‹ Nouvelles et fantaisies humoristiquesChapitre 36 sur 92 · I.l IIHOI lit! tl VI DIT IS · texte numérisé non relu

I.l IIHOI lit! tl VI DIT IS

L't'Vfru'm<'iil <(ii<' je \;ii> nicimlcr iih' -l'iiililc lucii |iin|ii(' ;i jii>lilior »•<• i|iie jf viens de dii<'

Je rt;vi'n;ii> d'un voyait; di' (iliisii'ur> mois, cl iiittii iiicilluui .uni, Georges Després, me rec^'ul en in'af)[»rcnanl (in'iin de nos amis cunununs était mort pendant nnm absence.

(^hiui(|nt^ eol ami \*'cùl d('|»nis lunglemps loin de nous, crllc mort dcolurail tant dr liens, d('*vastait tant de souvenirs; notic cnlanee et notiv jeunesse à tous trois sN'taient passées dans une union si intune et si tendre, que je fus comme terrassé.

Nous demeurâmes longtemps, assis l'un à côté de l'autre, la main dans la main et les yeux pleins de larmes. Kl puis, — c'est toujours de même, vous savez, — il me raconta comment cela était arrivé; ce (Ju'^7 avait dit avant de mourir; comment il était mort ; à quelle heure... le nom de ceux qui se trouvaient là... Puis, allant à son secrétaire, il y prit un petit objet attaché d'une laveAir noire, et me le remit en me disant à voix basse :

— Voilà ce ([u'il a laissé pour toi.

Dieu vous garde , vous et tous ceux que vous aimez , de ce coup de poignard au cœur qu'on appelle un legs d'allection! Di(!u vous garde de soufl'rir ce que je souH'ris en touchant cette montre à hujuelle j)eudant tant d'années sa main avait ilonné le mouvement et la vie. <!t qui maintenant, silencieuse et immobile, semblait morte comme lui !

Un coup de sonnette se fit entendre à la porte.

Dans l'état où je me trouvais, ce bruit me lit ('prouver un tressaillement extiaordinaire; je fus pris d'une violente palpitation de co^ur, et, sous l'inlUience sans doute du sentiment funeste ijui me dominait, il me sembla qu'il y avait dans le tindjre de cette sonnette quelifue chose de déchirant et de désespéré. Je ne [iiis pas m'em- [)ècher de li* dire à Georges.

Me> reg;irds, en <e lournaiii \e|s 1,1 pdiic, p.isserenl <ur le

cadran de la pendule, et je vis qu'il était une heure et demie : la demie sonnait au moment où le domestique ouvrit la porte et remit une lettre à Georges.

Celui-ci l'ouvrit, en parcourut les premières lignes, et je vis un doiix sourire éclairer peu à peu son visage tout à l'heure si triste. Et me regardant d'un air attendri :

— C'est de Max, me dit-il. Lisons ensemble cette lettre. Un soleil se couche, un soleil se lève... Tu ne sais pas? Max fait un mariage magnifique. Sa fiancée est d'une beauté merveilleuse, d'une famille presque princière, riche à millions, et elle est Suédoise ! Allons, pauvre cher, lisons celte lettre et laissons-nous consoler un peu par le spectacle du bonheur des amis qui nous restent.

Max ! c'était le plus jeune et le dernier venu de nos amis. Il avait dix ans de moins que nous. Nous l'avions connu lorsqu'il sortait de sa seizième année ; nous l'avions tout de suite appelé « le petit frère », et à mesure que nous nous sentions vieillir il nous devenait plus cher.

Cette amitié entre deux hommes faits et un homme beaucoup plus jeune n'était pas du tout ce qu'on aurait pu croire : c'était lui qui nous gouvernait; et tout au contraire de la plupart des hommes qui ne se fient qu'à l'expérience et vont demander la sagesse aux vieillards, dans toutes les difficultés de la vie c'était de lui que nous prenions conseil, parce que comme il était plus jeune et plus passionné que nous, nous comprenions qu'il devait avoir mieux que nous le sentiment des grandes vérités de la vie.

Et jamais ce cœur généreux, jamais cette tête ardente, ne nous a donné un conseil qui ne fût le meilleur. Nous nous sommes répété bien souvent l'un à l'autre que si nous avons fait quelque bien c'est à lui que nous le devons.

Ce qu'il était, je n'essaierai pas de vous le dire. Est-ce qu'avec de vaines paroles je pourrais le faire revivre à vos yeux tel que mes yeux le revoient encore? Non, c'était un de ces chefs-d'œuvre

Il; nno( iift >i\n»n IS7

d'iiitclliptMice et tic lienulé <nio la naluiv lit* |iioiluil qu'une fois, cl pour le peindre il n'y a qu'un miU : Ma\ !

A quatorze ans. il s'était tmuvé, par la iiinrt de son père cl de sa nièri' , le seul a|)pui d'un(î pelile sonir dont il n'a\ail jamais voulu se séparer, el qu'il avait l'ait ('lever chez lui avec l'aide d'une vieille U'inte.

Il a\ait dix-luiil ans cl sa sœur seize ans, lors(|ue la mort de cette tante laissa encore une fois les deux orphelins seuls dans le monde. Max n'hésita pas : il mil sa sœur en pension, se prépara pour l'École polytechnique où il fut reçu et d'où il sortit élève de l'Ecole des mines.

Au moment où commence ce récit, il venait d'y terminer ses études et de recevoir le diplôme d'ingénieur, et de retour d'un voyage d'exjiloration dans les principaux districts miniers de l'Allemagne et de la Scandinavie, il s'était fait détacher de son administration pour prendre la direction des forges de la Ferrière- Motleux, et il se dispo-sait à reprendre sa sœur avec lui jusqu'à ce fpi'il trouvât à la marier.

Voici la lettre que Georges me lut :

« La Ferricre-Motteux, le 12 octobre 1865. » Mon cher Georges,

» J'ai enfin quelques instants à te consacrer , et j'en profite pour causer longuement et sérieusement avec toi.

» Quel est le misérable qui a dit que les amoureux sont égoïstes? Ah! sans doute celui-là n'a point aimé! Moi, je sens mon cœur vaste comme le monde; il me semble que l'amour qui me brûle resplendit sur mon front comme un soleil, et que tous les cœurs s'élancent vers moi ! Partout ou respire un être vivant, partout où verdit un brin d'herbe ou de mousse, je vois l'amour. Si je veux me distraire par quelque lecture, à peine ai-JG commencé, mes yeux s'égarent, tous ces vains mots s'etlacent, et sur la page je ne vois plus ((n'un mot écrit en traits de fmi : Elle !

188 r.K BltOClItT MAUDIT.

» Elle! croir.iis-iu î|iic' je n'ose pas, tiuand je suis seul, que je n'ose pas prononcer son nom ! Lorsque le soir est venu, (jue je lui ai dit adieu et <|ue pour douze longues heures je me vois séparé d'elle, je remonte dans ma cliamhre, je tombe à genoux près de mon lit, et mordant mes draps et mes couvertures, je pleure comme si j'étais éloigné d'elle pour jamais !

» La plupart du temps je ne me couche même pas, et à peine l'aube commence-t-elle à blanchir que je vais errer dans la campagne. Je marche, je cours, je franchis les fossés, .je me roule dans l'herbe, je bois dans le creux de ma main l'eau glacée des sources : rien ne peut me calmer, rien ne peut éteindre ces flèches de feu qui me dévorent. Et je m'en vais ainsi comme un fou, jusqu'à l'heure bénie où il m'est permis de la revoir !

» Permis! ce mot te semble étrange, n'est-ce pas? Il a fallu pourtant en venir jusque-là, de mesurer les heures que je passe auprès d'elle. Et je me suis soumis, parce que je sens moi-même qu'il le faut. Je l'aime trop, c'est vrai, je ne suis pas raisonnable ; cette exaltation finirait par me devenir fatale; et après un grave et tendre conseil de famille, devant lefjuel nous avons été entendus chacun à notre tour, elle et moi, il a été décidé :

» Que nous nous promènerions ensemble, de dix heures à midi, au bord de la rivière;

» Qu'aussitcjt après le déjeuner j'irais faire le tour des ateliers de la forge, seul, et (pie je reviendrais passer une' heure dans le salon où elle m'attendra;

» (jue « je serais libre » (!) jusqu'au dîner, et qu'à partir de ce moment on m'abandonnait à n)on malheureux sort et on me permettait de rester auprès d'elle jusqu'au soir.

» Oh ! mon cher Georges, que n'étais-tu là ! Tu aurais siégé dans ce redoutable aréopage, et tu aurais assisté à des plaidoiries telles que la justice humaine n'en entendra jamais. J'ai bien parlé, mais, à ce qu'il paraît, avec un tout petit |)eu trop de feu et de chaleur : mais elle, mon ami, elle, quel charme, (|uelle harmonie dans cette voix!, ('.(niiiiii'nt te (lire? Surnaturelle ! surnaturelle!

IF HROIIIKT MMIUT I S*.»

\iiil;i le mut «iiic jo \iial;ii> niicli(Ui' clnisc de (tr'iK'IraiM i-l di- IniiiUiiii, citiiinio si son àiiie «'lait plus [irofiHKliMiuMil encore (|uc la nuire cachée au fond de son cœur. Kt en même temps (jue cette Voix jîrave et douce vient n'-sonner sur ses lèvres, une note cristalline s'\ mêle connue riiarmonique d'un son. C'est la nature, oni . <-'est la nalun' elle-même (|ni lui répond et vibre ainsi à l'unisson de sa voi\ 1

•> Est-ce «jue tu ne le sens pas, cet accord mystérieux, mais évident, de la nature avec certains êtres privilégiés? La rose, le rossignol, le lion, ne sont-ils pas, aussi bien <|ue le soleil et que les étoiles, des créatures su[)érieures placées sur les limites qui séparent la terre de l'inlini?

» Eh bien, réponds, réponds-moi, je te le demande, en raison pure, en froide raison, qu'est-ce que la rose ou le rossignol, qu'est-ce que le lion, et le soleil, et les étoiles, en comparaison des flots de poésie qui ruissellent autour de cet être pres([ue divin?

» Ne va pas croire que ce sont là les divagations d'un amant en délire : non, mon ami, ce que je dis là, c'est très sérieux et très vrai. Il y a bien longtemps que je ne me suis senti aussi calme et aussi maître de moi-même; et c'est pour cela ipie j'ai voulu te cimsacrer ma matinée d'aujourd'hui.

» Mais j'entends sonner l'horloge. Adieu, je vai.s la voir ; il est dix heures. »

« Je suis descendu à neuf heures au salon, personne. J'avais mal entendu. J'aurais pu regarder à ma montre, mais je n'en ai pas même eu l'idée, tant je me croyais sûr de mon fait : il n'est que neuf heures, hélas! et je reprends ma lettre.

•> En relisant ce qui précède, je vois (pie j'ai ouhli('- le plus joli incident de la plaidoirie. Imagine-toi qu'on avait cru trouver une combinaison des plus profondes en la chargeant de plaider contre moi : c'était elle qui devait faire le rôle du ministère jiublic et insister [lour un<,' décision sévère; et voilà (fu'elle s'est troublée, fju'elle s'est embrouillée, et que linale?nent elle a [daid»'- ma cause

avec une conviction et un entraînement tels, que le tribunal n'a pas pu s'empêcher de partir d'un grand éclat de rire.

» Elle s'est arrêtée toute rouge, et .sincèrement étonnée : si tu l'avais vue ! c'était à la manger !

» 0 mon ami, que je suis heureux ! Que je voudrais t'avoir là pour te le dire, pour te le crier, entends-tu?

» Tu sais, grande nouvelle ! Le général ne peut pas se faire à l'idée de se séparer de sa fdle; il vend toutes ses propriétés de Suède et il achète Boisbriant, magnifique propriété à un kilomètre de la forge. C'est là, mon ami, là que va commencer pour nous une vie d'enchantement et de tendresse. Il veut aussi que ma sœur vienne habiter avec nous :

— Ce sera ma seconde fille, m'a-t-il dit.

» Tu ne peux pas te faire une idée de la noblesse et de la bonté du général ; il m'aime comme si j'étais son fils ; il me regarde parfois avec une tendresse si profonde que les larmes m'en viennent aux yeux. Mon Dieu! qu'ai -je fait pour mériter cet excès de bonheur?

» Mais elle, elle, mon ami ! Si tu voyais ses yeux quand elle me regarde !

» En attendant, je n'en subis pas moins l'arrêt sévère rendu contre moi par « l'aréopage », et chaque jour, bon gré mal gré, pendant une grande partie de la matinée et de l'après-midi, je m'ingénie à tuer le temps.

» J'avais tout naturellement pensé à la chasse, mais la chasse n'est pas encore ouverte, et d'ailleurs ma fiancée m'a signifié qu'elle la prohibe en tout temps, parce que la vue du sang lui fait horreur. Alors j'ai proposé la pêche, espérant qu'elle me l'interdirait aussi et que je me trouverais ainsi en droit de demander que mes promenades forcées fussent un peu abrégées : à mon grand étonnement elle a consenti.

» Comme je lui témoignais ma surprise en la piianl de remar-

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