LE RÉVÉREND JONATHAN
foudroyaient la pécheresse ; sa beauté enfin, pour tout dire, attiraient autour de sa chaire une foule qui débordait dans la rue et qui laissait ^couler jusque sur les trottoirs du péristyle des flots de larmes d'admiration et de repentir.
Toutes les filles et toutes les femmes se pressant dans les églises, tous les hommes y accoururent à leur suite, ce qui produisit un encombrement fâcheux. Jonathan fit alors annoncer qu'il prêcherait pour les hommes : tous les hommes vinrent, mais toutes les femmes et toutes les filles se précipitèrent à leur suite, et on se trouva dans le môme embarras. Alors Jonathan donna des prêches en plein air, où les hommes et les femmes purent se donner rendez-vous par centaines ^ans aucun inconvénient.
L'efîet de ces prédications fut immense. Plusieurs jeunes filles, soit de sectes dissidentes, soit même catholiques, qui avaient vécu jusque-là dans un regrettable dérèglement de mœurs, vinrent se jeter dans les bras du révérend.
Il y en eut une qui, dans un élan de repentir, se coupa les cheveux et les lança sur le cœur du beau missionnaire au moment le plus pathétique d'un sermon. L'aspect même de Saint-Hélier changea du tout au tout, et King's Street, rendezvous nocturne et quotidien des jeunes filles de dix à seize ans et des jeunes garçons de quatorze à soixante-quinze ans, restait silencieuse et déserte I Des vieillards respectables insinuèrent alors au jeune révérend que la campagne réclamait ses soins et que sa moisson était assez abondante à Saint-IIélier pour qu'il put « laisser aux ouvriers de la dernière heure le soin de ramasser les gerbes ».
Jonathan, satisfait de son œuvre et confiant dans le zèle de ses continuateurs, résolut de commencer le cours de ses prédications dans les campagnes, ou de nouveaux succès
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ralti'mlaitMil. I.c soir qui suivit son ilcparl, un moetiiig spontaiK'' n'Minit dans King's Street ses jeunes auditeurs des deux sexes ; de nombreux groupes de filles et de garçons y stationnj''rent jusque vers minuit, d(Mihcrant sans doute sur les inlérùts qui avaient servi de texte aux éloquents sermons du beau missionnaire.
Sainl-r,lémenl,tirnnville.rinrey, Saint-Pierre, Saint-Ouen, Boulev-Bay, Sainl-Brelade, Saint-Auliin, furent tour à tour évangiMisés ou plutôt électrisés par l'apôtre aux cheveux noirs, dont la renommée attirait tant de monde, que des services spéciaux d'omnibus et de cars d'abord, puis finalement des trains de plaisir, furent organises par la « Jersey Railway Company limited » pour amener les auditeurs à ses sermons.
Après quinze grands jours d'un aussi émouvant apostolat, il sentit le l»esoin de prendre un peu de repos, et cédant enfin aux invitations réitérées de son nouvel ami Lewis Kempthorne ('.lyde, il arriva, par une belle après-midi de septembre, au manoir de Saint-Mary, où l'attendait la famille du Haubert entourée d'une noinbreuse société avide de voir de près celui qu'on avait tant de fois admire dans la chaire èvangélique.
Les présentations commencèrent : sir William du Haubert, en habit noir et cravate blanche, alla prendre successivement et présenta au jeune révérend :
« — Lady Florence du Haubert, mon épouse bien-aimée ; — Ada, ma chère fille ; — lady George Papin ; — madame William Groggs ; — lady Déborah Languissant ; — madame Piedsenesire ; — miss Alice Papin ; — miss Jane Groggs ; — miss Ellen Languissant ; — misses Mary, Joséphine et Louise Piedsenesire, amies de ma fille ; — le rêvé-
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rend Josuali rit'dsencslre, noire pasteur ; — George Papin, William Groggs, jurés justiciers, mes amis ; — le révérend Habakkuk Shameaway, pasteur de l'église méthodiste, en villégiature à Ravenscliff Saint-Brelade's ; — monsieur le député Grandliaro, mon beau-frère; — le capitaine Eatfrog, mon hon voisin. »
Avec un tact exquis et une science consommée du monde, le beau Jonathan, à qui ses succès récents et ses avantages naturels mettaient d'avance tous les points en main, séduisit tout ce qui pouvait être séduit, à savoir les jeunes filles et les mamans, transporta tous les pères de famille, y compris le député Grandliaro et le capitaine Eatfrog , qui étaient garçons, et força le révérend Josuah Piedsenestre, qui avait « trois filles » à marier, à dissimuler sous un accueil plein de grâce le sang de tigre que lui faisait faire l'arrivée de ce rival. Il n'y eut que le révérend Habakkuk Shameaway qui, étant garçon et couchant en joue une des six amies de miss Ada — au choix — se tînt sur la réserve et répondit par un sourire acide aux propos que son jeune confrère lui adressa d'une voix mélodieuse et pénétrante.
Au milieu du tumulte muet de tous ces cœurs battant aux champs pour célébrer sa bienvenue, Jonathan allait de l'un à l'autre avec une curiosité âpre que rien ne trahissait sur son visage épanoui. Peu à peu des groupes se formèrent dans le salon; sir William prit à part son nouvel hôte, et pendant qu'ils causaient, Lewis et Ada, se prenant par la main, sortirent tous deux en adressant un sourire à sir William et disparurent dans une allée tournante.
Cette liberté et cette simplicité de relations entre jeunes gens et jeunes filles sont, comme on sait, chose toute naturelle en Angleterre. Et pourtant, en voyant le jeune couple s'en aller
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et disparaître les mains enlacées, un sentiment mauvais, rolèreou menace, brilla comme un éclair aigu dans les yeu\ bleus du jeune pasteur; cela n'échappa point à sir William, qui, dans sa candeur, l'attribuant à un peu de susceptibilité froissée, crut devoir dire à Jonathan :
— Vous excusez bien ces deux jeunes gens de nous laisser un instant pour aller causer de ce qui les intéresse, n'estce pas?
Jonathan lui prit les mains d'un air si étonné, que sir William crut s'être trompe.
Après un de ces succulents dîners où le jambon d'York, le pie, le roastbeef et le plumpudding, vinrent tour à tour étaler leur ampleur patriarcale, on fit d'abord un peu de musique, et pendant que chaque miss s'exécutait (en exécutant, hélas ! les auditeurs), madame Josuah Piedsenestre, que ses trois filles à marier rendaient capable de tout, mit bravement le feu aux poudres en proposant avec précision un quadrille, qui fut acclamé tout d'une voix. Tous les hommes, depuis l'excellent sir William jusqu'au capitaine Eatfrog, s'olïrirenl pour figurer dans ce tournoi où Lewis, Jonathan, le révérend Habakkuk Sliameaway et les sept jeunes misses, étaient seuls intéressés, et encore pouvait-on compter Lewis et Ada comme non-combattants.
Jonathan, sur qui tous les yeux étaient fixés, dansa avec une grâce et une légèreté d'autant plus remarquées que le révérend ILabakkuk Sliameaway se montra plus maladroit et plus ridicule. Madame Piedsenestre, après avoir préalablement vanté à Jonathan la supériorité de sa fille Mary, « l'aînée », dans l'art de valser, se glissa sournoisement au piano, et ayant préludé avec innocence sur un air de quadrille, lâcha tout à coup une valse entraînante. Quand elle
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tourna la tète pour s'assurer du succès de sa l'use, Jonalhan, la lélc penchée et les yeux pleins d'une langueur voluptueuse, entraînait dans un tourbillon fantastique Ada demi-souriante et demi-pâniée.
Vers onze heures, cinq ou six paniers attelés de poneys emportèrent les invités, et Jonathan se trouva seul avec la famille et le fiancé. On distribua les bougeoirs, Lewis monta le premier et alla tout droit se coucher.
Tout en allumant les bougies, Ada, jetant un coup-d'œil de regret au piano, demanda à Jonathan s'il ne chantait pas. Celui-ci, sans répondre, alla s'asseoir devant l'instrument, et faisant l'ouler d'un bout à l'autre du clavier un prélude d'une douceur infinie, il se mit à chanter.
0 charme terrible de la voix humaine I Sir William et sa femme, comme stupéfaits, étaient assis, ne trouvant pas une parole pour exprimer ce qu'ils ressentaient. Quant à Ada, debout près de la fenêtre, elle regardait tantôt les étoiles et tantôt le chanteur, et elle ne savait plus si elle était au ciel ou sur la terre. Pendant deux heures, sous la puissance de cette voix étrange et toute frémissante de passion, Jonathan retint ces trois personnes captives, et ce fut lui qui rompit le charme en fermant le piano et en s'cxcusant de s'être laisse entraîner si tard.
Ainsi commença pour Jonathan une série de jours heureux comme il n'en avait jamais connu dans la vie. Dans ce milieu de paix et d'innocence, il sentait son cœur s'ouvrir à des sentiments inconnus, et il semblait oublier son orageuse destinée.
Tantôt, entraînant Lewis au bord de la mer, il passait avec lui de longues heures d'extase à rêver devant l'infini ; tantôt, dans les frais et sombres détours du parc, il se pro-