‹ Nouvelles et fantaisies humoristiquesChapitre 50 sur 92 · LE RÉVÉREND JO.NATHAN · texte numérisé non relu

LE RÉVÉREND JO.NATHAN

nir bientôt. Le soir, accompagné de Lewis, il alla s'embarquer pour Southampton.

Lewis revint seul. Le mariage, retardé par la mort d'une vieille tante, ne devait se faire que dans un mois.

Trois jours se passèrent sans nouvel incident. Le quatrième, au retour d'une promenade où Ada paraissait avoir beaucoup pleuré, Lewis annonça à sir William que des affaires imprévues l'obligeaient à aller passer quelques jours en Angleterre.

Lorsqu'il fut parti, Ada emmena son père et sa mère au fond du parc, les fit asseoir avec elle sur le banc où elle avait coutume de passer des heures de causerie avec Jonathan, et là, comme si elle avait voulu rendre le cher absent témoin du sacrifice qu'elle lui faisait, elle déclara à ses parents, en leur présentant une lettre, que tout ce que cette lettre contenait avait été écrit d'accord avec elle par Lewis.

Lewis, s'étant malheureusement convaincu, disait-il, qu'il ne pourrait faire le bonheur de sa fiancée, rendait à* sir AVilliam sa parole.

Au même moment, du débarcadère de Southampton, une voiture attelée en poste partait au triple galop pour une des résidences de Lewis.

Devinez qui y était avec lui?

Dans le courant de l'année qui suivit, les journaux de Londres, et d'après eux ceux de Jersey, annoncèrent que le révérend Jonathan Wilna avait péri dans les missions de l'Afrique centrale.

Ada, qui était mariée depuis six mois et en pleine lune de miel, pleura cinq minutes.

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Cela fait, le Destin, jugeant apparemment que les épreuves de Jonathan avait suffisamment durù pour qu'Esfher Wilna pût en recueillir le fruit et vivre heureuse, réunit par une accolade, sur son livre, les noms de Lewis et d'Esther en y inscrivant cette note :

S'aiment bien. A ménager.

Il fait froid. Dans la haute cheminée de la grande salle, un feu pétillant flamboie ; les étincelles éclatent comme un feu d'artifice, et la fumée s'élève doucement en nuages azurés ; les armures polies, les épées et les hallebardes, les glaces, les verres de Venise, les lustres de cristal, les coupes d'argent, tout semble animé de la vie ardente qui brûle et tourbillonne dans le foyer embrasé. Des domestiques en livrée solennelle, marchant à pas comptés et cadençant chacun de leurs gestes, préparent, sous la direction d'un vieux et grave majordome en habit noir, le repas du noble lord.

Oh I la bonne et joyeuse saison que l'hiver, et qu'il est doux, après une rude journée de chasse, tandis qu'au dehors la neige tombe et que lèvent gémit, de se prélasser dans son grand fauteuil armorié, les jambes étendues, les coudes sur la table, et de voir scintiller dans son verre le vin de France couleur de rubis ou le vin du Rhin couleur d'or !

Il fait froid. Dans la cheminée sombre, deux pauvres lisons brûlent ; une acre fumée i-emplit la cabane; parles trous du toit la neige tombe, et par les crevasses des murs la bise se glisse en flèches aiguës.

Oh ! l'horrible saison que l'hiver, et qu'il est dur, après une longue journée de douleur et d'épuisement, de recommencer encore à souffrir, et d'être poursuivi jusqu'au coin

I t MXion l.l.ACK .il

de. son pauvre Iout par lo froid, (jui (ravorsc les murs, par la faim, (pii ronfle les entrailles, par rinsoninie, compagne fnlèle (les nuits (In malheureuv !

I.e major Hardstone est le demi-dien rpii rC'gne sur ce domaine immense. De son château à la chaumière de la vieille Me,i:^'y, on peut mesurer la distance qui s(îparc le dernier sommet de la richesse du dernier ahîme de la mis(!!re. Et voilà (pie des deux cxtrômilîîs d'une longue avenue, et ne se \(tvanl |ias encore, ces deux créatur(>s s'avancent I'uik; ycvfi. l'autre : l'homme s'agite. Dieu le mcjne !

A mesure qu'ils marchent, la neige cesse de tomher ; une édaircie douteuse et louche laisse échapper un rayon de soleil qui va mar(|uer au milieu de l'avenue comme la place d'un lendez-vous. Ils s'avancent.

Le major, enveloppé dans une pelisse de fourrures, marche d'un pas délihc'n'^ Ses puissantes narines aspirent joyeusemenl cet air vif et salutaire qui rafraîchit son sang et lui réjouit le cœur. Il marche, songeant au bon feu et au bon repas qui l'attendent, à ses amis qui vont arriver, à ses chevaux, à ses chiens, à ses arbres. Il sillle entre .ses dents un air de chasse, et de temps en temps il s'interrompt pour se dire :

La belle journée I

La vieille Meggy, appuyée sur une branche, courbée sous le poids d'un petit fagot encore trop lourd pour ses épaules, se traîne, chancelant à chaque pas et s'arrétant à tout moment. Un vêtement sans nom, ramassis informe décent haillons cousus ensemble, impn'gné du suint aigre et écœurant de la misère, troué en vingt endroits, s'accroche, plutctt ((u'il n«' h' couvre, à ce fantôme de corps, elTroyal>le carcasse bu-

maine que de longues années de faim et de douleur ont écrasée et tordue. Elle murmure le refrain d'une vieille chanson, puis elle se tait, et elle pleure.

Et pourtant cet être, cette chose sans nom, qui en ce moment n'inspire que le dégoût ou la pitié, c'était autrefois une fière et superhe créature, et partout où elle passait les cœurs battaient d'admiration et d'amour. Elle ne pouvait se mettre le soir à sa fenêtre sans entendre des soupirs ou des sérénades , elle ne pouvait faire un pas hors de sa maison sans trouver à sa porte des bouquets de fleurs ou des guirlandes de feuillage. Et «Jle passait calme et fière à travers ce triomphe d'amour, sans rendre un sourire, sans ramasser une rose, ses grands yeux noirs fixés dans le vague où elle cherchait son bien-aimé.

Son père mourut, sa mère mourut, et elle resta seule au monde, n'ayant que sa vertu et son courage. Un soir, un beau cavalier vint fi-appiM" à sa porte : c'était le fils du lord, il était jeune, séduisant ; il se montra respectueux comme un prince, tendre comme une femme, soumis comme un petit enfant, ardent comme un lion ; il l'aimait sincèrement : il était dans cet élatdc grâce que la jeunesse donne aux cœurs les plus secs. Meggy se trouva sans défense devant cet amour ardent et sincère : elle succomba, et pendant une année elle fut heureuse comme on ne l'est qu'au Paradis.

Mais le père du jeune lord appela un jour son fils devant lui, cl lui représenta que sa dignité ne lui permettait pas de continuer plus longtemps des relations scandaleuses avec la fille d'un tenancier : qu'en conséquence il fallait s'éloigner pour quelque temps.

Le jeune lord en faillit mourir de chagrin, mais il obéit.

Quant h Mogjjy, ell»^ devint folle, et die continua d'Iiahitcr la maison de son pure, qui alla se délabrant tous les jours, nul ne s'occupant de la réparer. Elle vivait la plupart du temps de racines et de fruits sauvages qu'elle allait chercher dans les bois, et parfois les bûcherons lui donnaient un peu de pain. De sa beauté souveraine il ne lui était resté que ses yeux, et ce regard éclatant et lu-ofond qui semblait toujours, comme au temps de sa jeunesse, chercher dans le vague un être cher et absent ; de sa raison et des souvenirs de sa vie passée elle n'avait retenu qu'un nom, qu'elle répétait chaque soir, et une vieille chanson, dont elle murmurait souvent le refrain.

Le jeune homme était devenu un .\nglais : à l'adolescent blond et rose, pétri de cette grâce juvénile et do cette fraîcheur printanière qui distingue les fils de l'aristocratie l)ritannique, avait succédé un lord, c'est-à-dire un de ces personnages extra-humains, à la figure rouge et osseuse, aux longues dents jaunes, à l'air superbe et dur, admirablement distingué, et regardant enfin du haut de son immense orgueil les hommes et les choses de la création. 11 avait tout vu, tout acheté : il avait tout méprisé et il n'avait rien aimé. Quant à Meggy, il ne se souvenait mémo pas d'elle.

Après trente ans d'ah.scnce et d'oubli, ces deux êtres que l'amour avait autrefois si tendi-ement, si ardemment unis, s'avançaient sans le savoir au-devant l'un de l'autre et allaient bientôt se rencontrer, l'oni- (pii eut été dans le secret de b'ur vie passée, cette n-nronlre en un pareil lieu aurait eu quebiue chose de solennel et d'eiïrayant. Sur cette vaste et uniforme étendue de neige, entre ces deux rangées d'arbres (|ni ressembhienf à une Irnnpr d'élivs fantasti(pics ac-

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courus au hurd de la roule pour assister à quelque spectacle terrible, les deux acteurs de cette scène semblaient poussés l'un vers l'autre par une puissance mystérieuse.

A peine le lord eut-il aperçu la vieille femme, que sa figure s'assombrit et qu'il hâta le pas : de son côté la vieille femme, en apercevant une créature humaine, se mit à marcher plus vite.

Ils arrivèrent presque en même temps à l'endroit où une èclaircie des nuages laissait tomber un rayon de soleil. La vieille mit son fagot à terre ; elle porta sa main à son front comme pour y chercher un souvenir, puis, appuyant son poing ferme contre sa poitrine et fixant sur le lord son regard étincelant, elle dit, d'une voix sourde et vibrante :

— George !

Le lord, la regardant d'un air irrité, lui dit :

— Vieille, où avez-vous pris ce fagot?

Mais elle, sans avoir l'air de l'entendre, continuait à le regarder de ses grands yeux noirs.

— Vieille, répéta le lord, où avez-vous pris ce fagot?

Elle le regardait toujours, et peu à peu ses lèvres s'agitèrent, et elle se mit à murmurer, d'abord tout bas, puis d'une voix de plus en plus vibrante, une vieille chanson.

— Où avez-vous piis ce fagot? vous dis-je, répéta le lord furieux.

— C'est toi, George Hardslone, qui me demandes cela I (Jue t'importe ? Quand je l'aurais pris sur tes terres, t'en apercevrais-tu seulement ? Tu ne sais donc pas (jue je m'appelle Meggy, et que je meurs de froid et de faim dan* une misérable cahute qui fut autrefois la maison de mon père? Tu la connais bien, cette maison : il y a trente ans aujourd'hui, aujourd'hui même, entends-lu ? qu'un jeune seigneur,

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lioaii comme rarcliiin^'i' fialiriol, vint y IVaiiiioi' en suppliant. Jt'dai^Miai lui ouMir celte jiorte (pii jus(|ue-là no s'élail ouverte pour personne; et à iiai'tii' de ce moment, pendant toute une année je lui donnai, par la seule grâce de l'amour que j'avais pour lui, ce que tous les trésors de la terre, ce tju'un conquérant avec toutes ses armées, n'auraient pu ni m'aclieter ni m'arraclier. Et voici maintenant qu'après m'avoir abandonnée en proie au déshonneur, à la misère, à la folie, lorsque tu me retrouves, après trente ans, dans l'état où je suis, tous ces souvenirs, qui devraient le faire tomber à genoux, s'elTacent devant le regret que te causent ces quelques brins de bois sec !

Lord Hardstone baissait la tète. Dans ce cœur desséché par l'égoïsme, à mesure que Meggy pailail, quelque chose commençait presque à vibrer ; lorsqu'elle prononça ce nom de Meggy, par un mouvement involontaii-e il poi'ta la main à son cœur : mais lorsqu'elle en vint à lui reprocher comme un bienfait l'amour qu'elle avait eu pour lui, lorsqu'elle lui })arla de son ingratitude ; lorsque, surtout, ces mots « tomber à genoux » furent prononcés par la pauvre folle, l'orgueil implacalde du genlilhomme fut tellement outré, que le lord, blême de rage, grinçant des dents et serrant les poings, ne put plus se contenir :

— Misérable sorcière! s'écria-t-il, je ne sais à quoi il tient que je ne te torde le cou ! Non contente de me voler, tu viens encore m'insulter sur mon piopie domaine ! Laisse là ce fagot : je le défends de l'emporter I Lt quant à ces sornettes <|ue tu viens de me débiter sur l'archange (labriel ou Uapbaël, sache bien que, folle ou non, si tu as le malheur de le répéter devant âme ({ui vive, je te ferai enfeiiuer pour le reste de tes jours a\er les Ions ou a\ec les fdles pei'dues !

— Mylord I lui dit Meggy sans s'émouvoir et sans cesser de darder sur lui son regard profond, Mylord I si vous oubliez que vous avez un cœur, avez-vous oublié qu'il y a un Dieu dans le ciel ? Si vous oubliez que vous êtes d'une race où le sang était autrefois noble et généreux, avez-vous oublié que vos ancêtres ont toujours gardé leur bonneur, et que lorsqu'un de leurs descendants salit le blason de la famille, ils sortent, dit-on, de leur tombeau pour venir lui infliger un châtiment ? Ignorez-vous qu'à défaut de descendant, un serviteur ou un tenancier peut remplir, suivant une vieille tradition, ce rôle de gardien de l'honneur de la famille? Donc, moi qui suis la fille d'un des plus anciens tenanciers du domaine, ce n'est plus eu mon nom, c'est au nom de votre famille — de notre famille — Mylord, que je vous somme de vous mettre à genoux et de me demander pardon de la lâcheté et de la félonie que vous avez commises en insultant une femme et en menaçant de tuer ou de faire enfermer avec les filles perdues une de vos tenancières, que votre honneur et votre devoir vous ordonnent de protéger et d'assister.

— Tiens ! dit-il, et faisant siffler son fouet de chasse, le lord en lança un coup sur les épaules de Meggy.

Celle-ci se redressa alors comme un spectre, et étendant sur lui ses mains fermées :

— George Hardstone ! tu n'es qu'un félon et déloyal chevalier, et au nom du Dieu tout-puissant, au nom de tous tes ancêtres, je te maudis 1 Qu'avec l'honneur que tu as répudié et perdu, le sang de ta race se retire de toi et qu'il cesse de réchauffer ton corps avili ; que le froid du tombeau, le froid de la glace, envahisse tout ton être et ne t'abandonne plus,

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et que jusqu'à la fin de tes jours tu ne cesses de grelotter et de c'hujui-r des dents, sans pouvoir jamais te rôcliaulîer ! Va maintenant, et souviens-toi de la vieille Me^'gy I

Le major pâlit lé^'èrcment ; il frissonna à cette évocation de ses anctMres, et un souille de vent plus tjlacé, en lui faisant sentir plus vivement la rigueur du froid, calma sa colère et lui inspira du regret de s'ôtrc montré si dur et si violent. II tira une pièce d'or de sa poche et la tendit à Meggy :

— Allons I prends ceci et emporte le fagot !

— Il est trop tard, répondit-elle : l'arrêt est prononcé, il faut qu'il s'exécute. Gardez votre or et votre fagot. Pour moi je n'ai plus besoin de vos bienfaits» car dès demain je quitte vos terres.

Et elle s'éloigna.

Le major lui jeta un dernier regard de dédain, haussa les épaules, et sifflant son air de chasse, se remit en marche.

Quoique sur cette figure de marbre pas une ligne n'eiit perdu son implacable rigidité, il y avait en lui quehjue chose d'étrange : sa marche n'était plus la môme , elle avait je ne sais quoi de saccadé, et au lieu du pas militaire que le major prenait instijictivement dès qu'un long espace se développait devant lui, c'était par enjambées très inégales qu'il s'avançait.

Il marchait avec une rapidité extraordinaire, et la ligne que .ses pas ti-açaient sur la neige était si mathématiquement droite qu'on aurait pu la croire tracée au cordeau. Elle longeait d'ailleurs la trace que le major avait laissée en venant au lieu de sa renconti-e avec Meggy, et rien qu'à comparer CCS deux lignes on pouvait voir que si les mêmes pieds les avaient tracées, l'àme ipii dirigeait ces mouvements n'était

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plus la même. Dans la première, dont la direction était droite, quelques lignes courbes, quelques angles, et enfin ce feslonnement uniforme et régulier qui traduit le balancement d'une marche bien équilibrée, attestaient que le marcheur, dégagé de toute préoccupation, s'avançait librement vers un but déterminé sans doute, mais pas rigoureusement : dans la seconde, au contraire , on suivait pour ainsi dire comme le sillon d'une force supérieure à la volonté et qui poussait l'homme.

Le remords était dans le cœur de lord Hardstone : mais comme cela arrive souvent dans la vie, il ne le sentait pas à cause de sa violence même.

Les grandes secousses morales sont comme ces blessures qu'on reçoit au milieu d'un combat et dont on ne s'aperçoit qu'après. On attribue souvent à la fermeté ou à l'indilïérence ce qui n'est que l'effet de l'étourdissement du premier choc. D'ailleurs entre son cœur et son âme l'égoïsme avait élevé depuis longtemps une si épaisse barrière de glace, qu'il n'y avait rien de commun entre ces deux parts de son être moral : le remords fondait cette glace, et c'est pourquoi la machine intellectuelle et physique, jusque-là si bien réglée, si judicieusement pondérée, commençait à se troubler.

Le major se retrouva devant la grille du château sans s'être rendu compte du cliemiu qu'il venait de faire, et s'aperçut seulement alors qu'au lieu de continuer sa promenade il était revenu sur ses pas depuis l'endroit où il avait fait rencontre de Meggy. Il porta sa main à son front comme pour chasser le souvenir pénible de cette scène.

Mais il rejeta vivement la tête en arrière : sa main était froide comme glace, au point ([ue ce contact fit passer dans

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