‹ Nouvelles et fantaisies humoristiquesChapitre 42 sur 92 · I.A CASSETTE BI.ELK I I · texte numérisé non relu

I.A CASSETTE BI.ELK I I

*7 attire sur l'autre jenou rantre dame; i officier vient pur derrih'e et baise respectueusement le front de son beaupère.

La petite fille, recueillant avec un de ses petits doigts une larme de son grand-père et la lui montrant :

— Ali! Ah! gaiul... papa... pas .sage ! G and... papa... pleuré !

Le grand-père riant à chaudes larmes :

— Oh! bébé ! bébé ! Pardon ! Grand-papa fera plus!

Pur une belle matinée de septembre 1873, le « beau el puissant vapeur à aubes Brittany », venant de Southampton à Jersey , déposait , le long du pier de Saint-Hélier , d'abord les « Malles Royales », puis une cargaison de voyageurs dont la plupart étaient des touristes venus là de tous les points de l'Angleterre, les uns pour visiter en courant les lieux d'excursion catalogués dans Murray, les autres pour y séjourner quelque temps et pour, sans trop se presser, jouir des beautés de l'île, — qui sont célèbres.

Parmi ces passagers, trois personnages doivent appeler notre attention. Le premier s'appelait Thomas Fairbull ; le second, John Fairbull ; le troisième, qui était une femme, était connu à Londres et ailleurs sous les noms de Catherine Jenkins ou, familièrement, K.ale Kin, selon locas.

Thomas Fairbull était ce ([u'on appelle un homme intéressant. Il était fils de ses œuvres. A quatorze ans, il débarquait aux Indes ; à vingt-quatre, il en revenait riche ; à trente, il était très-riche et se mariait ; à quarante, il était opulent ; à quarante-cinq, millionnaire, veuf et père d'un fils uni(|uc, John, son compagnon de voyage au momeni oii roniniencc notre histoire.

i>vi'.v!l! i:i

Oiianl à CiilluMiiit' Jeiikiiis, jo n'useraib pas dire quc' ce fùl une aveiituriùiv : mais je suis obligé de convenir que c'était une intrif^anfe. Il est uialheureusement trop certain qu'elle appartenait à celte espèce d'écha.ssiers, voisine des cigognes, (jui chaque printemps s'envole par troupes de Paris, de Londres, de Bruxelles et de Vienne, pour aller s'abattre sur les villes d'eaux ou sur les grèves poétiques deTrouville, Biarritz et autres lieux.

Catherine — appelons-la une fois kate — n'avait pas attendu d'être débarquée à Jersey pour se mettre en chasse. .\près une rapide revue du personnel embarqué à bord ; après avoir écoulé chaque passager donner son nom et sa résidence à mesure que chacun payait sa place au lieutenant; ayant dûment jaugé et estimé du coin de l'œil les bagages des voyageurs, elle avait jeté son dévolu sur Thomas Fairbull, d'abord parce qu'il était en grand deuil, ce qui signifiait héritage ou même veuvage, — et puis parce qu'étant le père, c'était lui qui devait diriger le voyage et tenir l'argent.

Kate ne voyageait jamais sans deux chiens, tous deux exactement pareils, tous deux admirablement dressés. Il n'en paraissait jamais qu'un ; l'autre était tenu caché : il était destiné à remplacé son camarade en cas de maladie ou de mort.

On a vanté les chiens d'aveugle : qu'est-ce que c'est en comparaison des chiens de... sourdes à la voix de l'honneur! Ce qu'on apprend à ces petits animaux est quelque chose d'ftdinirable : non-seulement ils rapportent, mais ils arrêtent; ils son!, de plus, à la fois limiers pour découvrir le daim, rhiens couranU pour le ramener >ur l'aiïùt, chiens de garde pour empêcher les surprises, et chiens do correspondance pour porter les billlets el donner l'adresse de leur maîtresse

en faisant voir au monsieur leur collier où elle est gravée.

En conséquence de ses observations, Kate lança son chien sur le fils Fairbull, calculant que c'était le plus sûr moyen d'attirer le père. Kate se savait très-adroite à ce coup-là : elle l'appelait « le carambolage'». Elle se vantait de n'en avoir jamais manqué un.

Mais cette fois-ci le chien eut beau s'escrimer, il eut beau déployer toutes les finesses de son jeu, rien n'y fit. Le jeune homme se laissa agacer, caresser, lécher, sans jeter un regard sur l'inscription gravée au collier du toutou, sans paraître s'apercevoir qu'il appartînt à l'infortunée Kate, quoique celle-ci eût dix fois rappelé le chien pour le prendre sur ses genoux.

Mais Kate n'était pas femme — fille, si vous voulez, — à se décourager pour si peu. Elle avait, pour les cas désespérés, un dernier coup qui ne manquait jamais son effet : celui-là s'appelait « le coup du lapin ».

Elle mit son chien à terre, et, le pinçant cruellement à un endroit qu'elle connaissait et où ce pincement avait pour effet d'exaspérer Azor, elle le poussa dans la direction du jeune homme en soufflant à l'oreille du chien ce seul mot :

Azor, hurlant de rage, se précipita sur le mollet gauche de John Fairbull et lui fit, à la hauteur du deuxième tiers inférieur du gras de la jambe, une morsure cruelle.

John se dressa comme un ressort : il sautilla trois fois à cloche-pieds, en tenant dans ses deux mains le mollet endommagé. Ses lèvres se contractèrent dans un effort terrible, comme pour articuler un son qui n'aurait pu sortir, et enfin, soulevant sa poitrine et ouvrant un bouche énorme, il hurla, d'ime voix qui n'avait rien d'humain, ce seul mot :

PAPAÎII l'i

— Pppp...ri... ppppâ !!!

A ce cri Tliomas Fairhull accourut aupn's de son (ils, tandis que de l'autre côté se précipitait Kalc. La bonne créature, après avoir vigoureusement corrigé Azor (qui siihit la correction en compère consommé, se roulant, se rasant, demandant grâce), se confondit en excuses auprès du père et du fils. Ce dernier ne répondit mot ; quant au père, après avoir relevé le pantalon de son fils et s'être assuré que le mollet en serait quitte pour un bon pinçon, il remercia la dame de son repentir et, après quelques compliments qu'il serait trop long de rapporter ici, lui apprit que son fils John était sourdmuet, mais qu'on avait pu lui apprendre à dire « papa ».

Tout s'expliquait, rien n'était donc désespéré. Le « coup du lapin » avait porté, si bien qu'une heure plus tard Thomas Fairhull était sous le charme, et qu'en arrivant à Sainl- Hèlier il étjiit absolument hébété et ne se défendait plus.

Kate, comme bien vous pensez, lui avait fait voir du chemin. Cette créature, bâtie pour les voyages de long cours, ne connaissait pas plus le mal de mer que les menues misères de la vie. Elle était fille d'une écuyère écossaise et de plusieurs matelots et quartiers-maîtres des escadres de S. M. B. C'était une coque de bois de teck gréée en sapin de Californie: ça allait, comme on dit, par tous les temps. Au milieu des honnêtes femmes qui de tous côtés « soupiraient » leur repas de la veille, laissant aller à vau-l'eau leurs cheveux et leur toilette, la vigoureuse créature, fraîche comme la rose, n'avait d'autre souci que d'utiliser le roulis pour se donner des balanc/îmenls de torse et de hanches qui plongeaient Thomas Fairbull dans un hypnolisnii; de plus en plus profond.

.Mais, tout en jouant do la prunelle, tout en se rajustant des épingles derrière la faille, tout en cambrant son pied, loiil

16 papa!!!

en grattant du petit doigt lebuut de son oreille, tout en jouant avec ses petits chevenx, elle le confessait, et les désirs fous qu'elle irritait dans cette grosse chair rouge étaient plus puissants, pour arracher les aveux du patient, que toutes les tortures du moyen-âge !

Il lui raconta tout. C'était une histoire bien simple, et cependant toute autre qu'une confidente de cette espèce en aurait été vraiment attendrie. Il avait passé quarante-cinq ans de sa vie à travailler du matin au soir, aussi étranger au monde et à ses joies que la machine commerciale à laquelle sa vie était liée comme par un engrenage. La jeunesse, l'amour, le mariage, la richesse, avaient passé dans son existence sans qu'il les sentît, sans le toucher, comme un rêve. La mort de sa femme, qu'il adorait sans l'avoir su, l'avait éveillé, et la douleur, dont il avait entendu parler sans l'avoir jusqu'alors jamais comprise, lui avait appris pour la première fois qu'il avait un cœur.

Rate, sans s'impatienter, et lui donnant la réplique par de jolis mouvements de tête, lui laissa raconter comment il avait senti l'amour paternel se glisser doucement à la place du chagrin, et l'affection pour la femme qu'il avait perdue se reporter tout entière sur le pauvre sourd-muet. Cela aurait été touchant si Kate ne l'avait trouvé un peu long : mais elle le laissa aller tant qu'il voulut sur ce chapitre, et quand il eut fini, elle commença.

Elle divisa son opération en deux parties. Dans la première, elle fit faire à Thomas Fairbull son bilan. Il lui donna l'état de son portefeuille, lui dit combien il avait de maisons à Londres et à Calcutta, combien de bâtiments sur la mer; il nomma Ttin après l'aulre ses chevaux et ses domestiques, et

papa!!! 17

K.ito, piv.^qiîc époiivanléc tlo l'énorme proie ([u'ellc sontiiit palpiliT (Mitre ses grilîes, se disait déjà en elle-niénie:

— Comment ferai-je pour manger tout ça ?

La seconde passe fut plus délicate, mais terrihie. il s'agissait de révéler à Tlioiuas F.iirlMill la vérité sur lui-même: il s'agissait de lui dire :

— Vous n'avez pas eu de jeunesse. Ce besoin d'amour que les plus miséraldes peuvent satisfaire au moins un jour dans leur vie, vous l'avez étoulfé jusiju'ici, mais maintenant c'est lui qui vous étouffe! Et vous millionnaire, vous qui n'avez qu'à vouloir, vous n'osez pas ! Ne voyez-vous pas que la vieillesse est déjcà sur vos talons? Voulez-vous donc mourir sans avoir connu le plus doux des biens de la vie? Vous ne le voulez pas ? Ilàtez-vous donc ! Une occasion perdue ne se retrouve jamais ; et d'ailleurs, tel que vous êtes, croyez-vous en trouver beaucoup d'autres? A Londres vous pourriez craindre le scandale, mais ici, sur ce terrain neutre, autant en emporte le vent. Fou que vous êtes ! laissez-vous donc aller dans ces beaux bras blancs qui s'ouvrent pour vous recevoir! Vous verrez comme c'est bon de sentir une tête blonde se piMiclier sur votre épaule !

Elle lui dit tout cela dans le langage muet de la tentation, plus puissant et plus irrésistible que toutes les combinaisons de la ruse féminine, et lorsqu'elb^ eut fini elle put se dire :

— Je le tiens !

En débarquant, Kalc fit semblant de vouloir loger dans le même hôtel que Tbomas Fairbull. Elle consentit sans difficulté à monter dans le même liacrc pour aller à « Impérial lïoîel » et y fît descendre ses bagages tandis que Thomas Fairbull s'y installait. Mais le soir à dîner l'infortuné apprit que « In damr » étnil partie vers trois

48 papa!!!

heures avec ses bagages , en compagnie d'une de ses amies de Saint-Hélier, et que probablement elle était allée se loger dans une maison particulière.

Tout le reste alla à l'avenant. Saint-Hélier est grand comme la main. Pendant trois jours elle se fit courir après, tantôt se laissant apercevoir en voiture, tantôt se dérobant sans laisser de trace. Le quatrième jour elle lui « avoua » son adresse, le cinquième elle lui permit de venir chez elle, le sixième elle le reçut.

Elle était installée chez une respectable personne dont la spécialité lui était connue depuis longtemps, et qui faisait profession de loger décemment et fructueusement les jeunes personnes sans appui. Moyennant la promesse d'une forte rémunération on cas de réussite, cette bonne dame s'engagea à fournir tous les accessoires, figurants et compères, dont on aurait besoin.

Quatre jours d'un traitement judicieux avaient par degrés amené Thomas FairbuU à un tel étal de congestion cérébrale, que l'urgence d'une conclusion devenait évidente : comme une machine chauffée au rouge blanc, Thomas Fairbull menaçait d'éclater.

— Rate, dit la prudente hôtesse à sa locataire, croyezmoi, je me connais en apoplectiques, puisque j'ai fait presque toutes mes affaii-es avec des messieurs de ce tempérament : si vous tenez celui-ci encore trois jours à ce régime, il vous claquera entre les doigts !

Le lendemain, après une séance où elle lui promettait de «couronner» positivement «sa flamme», elle consentit à aller avec Thomas Fairbull « visiter » les Caves de Piémont !

PAPAÎI! 1'.)

A l'inslaal pr«^cis où Thomas raiiluill, à genoux aux pieds lie sa hien-aiinre, foiirrail sa ((''le d.ins le lirou qu'il ;ivai( en tant de peine à obtenir et ;\ l'iiidc diKjiK'l Kate devait le conduire à sa ruine, un qnatriènK! personnage, destiné par la IM-ovidenre à jouer un rôle inattendu dans cette histoire, déhanpiail ou plutôt était déhanpii!!, dans le plus grand mystère, sur le quai de Saint-IIélicr. « Dans le plus grand mystère » est ici hien à sa place, car moi-même je ne pourrais vous dire quel était ce personnage, attendu qu'il était enfemn'' dans une grande caisse fort longue que la gnie à vapeur du steamer Courier, arrivant de Granville, souleva du pont et déposa sur le quai.

Ne pouvant vous donner aucun renseignement sur le nouvel acteur qui vient d'entrer en scène, — mais qui va travailler consciencieusement, n'en doutez pas, pour mériter vos suffrages au moment où il s'agira de vous montrer ses petits talents, — je vous demande la permission de revenir à [Kate ot à Tom, comme ils s'appelaient déjà dans l'inlimité.

En .sortant de cette entrevue décisive, au moment où, se relournani une dernière fois, il envoyait de sa grosse main rouge un haiser à sa «. hien-aimée, très-chère et très-jolie », Thomas Fairhull était le plus heureux des hommes.

Mais que devint-il, grands dieux ! lorsqu'il se retrouva devant son fils, devant cet être dont l'innocence était pour lui le plus vivant des reproches ! Reproche muet, hélas ! mais plus éloquent que les fermons des pasteurs de l'Église anglicane tout entière.

Chaque fois que le pauvre sourd-muet, avec son nir de, •simplicité angéliqiie, lui disait : a Pppp î\ jqijtà ' »

iO papa!!!

le cœur du tendre père se tordait de honte, de remords, mais surtout de tendresse, et alors c'étaient des angoisses, c'étaient des combats ! Seul avec son fils, Thomas se sentait redevenir pélican ; dans ces moments il aurait saigné son cœur pour nourrir de son affection cet enfant qu'il aimait mieux que lui-même : mais dès que Rate paraissait, le pélican repliait ses ailes, prenait quatre pieds et deux cornes, et devenait taureau ! Et puis parfois, dans des rêves apocalyptiques, Thomas FairbuU voyait le taureau et le pélican se livrer des batailles en piétinant sur le corps de son fils!

Ceci vous représente le combat de l'amour paternel avec la passion charnelle ou plus simplement la lutte du bien et du mal. C'est émouvant I

Le sourd-muet était donc un obstacle, et Kate, qui s'en apercevait bien, savait que, même pour un rendez-vous avec elle, Thomas Fairbull ne consentirait jamais à laisser son fils seul à l'hôtel pendant une journée.

Ce fut là que la logeuse se distingua. Avec un vieil oiTicier destitué pour indélicatesse, une banqueroutière portugaise et trois filles des rues, elle avait composé une « famille respectable » qu'elle convoquait en séance dans une des chambres meublées de sa maison toutes les fois que Kate donnait elle-même séance à Thomas Fairbull. Le jour de la partie aux Caves de Piémont, cette honorable famille avait invité le sourd-muet à une matinée dansante que les demoiselles de la maison donnaient à leurs amies, et sur le conseil de Kate, Thomas Fairbull, que cette combinaison soulageait d'un grand poids, avait accepté pour son fils.

Ici, dans l'ordre des convenances littéraires, se placerait

avec avanhige une dosniplioii i)illor('S(jii(' cl SL'iiliiuciilalc des Caves de Piémont. Ces grottes réunissent tout le confortable et tout l'agencement qu'on peut désirer : Vénus et l'Amour semMent avoir « ménagé ces asiles » aux amants en quête d'un endroit poni- nicher.

Il faudrait n'avoir jnmais lu VEnridc ni Tclèmaqne pour ignorer à quoi servent les grottes. Kate, sans avoir lu ces estimables ouvrages, avait assez d'expérience pratique pour compenser ses insuffisances littéraires. Elle connaissait les Caves de Piémont, elle savait qu'on y trouvait en tout temps de l'obscurité et du sable sec, et elle n'en demandait pas davantage.

Vers deux heures quarante-cinq minutes « de l'clevée », kate, tendrement suspendue au bras de Thomas Fairbull, entrait à petits pas sous l'arcade de la Grande Grotte. Elle tourna d'abord à droite pour visiter une grotte voisine où tombe une cascade et où passe le câble télégraphique, puis revint peu à peu vers la Grande Grotte, et après avoir folâtré et sautillé de droite et de gauche parmi les rochers, elle se retira insensiblement vers le fond, où la voûte s'abaissait en tournant un peu. Alors, se plantant toute droite sur une place couverte de sable bien doux, elle y marqua l'empreinte d'un de ses pieds mignons, et penchant la tête avec un sourire plein de promesses, elle pointa son doigt sur l'empreinte en disant à Thomas Faii-bull :

— Là!

Au moment où.... tout paraissait perdu, au moment où l'Amour Paternel et la Pudeur, loiil meurtris d'avoir été foulés aux pieds, allaient sortir désespérés de la grotte, bras dessus bras dessous, comme des vertus qu'on \iciii de casser

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aux gages et qui vont clieiclier une autre place, un cri, un cri rauque et: guttural, un cri menaçant et lamentable comme les accents de la trompette du jugement dernier, éclata du côté de l'ouverture de la caverne et alla se répercuter en grondant jusque dans ses dernières profondeurs :

— Ppppp . ..âââ.. .pppâ m

A ce cri, Thomas Fairbull, foudroyé, pâle de surprise et de remords, se dressa sur ses pieds, et regardant avec horreur la vile créature couchée devant lui et muette elle-même d'effroi, il prit sa course à travers les rochers et les flaques d'eau, et s'enfuit en criant :

— Oh ! mon pauvre John, « papa » ne t'abandonnera jamais !

Un choc épouvantable le renvoya à dix pas en arrière : un homme, courant aussi vite que lui, se précipitait dans la grotte.

Tous deux, à peine raffermis sur leurs jambes, coururent de nouveau l'un sur l'autre, et le nez en avant, l'ait' égaré, se prenant la main, s'écrièrent en même temps :

L'avez-vous vu ?

L'avez-vous vu ?

Ils restèrent une seconde en arrêt, puis ils reprirent, d'une voix altérée :

Il a dit papa !

Il a dit papa !

C'est mon fils!

C'est mon phoque !

Vous êtes fou !

Vous êtes fou!

Allez au dialjle !

Allez au diable !

I'apa!!! ^3

El ciiai'iin ayant iluniK' à l'auliv un lion coup tli' poin.u, ils se séparèrent. Thomas Fairl»nll f^rimpa ronimc un fou le lonj^ do la falaise, et l'honime s'en^'ouiïra dans la Grande Grotte roninie un ouraj,'an.

Thomas Fairhull fit atteler la voiture, partit au j^'alop pour Saint-Hélier, prit son fils, fit ses malles, et s'cmlianjua le soir même pour Soulhanipton.

(Juant à l'homme, on l'entendit tournoyer ijuelque temps dans la grotte en criant comme un possédé, puis des cris aigus de femme commencèrent à dialoguer avec lui, et enfin un beuglement d'un tinihre indéfinissalde vint compléter un trio véritablement phénoménal.

La scène qui suivit fut digne de cette ouverture à grand orchestre. Au seuil de la grotte, l'air vainqueur et inspiré, les cheveux ébouriffés et les habits en morceaux, l'homme apparut, tirant de la main droite un phoque et de la main gauche une femme : le phoque, par la nageoire, comme un enfant qu'on ramène à l'école ; la femme, par les cheveux, comme une victime qu'on traîne à l'autel.

Là il s'arrêta, et mettant le pied sur la jupe de Katc pour l'cmpécher de .se relever, il passa lestement un nœud roulant à la queue du phoque, attacha de l'autre bout un des pieds de Kate, et alors, sûr de sa double capture, se répandit en invectives contre la malheureuse, l'accusant de lui avoir volé .son gagne-pain, et lui promettant qu'il la ferait pendre.

Elle eut beau faire, il lui fallut monter, accouplée avec le phoque, jusqu'à l'auberge. Là tout s'expliqua et l'innocence <le Kale fut établie.

L'homme raconta alors que son pIio(j[ue, phoque savant qui disait « papa », s'était échappé à Saint-llélier du Sicimmiiuj îlath oii il l'aviiil mis en pension, et (|ue grâce à de

bons lenseigiiemciits el ù d'activés démarches, il avait pu enfin retrouver « son poisson».

On réintégra le phoque dans une caisse pleine d'eau de mer, et comme Kate n'avait pas d'autre moyen de transport pour retourner à Saint-Hélier, elle dut se résigner à profiter de la charrette qui remportait l'amphibie. Heureusement il faisait nuit.

Le soir de ce jour mémorable, chacun était rentré à sa place : Kate, dans son hptel garni ; Thomas FairbuU, dans le sentier de la vertu ; le sourd-muet, dans ses droits à l'affection de son père, et le phoque, dans sa baignoire.

A une époque où tous les esprits sainement démocratiques se préoccupent à si juste titre du problème insoluble de l'instruction des classes laborieuses, un grand enseignement doit jaillir de cette histoire : car on y peut voir comment, réduit pour toute instruction à savoir dire « papa », un simple phoque a pu sauver la vertu, confondre le vice, protéger la faiblesse, rendre un gagne-pain à son maître, et enfin s'arracher lui-même aux égarements de la liberté !

m; i;i:vi:hi:nd jo>atiian.

Elle est parfois bien séduisanU-, malgré ses perfidies. Toutes les fois qu'on y est pris on jure de ne jamais plus se laisser prendre, mais elle a, pour changer de forme et de couleur, pour faire miroiter l'espùrance et scintiller le plaisir, d'inépuisables trésors de force, de grâce, de magie I Et voilà comment, avec un seul piège toujours le môme, rien qu'en prenant soin de changer de temps h autre l'appât lorsqu'il est trop usé, elle nous attrape à tout coup.

Je parle de la mer.

Il y a en effet à bord un moment de plaisir inexprimable : c'est quand on est sorti des passes. Chacun a déposé ses paquets dans le salon, les femmes se sont coquettement emmitouflées dans leurs plaids et leurs voiles, les hommes se sont emballés dans leurs paletots , tous les cigares sont allumés, et des groupes pittoresques se sont fonnés sur le pont, sur la passerelle, sur les tambours. La bri.se fraîchit, la mer moutonne, et le bateau commence à

26 LE RËVÉHF.Nn JONATHAN

rouler et à tanguer. Tout le monde rit, s'agite, et si un beau soleil éclaire ces mâts élancés, ces fins cordages, ces panaches de fumée noire et de vapeur blanche, cette tente bariolée et ces pavillons qui flottent gaîment au vent, nulle part on ne saurait éprouver, aussi vif et aussi frais, le sentiment de la vie.

Voyageur philosophe ou sentimental, hâtez-vous de jouir, car toute cette joie va passer comme l'herbe des champs. Dans quelques minutes, sur la plupart de ces visages si gais, les jasmins, les soucis et les violettes, auront remplacé les roses, et de ces groupes si bien installés pour une aimable causerie il ne restera debout que quelques rares invincibles, errants comme des âmes en peine sans savoir à qui parler.

Mais aussi, à partir de ce moment décisif où Neptune a séparé l'ivraie du bon grain, ceu.x: qui restent debout prennent par ce seul fait une supériorité marquée sur ceux qui se couchent, et entre ces hommes au cœur solide et au pied marin naît une sympathie fondée sur un commun aniour-i)ropre et

confirmée par un commun dédain pour ceux qui se

couchent.

Ce sentiment collectif, un incident insignifiant, leur jeunesse, et aussi sans doute une affinité ménagée de longue main dans les combinaisons de la destinée, réunissaient, le I G août 1 873, sur la passerelle du « coumE» », deux passagers dont les barques, avant de s'accoster sur le pont de ce vapeur, avaient parcouru dans des parages bien différents l'océan de la vie. Mais le moment marqué par la Providence était venu pour eux de se rencontrer, et il ne leur restait plus, pour arriver au dénouement assigné de toute éternité à leurs tribulations communes, qu'un nombre fixe de jours, juste suffisant pour se uii'ttrr ^l'iis (lr<<ii< (Icssniis !(' cu'iir <'( l'cspril, déliiiirc de

I K HEVEllIiM) JO.NATUVN it

luiiil iii ciMiililf tous K'ius i)hms d'aviMiir, so l;iiii! l'un à l'autre un bien iiunienst; et un mal aflVeux et, en fin de compte, si l)ien embrouiller IVclieveau de leui's existences qu'ils ne pussent plus le déiut^ler.

Voilà ce qui allait leur arriver, mais je n'ai pas besoin de vous dire (pi'ils ne le savaient pas, nalurellement. Si, lorsqu'ils s'abordèrent, on leur avait annoncé où les conduisait ce premier piis, ils n'en auraient pas cru un mot, car jamais ou n'a vu chose plus invraisemblable, et si ce n'était pas aussi curieux je n'oserais pas vous le raconter.

Ne craignez pas que j'exagère : vous allez voir.

Le premier de ces jeunes gens était Lewis Keniptborne Clyde, pour le présent étudiant à l'Université d'Oxford, millionnaire à plusieurs reprises, romanesque et enfant gâté, et pour le futur, pair d'Angleterre et fiancé de miss Ada du Haubert, fille délicieuse de sir Willi.mi du Haul)ert, seigneur de Saint-Mary, ile de Jersey. Lewis kemptliorne Clyde étaitûgé de vingt-quatre ans seulement : à cause de cet âge il était devenu éperduemenl amoureux de miss Ada du Haubert pour l'avoir rencontrée dans un pitjue-nique à la Grève-de-Lecq, et malgré cet âge il revenait à Jersey pour épouser la jeune fille le plus promptement possible. Il n'y avait eu aucune difficulté; restaient les obstacles ; mais comme toujours ils ne se montraient pas , puisque le propre de l'obstacle est de surgir d'une façon imprévue.

Je ne vous ferai pas le portrait de Lewis Kempthorne Clyde : grâce au système de sélection obstinée qui préside aux unions de l'aristocratie anglaise, le mariage et la parenté ont tellement concentré l'infusion (jui circuit; dans ses nobles vcints, que le type du high-life s'est réduit à un très petit uombjT de modèles, descriptions, comme di.sent les Anglais .

28 LE RÉVÉREND JO>iATIIA>

pour chaque sexe et pour chaque âge de la vie, je mets en fait qu'il n'y a pas plus de trois « descriptions », quatre au plus. Lewis était du modèle n° 3, que j'appelle « modèle Charles II » : distingué, fiévreux.

Quant à l'autre jeune homme, c'était plus compliqué.

Il était grand, extrêmement mince, mais surtout admirablement beau. De longs cheveux noirs un peu ondes descendaient juste assez pour laisser voir un cou blanc et ferme comme du marbre; il avait de grands yeux bleus voilés de longs cils et surmontés d'un arc à la courbe impérieuse. Les lèvres, largement étoffées et pourpres comme des cerises, complétaient un ensemble de physionomie étrange et saisissant.

Jonathan Wilna, c'était le nom de ce jeune homme, réunissait en sa personne les éléments les plus orageux qui puissent se combiner pour former une créature humaine. Son grand-père était polonais et, après avoir épousé une juive, était allé s'établir en Amérique ; de ce mariage il lui était né un fils qui avait épousé une Américaine de Boston, spirite, bloomériste, doctoresse en médecine, et qui avait fini un beau jour par se faire élire colonelle du 83" régiment delà milice de New-York, composé exclusivement de nègres ! On voit d'ici ce qui pouvait sortir d'une pareille union aggravée de pareils précédents héréditaires.

Au physique, Jonathan Wilna avait la beauté d'une juive, l'air farouche d'un Américain du Nord, le regard magnétique d'un spirite, et le sourire séduisant et perfide d'unePolonaise. Au moral, il tenait de sa grand'mère la grâce et le désir de toujours s'élever, de son grand-père le courage et le penchant au merveilleux, de son père l'esprit d'aventure, et de sa mère le uiéli-mélo le plus inouï de fanatisuie. de physio-

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