‹ Nouvelles et fantaisies humoristiquesChapitre 52 sur 92 · ENTRE DEUX ÉVENTAILS · texte numérisé non relu

ENTRE DEUX ÉVENTAILS

Où était la stalle 336? Sans doute bien loin, en haut ou en bas, je ne sais où!

Oui, c'était indubitable, on allait m' enterrer à une place d'où je ne pourrais même plus la voir! C'était donc fini, fini pour la vie !

Désespéré, semblable à un condamné à mort qui part pour l'échafaud, je suivis l'ouvreuse...

Comme pour me faire sentir plus cruellement les horreurs de cette séparation, l'ouvreuse me faisait prendre à droite, et à mesure que je franchissais une dame je voyais que nous nous approchions de l'inconnue.

Ainsi j'allais passer devant elle, je la verrais, elle me verrait, et il faudrait la laisser derrière moi pour ne plus même la revoir de la soirée... et de ma vie ! Et cette stalle, à côté d'elle, qui restait toujours vide !

Nous approchions ou plutôt, le moment fatal approchait. Nous n'étions plus qu'à dix pas. Je mis dans mes yeux tout ce que l'amour et le désespoir peuvent rassembler de plus poignant dans un seul regard , et je voulus essayer si , en passant devant elle, ce regard n'aurait pas assez de feux et assez de larmes pour qu'ELLE devinât et qu'elle comprît ce que je souftVais I

Enfin l'ouvreuse s'arrête, vérifie de nouveau le numéro de mon coupon, lève la tête, et tendant le doigt vers deux rangées au-dessous de nous , me désigne ! . . .

Puissances du ciel! Terre! Mers! Soleils! Etoiles! Vallons enchantés ! Rochers sauvages! Lacs paisibles! Rossignols et colombes ! Réjouissez-vous et roucoulez un chant d'amour! Chérubins! Séraphins! Trônes et Dominations ! prenez vn;; harpes d'or et rhantez un hosannah bien senti :

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la stalle vide à côtù de riu^oimiit', c'étiiit la slalle ii" 330! Celui que la stalle attendait, ce hienlieurcux, ce prédestiné, ce roi de jzloire, c'«'tait moi I

Je bondis comme un lion affamé, et franchissant d'une seule enjamliée deuv ranj^ées de j/radins, j'allai retomlicr, les pointes des pieds élégauiinent rasseinlilées, à côté do l'inconnue. Un profond soupir de joie souleva ma poitrine, et me laissant aller doucement sur moi-même, je me trouvai assis.

J'avoue que quand je me sentis là j'eus u!i mouvement d'immense orgueil. Me comparant avec les élres humains qui en ce moment, sur la vaste étendue delà terre habitée, se trouvaient assis d'une façon ou d'une autre, je les pris en profond dédain, particulièrement ceux qui n'avaient pour siège qu'un méchant trône de roi ou d'empereur I Ce mouvement d'orgueil fut court, il fut suivi d'une réaction généreuse, et je sentis mon cœur se fondre en une douce pitié pour ce pauvre genre humain, qui devait être si malheureux de me voir occuper à moi tout seul une place où il aurait voulu tout entier s'asseoir !

Alors, allégée par l'accomplissement de cet acte d'humanité, ma conscience se replia tout doucement sur mon bonheur actuel, et me pelotonnant dans les pures délices d'une joie ineffable, je demeurai un moment la télé renversée, les yeux à demi clos, les lèvres entr'ouvertes et les narines palpitantes, écoutant le bruit léger du souille de l'inconnue, aspirant les parfums qui s'élevaient en tiédes bouffées chaque fois qu'un cri de sa robe de soie ann(mrait que son corps adorable venait de faire un mouvement.

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— Elle respire !... Elle embaume! Elle remue !

Elle parle! m'écriais-je en moi-même.

Ses lèvres s'étaient entr'ouvertes , rouges comme la grenade en fleur, son double collier de perles s'était écarté, sa petite langue rose sautillait dans son palais capitonné de satin pourpre , et la musique de sa voix résonnait en roucoulements plus veloutés que le gémissement de la colombe, plus limpides que le cbant du rossignol !

Lorsqu'elle eut fini , j'ouvris les yeux et j'osai la regarder ! Comme je ne pouvais la voir que de profil, je ne jouissais malheureusement que de la moitié de sa beauté. Quelque insensée que pût me paraître une espérance quelconque, je ne pouvais me défendre de remarquer avec douleur que le point de vue incomplet auquel j'étais réduit ne me permettait de lire sur son visage que la moitié aussi des sentiments qui venaient s'y peindre. Pour découvrir quels progrès je pourrais faire dans son cœur, j'aurais deux fois plus de peine à les constater de profil que de face, et cette pensée me navra d'a!)ord.

Mais je trouvai promptement un procédé pour abréger mon supplice :

— Tout ce que je saisirai de favorable sur le profil, me dis-je, je le multiplierai par deux : le produit me donnera la somme du sourire complet.

Pendant quelques minutes je ne vis rien qui indiquât en elle le moindre sentiment de voisinage. Je profitai de ce moment pour me calmer, pour débrouiller l'écheveau de mes nerfs ou, si vous aimez mieux, pour accorder la harpe éolienne, et tendant mon être tout entier dans un élancement fixe et intense, je posai mon regard sur son front et j'alleudis.

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J'ai toujours cru tivs-fermeinont à la puissanre du regard, et en parlirnlk-r du mien. A ce moment-là j'y croyais d'autant plus que j'avais plus besoin d'y croire, et fixant mes yeux sur un point situé un peu au-dessous du sourcil gauche de l'inconnue, je la regardai de toutes mes forces.

Au liout de quelques minutes des signes vagues commencèrent à se manifester. Elle fit un léger mouvement sur ellemême , puis elle releva ses mains et prit son éventail avec une nuance d'embarras ; elle l'agita deux ou trois fois sans l'ouvrir, et le posa sur ses genoux. Elle prit sa jumelle, la dirigea rapidement de droite et de gauche, sans la fixer, puis laissa tomber ses deux mains sur ses genoux et considéra ses gants d'un air distrait.

Je regardais toujoui's son front.

Elle prit son mouchoir, le froissa, le déplia, le refroissa de nouveau et le porta légèrement à ses lèvres. Alors elle se renversa un peu en arrière, et après avoir légèrement incliné la tète à droite et à gauche, elle se tourna de mon côté, et comme ma tête était aussi tournée vers elle, ses yeux rencontrèrent mes yeux béants qui la dévoraient. Un rayon et un éclair se croisèrent dans notre double regard, je baissai les yeux comme un larron pris en fiagraiit délit, et elle se remit de profil. Je tendis l'oreille pour écouter les l)attenienls de son cœur. Une rougeur imperceptible colora ses joues, elle prit son éventail, l'ouvrit, et d'un mouvement lent et cadencé elle commença de l'agiter doucement.

Je la regardais. Elle le sentait évidemment et elle avait assez vu mes yeux pour y lire en traits de feu l'état de mon crrur.

Soit que le sentiment de .son triomphe la rendit plus belle, soit que la contemplation me donnât plus de force pour l'ad-

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mirer, je voyais de minute en minute se développer dans une majestueuse ampleur la grâce et l'iiarmonie de son visage. Le caractère suprême de cette beauté était dans les lignes, dont les courbes accentuées donnaient à la fois à tous ses traits des reliefs d'une précision parfaite, une douceur enchanteresse, une majesté royale. La bouche, rebondie et à coins un peu abaissés, avait quelque chose de léonin; comme dans toutes les têtes de premier ordre, les pommettes, par leur ampleur un peu sourcilleuse, marquaient le centre de ces lignes^admirables et leur donnaient le style : car c'est un de mes principes que la clé de voûte des constructions de la tête est dans les pommettes : c'est de là que toutes les autres lignes sont dérivées et engendrées : regardez bien.

Mais ce qui donnait à ce profil un accent étrange, inattendu, et d'une séduction véritablement épouvantable, c'était l'œil! Un grand œil de couleur indéfinissable, extraordinairement incliné en avant, avec de larges paupières frangées de longs cils bruns, et surmonté d'un sourcil net, pur, eflilé, et qui de la racine du nez s'élançait presque droit en l'air pour aller pointer vers les tempes.

Le mouvement de l'éventail s'amplifiait en se ralentissant. L'air était peu à peu ébranlé, et un courant embaumé commençait à s'établir. Des parfums enivTants, des effluves électriques, glissaient tlans l'air qui caressait mes joues et faisait voltiger mes cheveux et ma barbe à vau-l'amour. La tête renversée, j'aspirais amoureusement cette brise, et mon âme éperdue se laissait aller aux balancements de l'extase. Je ne voyais plus rien, je ne désirais plus rien, je ne pensais plus, je ne vivais plus, je n'étais jjIus moi-même, j'étais devenu

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