‹ Nouvelles et fantaisies humoristiquesChapitre 51 sur 92 · II. MAJOU CI.AC.F · texte numérisé non relu

II. MAJOU CI.AC.F

tout son rorps un frisson iiiorlcl. 11 voulu! sonner : trois fois il lova la main pour saisir l'aiineau do la cloche, et trois fois sa main inerte et engourdie lui refusa le service. Mais un des domestiques l'avait aperçu de l'inléiieur du château et accourut pour lui ouvrir.

Le major moula rapidement les degrés du perron et se précipita presque vers la cheminée de la grande salle. A peine étail-il assis sur son fauteuil à dais, qui depuis des siècles était resté à la même place, à dix pas à droite de la cheminée, qu'il appela un domestique : celui qui vint était un vieux serviteur à cheveux blancs.

— Approchez-moi ce fauteuil du feu, dit le major. Le vieux domesti([ue le regarda d'un air étonné :

— Votre Honneur y songe-t-il ? Déranger ce fauteuil de la }ilace où je l'ai vu depuis mon enfance, et où mon père et mon grand-père l'oiiî toujours vu ? D'ailleurs ce n'est pas un vieillard comme moi qui aurait la force de soulever un raeuhle aussi lourd; et quel besoin Votre Honneur peut-il avoir de s'asseoir plus prés d'un feu aussi violent? A la distance où je m'en trouve, c'est à peine si j'y puis tenir.

Contre son ordinaire, le major, qui n'admettait pas un mot de réplique à ses ordres, ne répondit au vieux domestique (|ue par un légei' signe d'impatience, et se levant il saisit un des hras du fauteuil et le traina violemment près du foyer.

Le vieux iiieuhle, comme iirilé d(; celte espèce d'altental à son immoliilité .séculaire, rendit un gémi.s.sement lamentable (pii se prolongea dans les échos de la grande salle, et .sous l'uutragc de cette secou.s.se presque sacrilège, son dais vermoulu, orné des armes des Hardstonc, fit entendre un craquement sinisti'e et tomba aux pieds du major.

00 LE 5IAJ0U r.LACÉ

Le vieux domestique, du seuil de la porte, se retourna et leva les bras au ci '1 :

— Le malheur est entré dans la maison I s'écria-t-il.

Et il vit le major, l'air égare, se lever de son grand fauteuil, et s'accroupir, tout grelottant de froid, les mains touchant presque le foyer.

Pendant plus d'une heure le major demeura ainsi, et lorsqu'il se releva, ses sourcils, sa barhe, ses cheveux, ses habits mêmes étaient roussis, mais son visage et ses mains étaient bleus de froid, et ses dents claquaient

Dans l'été de 183..., j'eus occasion d'aller passer quelques jours à la campagne chez un de mes amis. Près de là, dans un château loué pour la saison, demeurait un major anglais dont on vantait la bienfaisance extraordinaire. iMalgré de cruelles souffrances qui ne lui laissaient aucun relâche, cet excellent homme était la providence des pauvres, et il faisait tant de bien que tous les propriétaires du voisinage avaient formé une douce ligue pour lui rendre la vie si agréable qu'il ne songeât plus à quitter le pays.

Il ne pouvait supporter l'isolement. Dès le malin, en conséquence, son lit, qu'il lui était interdit de quitter, était dressé dans un salon somptueux où toutes les recherches du luxe, tous les moyens de disli-aclion imaginables, se trouvaient réunis. Là, depuis le malin jusqu'à onze heures du soir, les visites se succédaient ; une table de thé en permanence et un dîner de douze couverts servis soir et matin attendaient ceux qui voulaient bien accepter l'hospitalité du major; et dans un des communs du chiiteau, une autre table,

l.I' MAJOR ni.Ar.K 61

modeslonient mais généreusement servie, était prête à toute heure à recevoir les pauvres, que servaient des valets en grande livrée.

On nous introduisit. Le major était un homme d'une soixantaine d'années, de fi^'ure très nohle et très dislin;,'uée. Lorsque mon ami se présenta à lui, il lira sa main de dessous sa couverture et me la tendit cordialement : cette main était glacée, mais tellemciil glacée que le froid m'en remonta jusqu'au cœur et que je restai tout interdit. Le major sourit tristement.

— J'ai la main hien froide, n'est-ce pas?

Je balliutiai je ne sais quoi, et tout aussitôt le major, faisant un signe à un jeune homme vêtu de noir et cravaté de hlanc, qui s'approcha, me le présenta :

— Le docteur Brown, mon médecin.

J'entrai aussitôt en conversation avec le docteur, et bientôt, les premières politesses échangées, nous en vînmes à parler de la maladie du major.

— C'est une maladie étrange, me dit-il, et dont la pratique médicale, pas plus que la doctrine, ne connaît aucun autre* exemple. Depuis trois ans que je suis attaché à la personne du major, je n'ai pas surpris l'ombre d'une irrégularité seulement dans aucun organe : quant à l'intelligence, on n'en peut voir qui soit plus saine et plus fei-me ; il est difllcile de trouver un type où se réunisse d'une manière plus achevée la double perfection de l'âme et du corps. Et pourtant le major est afTeclé d'une maladie aiïreuse, implacable, et contre hKjuelle toutes les ressources de mon art, toutes les forces de la nature même, essayées tour à tour, sont venues se briser I

— Oucllr csl doni" cette horrible maladie?

— Elle n'a pas de nom en médecine, et si jamais on lui en donne un, on ne pourra que l'appeler « la maladie du major », car de même qu'elle défie tout remède, de même il est impossible d'en déterminer le siège : elle est partout et elle n'est nulle part.

Il a froid : voilà tout. Ce que souffrirait, pendant quelques minutes, parce qu'il en mourrait bientôt, un malheureux qu'on exposerait nu, par un froid de 20 degrés, au milieu d'une plaine découverte, voilà ce qu'il souffre depuis dix ans, sans autre relâche que quelques heures de sommeil.

— Et sait-on quelle est l'origine de cernai étrange?

Le docteur mit la main sur son front, parut hésiter un instant, puis me prit la main, et m'entraînant dans un petit boudoir attenant à la salle de billard, il me fit asseoir et me raconta la première partie de cette histoire.

Lorsqu'il eut fini :

— Ne cherchez plus, lui dis-je, le nom de la maladie du major : cette maladie est plus connue que vous ne pensez, et moi qui ne suis pas médecin, je vais vous en di,re le nom et le remède : le nom, c'est le Remords; et ce qui le guérira, ce qui le guérira certainement, n'en doutez pas, c'est le remède que vous expérimentez el qui s'appelle le uepextir.

(Historique).

KNTRE DEUX EVENTAILS

— Le numéro 386 ?

— 38G? Là-bas, mons;ionr, an quafriùmo rang.

Et alors, le cou tendu, le chapeau gracieusement soulevé entre le pouce et l'index, je m'avance de côté, me balançant à travers des vagues de soie, de mousseline et de tlenlelles, qui s'ouvrent sous mes genoux comme sous la proue d'un navire. A la nage, à travers les frous-frous qui frùmissent et les parfums qui voltigent, j'arrive à la stalle n" 386 ; le sillage s'est refemiô derrière moi, je prends ma place, et voilà mon sort fixé pour la soirée.

Lajilarf' qu'on occupe dans une réunion telle qu'un samedi du Cinpie est en eiïet, pour un spectateur digne d'un pareil spectacle, un vi'ritable événement, et un événement aussi considérable qu'on le puisse imaginer. Un samedi du Cirque, pour le vulgaire, a les apparences d'une représentation équestre : le vulgaire croit qu'on y voit des écuyers faisant la haute école, des ccuyères se précipitant à travers des fromages à la pie en papier, puis des clowns, puis des chevaux « en liberté » qu'on fait valser à coup de fouet ; et puis encore des clowns, et puis d'autres chevaux, et ainsi de suite : la vérité est «pi'cui n'y voit rien de tout c(;la, on ipic du moins.

64 ENTRE DEUX lÉVENTAILS

si l'on y aperçoit de temps à autre quelque chose dans ce genre, c'est pure formalité, vain simulacre, attendu que la pièce n'est pas dans le Cirque mais dans la salle.

Je commençai donc par parcourir, à l'œil nu d'abord puis au lorgnon, les cercles concentriques de cette assemblée où, de tous les points de Paris et de l'univers amoureux, les plus belles femmes du monde se donnent rendez-vous. Ce premier coup d'oeil donné, je pris ma jumelle, j'en essuyai soigneusement les verres, je relevai mes touffes de cheveux, j'assurai la position de mon nœud de cravate et, avec la religieuse attention d'un astronome qui examine les étoiles au ciel, je vis passer tour à tour dans le champ de mon télescope un nombre de corps célestes tellement célestes, qu'arrivé au milieu du premier tour je fus obligé de m'arrôtcr, tant l'émotion remplissait mes yeux de larmes d'attendrissement I

Quelques instants de recueillement m'ayant permis de ranimer mes forces, je repris mon examen et je continuai, tenant à deux mains ma lorgnette, et mon cœur avec ces deux autres mains supplémentaires que la métaphore met à la disposition du poëte lorsque ses vraies mains sont occupées à aligner des alexandrins, et que cependant il a besoin de se livrer à des gestes pathétiques.

J'ai pour principe de ne me décider qu'après avoir tout vu : se hâter de prendre feu pour la première jolie femme qu'on a aperçue, et négliger de passer d'abord toutes les autres en revue, ce serait donner les grades à l'ancienneté au lieu de les donner au choix : je poursuivis donc mes observations astronomiques avec la résolution bien arrêtée de ne rien décider avant d'avoir parcouru toute la salle.

C'est une chose singulière que la vanité des résolutions

F.NTHE DEUX EVENTAILS tiJi

vie riiomme quand la fcinino est en travers ! A pi'ine avais-je pris ma décision , à riiislant juvcis où je la prenais, je vis se peindre dans rohjectit" de ma lunette une ima^'e tellement l>elle, tellement éblouissante, que je crus d'abord être le jouet d'un rêve et que je me frottai les yeux pour m'assurer que je ne dormais pas !

Ce que je voyais était une li^'ure en marbre de Paros, avec une chevelure de rayons de soleil dorés, assouplis, et ruisselant en double cascade sur les épaules, après avoir bouillonné, tourbillonné sur le front elles tempes en boucles et en nuages, et débordé à droite et à gauche en voltigeant autour de deux oreilles de nacre de perle ! La source de ce torrent était cachée sous une toulTe de petites fleurettes blanches tapie au haut du front au bord d'un chapeau de bergère en paille de riz, de forme ovale, à bords relevés, cl n'ayant pour tout ornement qu'un nœud plat de taffetas blanc, large comme une main de femme.

L'être miraculeux d'où s'échappait cette source de cheveux dorés et de pure joie avait, dans sa toute-puissance et dans sa toute-beauté, de sa pleine et souveraine grâce, décidé que la forme idéale sous laquelle elle daignait se manifester ce soir-là aux mortels serait enveloppée d'une robe de soie gris-perle ruchée de satin blanc, avec manches plissées ornées de petits rouleaux de même, forme cuirasse. De la jupe on ne voyait, à la distance où je me trouvais, que rentasscment des plis débordant en tumulte et inondant tout le pays autour d'un corsage opulent et ferme qui se cambrait et se busqiiait fièrement aux endroits oii il fallait.

Par une succession de courbes el de surfaces qui s'entrelaçaient et s'engendraient a\ec un art et une perfection abso-

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Jument sans précédent dans les annales de la beauté, ce corsage incomparable , après avoir laissé tomber deux bras plus gracieux mille fois que les ailes d'un ange, s'élevait et se repliait sur lui-même pour s'arrondir en épaules dont les pentes, s'accclérant comme le chemin qui mène au Paradis, se resserraient, se rapprochaient, et se transformaient enfin en une tour que je qualifierais d'ivoire et d'albâtre si l'albâtre et l'ivoire n'étaient pas des matières viles, grossières et très noires en comparaison de la substance lumineuse et rosée dont cette nuque adorable était pétrie.

La tête !...

Oh ! la tête!...

Non, il est inutile d'essayer de vous décrire cette merveille : ce serait commettre un sacrilège sans aucun profit pour personne, et tout ce que je pourrais dire ne vous donnerait pas même une idée de cette beauté impériale, puissante, sereine, radieuse, effrayante, inadmissible! Que voulez-vous que je vous dise de l'inconnu et de l'impossible? Dix années d'adjectifs et de superlatifs ne vous en apprendraient pas le premier mot, et, arrivé à la hauteur de celte tour d'ivoire, l'excès de votre admiration ne vous aurait laissé comme à moi d'autre cri que le silence.

Je sentis le « coup de foudre » sillonner tout mon être et sauter de mes yeux à ma tête et de ma tête à mon cœur, où il s'enfonça comme une épée flamboyante ; et les yeux démesurément ouverts , les narines palpitantes, le cœur battant à éclater, je demeurai immobile, insensible à tout ce qui se passait autour de moi, oubliant l'univers, oubliant ma propre existence , pour ne vivre et n'exister que dans l'être surnaturel dont l'apparition me fascinait.

Des hauteurs infinies où l'extase me ravissait, les bruits

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de la terre ne m'arrivaicnt plus que comme un murmure à peine sen-^ible, et de tons les scintillements de cette salle, qui tout à l'heure m'avaient éliloui , je ne percevais plus qu'une lueur ])àlie par l'immense rayonnement du foyer de lumière où tVlatait l'apparition I

Alors je me mis à réfléchir sur ma position.

La première réflexion me fit voir clairement que j'étais un homme perdu.

L'évidence de cette situation me brûlait les yeux. .4 la distance où je me trouvais d'ELLE, je ne pouvais espérer entrer en communication par aucun moyen, car nous étions du môme côté, elle ne pouvait me voir qu'à la condition de se retourner exprès, et quand ce rapprochement à distance se serait prolongé pendant des siècles, je n'aurais pas été plus avancé. D'un autre côté il était puéril d'espérer la rejoindre à la sortie : avant que je fusse dans le couloir elle serait déjà dans sa voiture.

Ainsi, par un épouvantable jeu du sort, je voyais mon âme, ma vie, mes désirs, mes espérances, attachés tout à coup à un être placé à quelques pas de moi , et qui dans une heure allait s'envoler et se perdre dans l'inconnu, emportant tout sans môme le savoir, sans môme soupçonner mon existence I Chose horrible, elle pouvait vivre à Paris, à côté de moi , passer vingt fois où je serais passé, paraître en cent lieux cinq minutes après que j'aurais cessé de l'y chercher, tout comme le lendemain matin elle pouvait partir pour la Lithuanie ou pour l'Amérique et n'en revenir jamais, tandis que je consumerais le reste ma vie à la chercher dans tous les salons et dans tous les lieux de réunion publique de Paris!

Ce qu'il y avait de particulièrement poignant dans ma

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position, c'est qu'à coté do mon inconnue il y avait une stalle vide, qui s'obstinait à rester vide quoique la représentation fût assez avancée. Dans la clairvoyance de mon désespoir, je comprenais que cette stalle ne pouvait appartenir qu'à un homme destiné à venir s'asseoir là. Une femme aussi miraculeusement belle ne pouvait pas s'exposer à être coudoyée dans une salle de spectacle par le premier venu : donc de doux choses l'une, ou son cavalier allait arriver, ou elle avait loué la stalle à gauche de la sienne pour éviter tout contact avec un simple mortel.

Je renonce à énumérer les idées folles, les entreprises insensées, les partis fantastiques, auxquels mon imagination enflammée m'emporta tour à tour : il suflira de dire qu'un instant je conçus la criminelle pensée de me précipiter à travers les stalles, de tout égorger sur mon passage, d'arriver à ELLE, et de l'emporter dans mes bras. Malheureusement je n'avais pour toute arme qu'une jumelle , et ce fut cette seule raison qui m'arrêta !

Et pendant que mon cœur et mon âme tourbillonnaient dans cet ouragan, pendant que je me sentais tantôt mourir et tantôt devenir fou, elle, calme et souriante , se balançait dans son corsage de soie gris-perle comme une fleur dans sa corolle, et rien ne lui disait qu'à quelques pas d'elle un homme agonisait d'amour en la regardant!

Je passai peu à peu à un autre cours d'idées. Trop convaincu que je ne pouvais rien par moi-même pour combler l'abîme qui me séparait d'ELLE, j'en vins par degrés à chercher s'il ne pouvait pas arriver quelque événement subit, imprévu, qui, en jetant le trouble dans l'assemblée, donnerait lieu à un tumulte quelconque : à la faveur de ce tumulte, peut-être...

KNTIU: l)KL\ liVENTAll.S (ÎO

Ji' pensai tour à tour à dos jtois fulminants, à la cinito tl'un liistio, ;i un coup de pisluliM... Oui sait si un clicval no \ a pas saulor par-dessus les balustrades et caracoler sur l'assistance? Pourquoi une écuyùre ne se casscrait-clle pas les reins ? Comment se l'ait-il qu'il ne se trouve pas dans tout ce public deux hommes de cœur pour se prendre de querelle et échan^^er des calottes? Par quel miracle les singes savants ne se sont-ils pas encore échappés pour venir gambader à travers les chignons et les dentelles des toutes ces jolies femmes qui sont là? Et puis je pensais à un incendie, à un écroulomont, à un tremblement de terre...

— Il suffirait tout simplement pourtant d'une bombe Orsini. .. me disais-je.

J'en étais là, c'est-à-dire, comme vous voyez, à ces régions fiévreuses et fantastiques où la cervelle en flammes ne produit plus que des tourbillons d'étincelles et de fumée au liou d'idées, lorsqu'une masse noire et compacte se dressa devant mes yeu.x et je vis une grosse dame qui , tendant le cou vers moi, paraissait attendre quelque chose. A côté d'elle une ouvreuse, le nez dans un coupon de stalle, vérifiait le numéro de la place :

— 386, c'est celle-là, dit-elle à la dame , et elle lu'invita à quitter ma stalle.

— Mais j'ai le numéro 386, objectai-je.

L'ouvreuse prit mon coupon, me fit vérifier, et je reconnus que le véritable cliilTre était 336 : le 3 était sui'cbargé ; on avait d'abord commencé un 8, mais c'était bien 336. Je me levai.

Les événements se précipitaient.

Ou'allait-il advenir de moi ?

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