, traversa la rue comme un trait, vint tomber de tout son poids sur le sieur Cuoc, gendarme en retraite, assis devant sa porte, et le fit tomber « les quatre fers en l'air », ainsi que plus tard ce gendarme se plaisait à le répéter.

Cette femme était Mariette, servante de Carcanague.

Pendant que le gendarme en retraite essayait de se remettre sur ses pieds, la femme, en proie à une crise de nerfs, se débattait sans qu'on pût la relever; et tandis que des âmes charitables s'empressaient autour d'elle, un rassemblement se formait, puis la foule commençait à grossir; et deux ou trois cents personnes, se bousculant, se haussant sur la pointe des pieds et tondant le cou, se ré[iétaient l'une à l'autre : « Ou'cs aco? »

On arrivait à la maiscui de (larcanaguc par trois côtés : du côté

de la place du Chapitre, du cùté de lii place de la Prélecture et du côté de la place do la Cité : devant, à droite et à gauche.

Or il advint que dans la foule à gauche, ceux du premier rang, voyant que la servante de Carcanague s'était précipitée sur Cuoc et l'avait renversé, crurent que la servante assassinait le gendarme et le dirent à ceux qui étaient derrière eux.

Dans la foule à droite, ayant vu le gendarme renversé près de la servante étendue, on pensa que le gendarme venait d'assassiner la servante.

Enfin, dans la foule de devant, en estima que le gendarme et la servante venaient d'être assassinés tous les deux.

Chacun de ces trois bruits partit dans une direction différente, le premier vers le quartier du Bourg, le second vers le quartier de la Cité, le troisième vers le Foirai : cinq minutes après, la ville entière savait les trois nouvelles; dix minutes après, ayant parcouru toutes les rues, qui toutes mènent aux boulevards, les trois versions enfilaient le Tour-de-Ville et ne tardaient pas à opérer une triple jonction dont le résultat fut de jeter une confusion inexprimable dans tous les esprits et de surexciter l'émotion populaire.

Quelques instants après, le commissaire de police, informé que le gendarme Cuoc venait d'être assassiné par la nommée Mariette; le maréchal des logis de gendarmerie , informé que la nommée Mariette venait d'être assassinée par le gendarme Cuoc, se rendaient en toute hâte sur le lieu du crime, tandis que le procureur du roi s'y rendait de son coté pour y procéder à la levée des corps de la nommée Mariette et du gendarme Cuoc, assassinés tous deux.

Pendant qu'ils s'efforçaient de percer la foule pour arriver à la maison Carcanague, le gendarme Cuoc s'était relevé. On avait réussi à placer Mariette sur une chaise, et grâce à une bonne potée d'eau qu'on lui avait jetée à la ligure, elle ouvrit les yeux ; mais tout aussitôt elle poussa un grand cri et s'évanouit de nouveau. Ou lui jeta encore un pot d'eau, puis deux, puis trois ; au Iroi-

I,K I HAI'\I II lU.AM 177

sii'nu', l'Il"' -^i' tlii'-<.i l'ii ji>iL;ii;tiit -^i'» iii.iiii^ .m-ili'^^ii-- ilc >-,"i IT-Ic cl s'i'cri." :

— Miiir jtaiivn^ iii.iîliv !

El t'ilt' ne s'c'vnntiuit |ilns.

Alors, au milieu d'un silence ou cent poitrines hnletnieul do curiositt" et de terreur, elle prononç;» ces épouv.'uit.'dtles paroles :

— An secours! luon pnuvre innîlre vient d'être dévoré p;ir le ('rnpaiid Ulanc !

A ces mots, un ru.m-^^euirni d'horreur, poussé par six mille bouches, ondula sur la foule comme une trombe de vent; les uns se ruèrent pour s'enfuir, les autres se précipitèrent pour voir, de sorte qu'après quelques minutes d'une inextricable mêlée, les rues restèrent gorpces de la même foule s'agitant en vain pour s'échapper et poussant des cris de terreur.

Cependant un grand vide s'était fait devant la |)orl(; de la maison Carcanague , et le gendarme Cuoc , qui seul avait conservé son sang-froid au milieu de cette foule éperdue, prit résolument Mariette par le bras, en lui disant :

— Voyons! qu'est-ce que c'est?

— Je vous dis que le Crapaud Blanc a mangé mon maître!

— Vous avez perdu la tête, ma pauvre fille, dit Cuoc : et il se dirigea vers la porte de la maison Carcanague. Mais la pauvre Mariette s'accrochait à lui en criant :

— N'y allez pas! pour Dieu, n'y allez pas! Vous serez mangé, aussi !

Cuoc était un \ieux soldat, qui ne connaissait pas ifilus la peur que le Crapaud Blanc : il se débarrassa d(^ Mariette, et en trois pas il fut à la p/)rle, ou on le vit tHs[)araître, enjambant l'escalier quatre à (juatre. '

Km le vo)anl faire. Mariette tomba à genctux, les bras en croix, pou»s;uil de véritables hurlements et criant de loules ses ftirces :

— Il va le manger! il \:i le manger!

IMli>. l'enKilidii lui eoup.'iiit la voix, elle ie>la uiunoblle, If diiigt

-178 LE r.RAl'ALl) BLANC.

tendu vers la porte et les yeux déinesurémenl ouverts. Alors il se fit dans cette foule un silence de mort, et tout le monde resta immobile.

Tout à coup, on entendit partir de la chambre de Carcanague un cri tel que les oreilles humaines n'en avaient jamais entendu : ce n'était ni un hurlement, ni un rugissement, ni un beuglement, ni un coassement, et c'était à la fois tout cela. A ce cri , Manette se redressa comme un spectre ;

— Entendez-vous? c'est le Crapaud Blanc qui crie !

Deux secondes après, un roulement désespéré de talons de bottes retentissait dans l'escaher, et le gendarme Cuoc, non pas jaune, mais vert de terreur, venait s'affaisser devant la porte en criant d'une voix étranglée :

— Aux... ar...mes!...

A ce coup, U y eut dans la foule un tel soubresaut d'épouvante, que ceux du premier rang reculèrent de cinquante pas. En un instant, une immense clameur roula jusqu'aux exln-mités des rues, f't dix mille poitrines poussèrent en même temps un même cri :

Tout aussitôt la foule disparut comme par enchantement : toutes les maisons furent prises d'assaut, on ferma les portes et les boutiques, on ouvrit toutes les fenêtres, et les rues, tout à l'heure pleines de monde, devinrent absolument désertes.

A ce moment on entendit, passant sur le Tour-de-Yille, le bruit d'un tambour : c'était le tambour de la Société des Enfants de Mars qui battait le rappel ; un moment après, celui des pompiers traversait la place du Bourg, ayant son uniforme déboutonné, un cha[>eau bourgeois et une seule épaulette : il battait la générale. Le sonneur de la cathédrale, voyant cela, grimpa comme un fou au clocher et se mit à sonner le tocsin; un moment après, l'église de Saint-Amans le sonnait aussi.

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