ELLE
KXIKL DEl X hVt.MAlLS /O
Tout d'un coup, iiu nioiiu'ul où je voyais mon âme piôte à s'échapper, je sentis se produire, dans le lleuvc de délices où je nageais, une sorte de remous : la direction du courant sembla se hifunjuer, et en nit'lme temps un piirfnm de newmoon-liay vint se mêler au parfum indéfiiiissalde (pie j'avais respiré jusque-là. Par un mouvement machinal je tournai la tôte vers ma gauche, et je m'aperçus, à mon grand étonnement, qu'à ma gauche était assise une autre femme.
Je ne l'avais pas vue, non, je vous le jure! Je la regardais, et je dois avouer qu'elle était de première beauté quoique dans un tout autre genre, et que, sans ma voisine blonde de droite, ma voisine brune de gauche aurait été ce soir-là la plus jolie femme de la salle.
L'idée d'être assis entre les deux plus belles créatures de cette merveilleuse assistance ne laissait pas, malgré l'étal iVéperduement où me plongeait la dame blonde, de me jeter dans un trouble encore plus délicieux.
La dame brune appartenait à un type admirable, le type brun, busqué et coloré. Peau de pêche, cheveux noirs onduleux et brillants, lèvres rouges comme des cerises, yeux noirs à longues paupières, taille fine, ferme et cambrée, et toilette à l'avenant, c'est-à-dire une robe montante de taffetas veit-bronze à collet relevé, col et manchelle d'homme, éventail noir, et distinction sévère.
Un sourire imperceptible, où je crus apercevoir un soupçon de raillerie, releva le coin de sa lèvre, qu'une ombre de fin duvet rendait plus fine et plus moelleuse encore, et elle contiima d'agiter son éventail en accélérant peu à peu le moiivemenl. Sons préfexic de ramenei-iin [ili de sa jii])e. elle
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tourna un instant la tête de mon côté ot me glissa un regard malicieux.
La dame blonde comprit-elle cette pensée? Elle tourna aussi la tête de mon côté, et alors, comme si les deux puis sances entre lesquelles j'étais placé se fussent tacitement alliées, les deux éventails, l'éventail blanc à ma droite et l'éventail noir à ma gauche, commencèrent de se balancer alternativement.
Placé entre ces deux courants , je sentais mon être céder peu à peu à une sorte d'oscillation d'abord bien douce, mais dont la continuité tendait à me donner le vertige. Mon cœur et mes yeux allaient tour à tour de l'éventail blanc à l'éventail noir, de la robe gris-perle à la robe vert-bronze, des ruches de satin blanc au col de batiste, des cheveux blonds aux cheveux noirs, et par degrés je sentais que ces deux éventails se jetaient et se renvoyaient tour à tour mon âme comme des raquettes se renvoient un volant.
A mesure que ce jeu cruel et exquis se prolongeait, j'en arrivais à confondre en un seul être les deux créatures si différentes entre lesquelles j'étais balancé. Leurs corps comme leurs vêtements se rassemblaient en une seule femme, au visage étrange, aux vêtements bizarres; les deux éventails se réunissaient à leur tour en un seul, et alors il me semblait voir cette femme prendre mon âme, la tortiller sous la forme d'un papillon de papier, la jeter en l'air, et, souriant, la faire voltiger, voltiger au souille de son éventail... comme la Japonaise!
Je me laissai aller, je ne me défendais plus, et incapable de rien faire pour mon propre salut, je me renversai la tête en arrière, ébloui, pantelant, comme une pauvre gazelle entre deux lionnes qui se disputent pour la dévorer.
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Ce qui s'est passé à partir de ce moment, je ne saurais vous le dire. Toute la salle, (jui sans doute suivait, dans une an^^oisse bien facile à comprendre, cette scène poignante, vous dira les péripéties de cette lutte à coups d'éventails dont j'étais le misérable enjeu. Tout ce que je sais, c'est que quand la représentation fut finie je ne voyais plus que la dame blonde : la dame l)rune n'existait plus pour moi , je ne sais pas ce qu'on avait fait d'elle.
Mais la dame blonde était debout, me regardant de l'air le le plus terrible et le plus séduisant du monde, et elle se disposait à partir.
.\lors, comme si un coup de foudre m'eût rendu au sentiment de ma situation, la réalité se dressa devant moi dans toute son horreur. Je vis avec épouvante que dans cinq minutes tout allait être fini, qu'elle allait disparaître, que je ne la reverrais plus jamais !
Ma résolution fut bientôt prise. Sans me soucier du qu'en dira-t-on, je portai ma main à mes lèvres, j'envoyai à l'inconnue un adieu suprême dans un baiser, et je fis un pas pour aller tout courant me jeter à la Seine.
Elle ne me vit pas. Un monsieur très-l)ien s'approcha d'elle, la salua. Dans un dei'nier élan d'amour, je prêtai l'oreille, voulant entendre encore une fois, avant de mourir, cette voi\ céleste.
— Eh bien ! madame, vous êtes donc encore à Paris?
— Oui, jusqu'au Grand Prix. Mon mari...
— Toujours avenue de Friedland? Monsieur... n'est pas parti ?
— Oui, mais nous avons changé, nous sommes maintenant au numéro... Mon mari n'est jtas parti non plus.
78 E?iTRE DEUX ÉVENTAILS
Je me garderai bien de vous dire ce numéro. Mais j'étais sauvé ; j'avais son nom et son adresse !
Un nom... une adresse, ce n'est pas encore le bonheur, mais c'est déjà l'espérance !
« Ce sabre est le plus beau jour de ma vie. »
Ce diable d'amour, qui la plupart du temps fond sur nous comme une tempôte, prend quelquefois fantaisie de se n'iduire à des formes si fugitives, qu'il est déjà hors de portée lorsque nous coinmcnrons à l'apercevoir. Cette mouche qui bourdonne, ce cheveu qui vous chatouille, ce souflle, ce rien, prenez garde! c'est lui peut-être, car, comme le tentateur, il rôde toujours autour des faibles humains , quœrens quem devoret.
Aussi je ne saurais trop recommander aux personnes vouées à l'étude de cette partie intéressante des sciences morales et politiques, d'abord l'attention la plus vigilante à noter les moindres apparences favorables, mais par-dessus tout la justesse du coup d'œil pour saisir la position, et la précision dans les manœuvres pour l'emporter. Que ce qui est arrivé au capitaine Carloman vous serve de leçon.
Le capitaine Carloman s'en retournait un jour de Paris à Versailles par un train direct.
Le capitaine Carloman sortait d'une audience du ministre de la guerre; il était en tenue et il avait son grand sabre.
Le capitaine Carloman est un bon grand cuirassier, le plus excellent garçon du monde, l'air à la fois doux et farouche, et avec cela d'une distinction parfaite.
Avec les femmes il est très drôle. On n'a jamais pu lui tirer de la tête que le sexe féminin est une infirmité touchante, et qu'il faut traiter toutes les femmes comme des enfants gâtés qu'on ne peut conserver qu'à force de soins et de câlineries. De sorte qu'il n'y a rien de plus adorable que ce gros cuirassier quand il s'extasie devant les minauderies des « petites chattes », comme il les appelle : alors il cligne doucement des yeux, il joue avec la dragonne de son sabre, et il a des sourires de bonne d'enfant et des attendrissements de nourrice.
Mais pour le moment le capitaine, tout en ne perdant pas de vue son dévouement maternel et chevaleresque pour la plus belle moitié du genre humain, pensait plus particulièrement à l'Annuaire : il tenait d'une main son portefeuille, et de l'autre il pointait et soulignait une liste, afin de calculer ses chances d'avancement.
Les employés avaient déjà fermé les portières, lorsque le dernier voyageur, celui qui arrive toujours à la dernière seconde de la dernière minute, passa en courant le long du train, et après un moment de course effarée entra dans le compartiment où se trouvait le capitaine Carloman. 11 s'assit tout palpitant, tout rose, avec un froufrou de soie et une bouffée de parfum.
Ce voyageur, vous l'avez deviné, était une femme.
Voilà donc le capitaine Carloman ayant la perspective d'un tôle-à-lête de quarante minutes, sans interruption possible,
l.K SAIIUK KT I.K IM\(.i:-NK/. SI
a\oc un rompa;,'non de voya^'o qui riait une l'omnio, laqucllf naturelloiut^nl était jeune el jolie, puisque sans cela nous nous moquerions bien de ce (jui a pu lui arriver avec son rompa,i.Mion de voya^'e.
() laiiii'ntalile slérilité du cœur humain ! Celle rencontre, que tant d'aulres auraieiil hénie coinme une bonne fortune, ne donna pas au capitaine ('arloman le. plus léj^'er mouvement de joie : au contraire, et le soupir dérobé qu'il tira de sa poitrine de cuirassier ne fut qu'un soupir de regret.
jMais vous allez comprendre tout de suite son cas : il avait mis dans ses plans de fumer un cif,'aro pendant le trajet, et comme il était trop l)ien élevé pour demander à une femme la pei'mission de fumer en sa présence, il se voyait oblii,^; de s'en pass r, ce qui est très dur quand on revient d'une audience du ministre et qu'on pense à son avancement.
Le train filait à toute vapeur. Le capitaine Carloman, absorbé dans de pi-ofondes pensées, regrettait son cigare, délibérait sur le jour à choisir pour faire faire le poil à son cheval, projetait une visite aux hussards de Saint-Germain, mais ne s'occupait point du tout de sa compagne de voyage.
Il est très impertinent de regarder une femme d'une certaine façon, mais il y a quelque chose de plus impertinent encore, c'est de ne pas la regarder du tout. Or la dame était de celles devant lesquelles il n'est pas ])eruiis de passer sans les regarder : tout le monde le fait, elles y sont habituées, et leur refuser cet hommage est s'exposer à leur déplaire.
Celle-ci prit p.ilience pendant plus de cinq minutes, a])rès <pioi elle se tourna vers la campagne, lira de .son porte-cartes un pince-nez d'acier à res.sort, .se le campa crânement sur le nez, et après avoir lancé au capitaine un regard plein de malice, elle se mit à contempler obstinément le paysage.
Comme elle tournait le dos au capitaine, vous comprenez qu'elle ne le perdait pas de vue, les yeux de derrière la tête étant chez la femme un des nombreux organes supplémentaii-es qui caractérisent la supériorité de ce sexe sur le nôtre. Elle vit que le capitaine, ayant apparemment terminé ses méditations, commençait à s'apercevoir de sa présence et qu'il la flairait.
Aussitôt et par un singulier hasard, un cahot fit heurter légèrement le front de la dame contre la vitre, qui était fermée. Le pince-nez, glissant sur la peau fine où il tenait à peine, alla s'appliquer contre la vitre. Au lieu de rester le nez collé dessus afin de le retenir, la dame leva les deux mains pour le rattraper : ce mouvement porta sa tête en arrière, et le pince-nez, profitant de cette circonstance pour se mettre en règle avec les lois de la pesanteur, glissa comme un trait le long de la vitre et disparut par la coulisse jusqu'au plus profond de la portière.
A ce fâcheux accident la dame laissa échapper un petit cri, qu'elle réprima aussitôt ; et comme si elle eût voulu faire passer sa maladresse inaperçue, elle continua pendant quelques instants à regarder par la portière comme si de rien n'était.
Mais après de longues réflexions qui durèrent bien de trois à quatre minutes, elle changea apparemment d'avis, et elle se mit résolument à l'œuvre pour entreprendre le sauvetage du pince-nez.
La chose n'était pas facile, car l'outillage manquait absolument. La dame commença par faire, d'un coup d'œil rapide, l'inventaire des objets qu'elle portait sur elle ou avec elle, et cette première inspection ne lui lit rien découvrir qu'elle put iililiser.