I.E SAnRF. ET l.F. l'INr.E-?»EZ S
KM»' jti.uou sans doutt^ qu'il fallait d'abord \non se rendre ronipte des rondilioiis du prolilùnie, car elle s'appuya des deux mains au Imrd de la fenôlre et, allongeant son cou (pii découvrit une nuque fraîche et délicate, elle explora du ret^ard la coulisse au fond de laquelle gisait inaniniù le pince-nez en détresse. Et puis elle se penchait de droite et de gauche, elle fourrait sa petite main dans hi coulisse, elle palpait l'intérieur de la portière, elle soulevait avec ses ongles roses les houtons et les passementeries du capitonnage.
Tout ce joli manège était accompagné de petites moues, de froncements de sourcils, de mouvements de hanches et d'épaules, plus gracieux les uns que les autres.
Dans ses efforts enfantins pour faire une chose impossible, elle ressemblait tout à fait à ce petit chat qu'on voit dans un tableau et qui cherche à attraper de sa patte des poissons rouges à travers les parois d'un globe de cristal où ils nagent.
Tout à coup une inspiration lui vint. Elle tira d'autour de son cou une longue chaîne en or au bout de laquelle était suspendue sa montre, elle y attacha son crochet de ceinture, et faisant descendre cet appareil au fond de la coulisse, elle essaya de draguer le petit abîme, espérant que le crochet finirait par s'accrocher au pince-nez ou le pince-nez au crochet.
Mais non : h trois ou quatre reprises elle crut sentir un poids et elle retira doucement la chaîne sans rien ramener. Alors elle eut l'idée de s'assurer si la chaîne était assez longue pour aller jusqu'au fond : elle mesura, et vit qu'il s'en manquait de plus de quatre doigts.
Alors elle remit sa chaîne autour de son cou, et comme file était d'autant plus vexée de sa maladresse qu'elle avait
fait des ofïorts plus malheureux pour la réparer, elle mit en ordre les plis de sa robe, rajusta son voile et allait remettre SCS gants, lorsque le capitaine Carloraan entra en scène.
Du coin de l'œil il avait vu la chute du pince-nez , suivi toutes les péripéties du petit drame qui se jouait devant lui , et je n'ai pas besoin de dire que, grâce à la gentillesse de l'actrice, il s'était de plus en plus intéressé à ce jeu charmant.
A voir l'embarras et le dépit de la « petite chatte », le bon capitaine sentait son cœur de cuirassier se fondre dans ces attendrissements athlétiques que ne manquait jamais de lui inspirer le simple aspect d'une jolie femme, attendrissements qui étaient toujours en proportion inverse de la taille de la femme. Or celle-ci était une miniature exquise.
A mesure qu'elle s'agitait, se tournait et se retournait pour venir à bout de son entreprise , le capitaine applaudissait à tout ce qu'il voyait et faisait des vœux pour la réussite, par la raison que plus la dame variait ses gestes et ses poses, plus elle lui paraissait gracieuse, jolie, bien prise dans sa taille, élégante dans sa toilette, digne en un mot de réussir à tout ce qu'elle entreprenait.
Aussi n'attendait-il ({ue le moment où elle aurait abandonné la partie pour lui offrir le secours de son bras invincible.
— Mon Dieu, madame, si vous vouliez bien me permettre d'essayer à mon tour? J'ai Là mon grand sabre, qui me semble tout à l'ait propre à repécher votre pince-nez... Me permettez-vous d'essayer?
— Mais..., monsieur, je vous remercie beaucoup, et jo vous serai très reconnaissante si vous me rendez ce service.
Le capitaine se redressa de toute la hauteur de sa grande taille, et mettant la main sur la poignée de son sabre, il le
LK SAIJIU: KT I.K PIMIE-NKZ 8i>
dr'i,MÎna ;ivof toute sorte de délieiilesse et de précaution, mil le pouce sur la pointe, et pres([ue à .genoux pour évilei* de blesser sa compagne dans quelque soubresaut, il se coula jusqu'à la })oi-iière, et là, se relevant sur ses pieds, il introduisit la lame du saluv dans la coulisse et se mit à sonder pour atteindre la place d'où il j'allai t déloger le pince-nez.
Ah I capitaine (larloman ! cai)itaine Carlonian I pi'enez hien garde à ce que vous allez faire! Votre sort est peut-ôlre à la pointe de votre sabre, et de la manière dont vous opérerez peuvent dépendre pour vous des conséquences incalculables !
Capitaine Carlonian, celte dame est très jolie, très bien bien mise ; elle est peut-être veuve, peut-être même mariée. . . Oui vous dit que vou-^ ne la retrouverez pas demain dans un salon ou sur le Tapis-Verl? El alois, qui sait où la reconnaissance d'une chose insignifiante peut mener le cœur capricieux et délicat de ce petit être?
Mais pour cela il faut que vous vous montriez aussi adroit que vous êtes galant!
Allons! courage, escrimez-vous bien : si cela ne va pas d'estoc, essayez de taille. A droite, parez ! à gauche, pointez ! Poussez ferme! Je sais bien que ni à Sainl-Cyr ni à Saumur on ne vous a enseigné « le coup du pince-nez dans la portière » : mais c'est sur le terrain, morbleu! qu'un bon tireur doit s'in.spircr des circonstances et, dans les cas exceptionnels, on invente. Les bottes secrètes ne sont pas autre chose que des coups d'inspiration ou de désespoir improvisés dans un combat, et qui deviennent ensuite classiques, mais api'ès avoir fait la fortune de celui qui les a inventés le premier. Cette botte, il vous la faut : trouvcz-la ou vous êtes perdu. Voyez, on attend I
Mais souvenez-vous bien d'une chose : c'est que si la femme aime qui ose, elle méprise qui rate.
On attendait. A l'annonce du coup décisif qu'il allait tenter, la jeune femme s'était assise, les deux mains croisées sur un de ses genoux, la tête tendue, le sourcil légèrement froncé, comme pour saluer d'avance la réussite'qu'elle attendait, et la bouche prête à s'épanouir en un de ces sourires qu'elles savent donner en récompense aux vainqueurs.
Le capitaine sentait tout cela, aussi son âme tout entière était-elle passée dans la lame de son sabre. Ce qu'il lui fit faire de tours et d'évolutions entre ces deux maudites planches, ce qu'il essaya de coups de force ou d'adresse, ce qu'il dépensa de génie, enfin, pour accrocher l'infernal pince-nez, ne saurait se décrire. Lutte obscure et sans gloire, car rien ne paraissait de ces soubresauts, de ces frétillements, de ces caresses, de ces forcements, qui se passaient invisibles dans les profondeurs impénétrables d'une coulisse de portière !
La dame prenait un air de plus en plus contraint à mesure que la lutte se prolongeait.
Enfin , au hout d'un quart d'heure de tentatives inutiles, l'infortuné capitaine, à bout de forces et de ressources, se résigna à abandonner la partie, et d'un air qui aurait attendri un roclier :
— Je suis vraiment désolé, madame, mais c'est impossible. Voyez : de quelque côté que je tourne le sabre , la coquille ou la poignée arrive à toucher la vilre avant que la lame ne soit au fond, et alors pique de côté... Sans la vitre, je pourrais enfoncer mon sabre perpendiculairement; une fois au fond, je tournerais la lame de côté, je collerais le pince-nez dans le coin, et alors je le ferais glisser et je l'amènerais au bord...
— Oh! monsiour, lui dit la dame avec un sourire d'une grâce infinie et un regard du plus profond dédain, je suis confuse de toute la peine que vous vous 6tes donnée pour moi, et je ne saurais vous dire combien ji; vous remercie...
Mais le pauvre capitaine Carloman comprit très bien toute l'étendue de sa mésaventure : il sentit ce regard de glace lui entrer jusqu'au fond du cœur; et lorsqu'au débarquement il eut salué la dame et l'eut vue se perdre dans la foule, il se mit à répéter, en laissant traîner rageusement son grand sabre inutile sur le pavé retentissant de Versailles :
— Étant donné une dame, un pince-nez, un capitaine de cuirassiers et un sabre d'ordonnance, comment tirer le pincenez d'une coulisse de portière?...
Il était presque à sa porte, lorsqu'il se frappa le front et s'arrêta court :
— Imbécile! il fallait casser la vitre, et le sabre entrait tout droit!
L'i:XPOSIÏIOMAISII-
J(! suis t'iKHivuiilé, je le dis lùcii haut, du développonienl iiisejisè que prennent de jour en jour les expositions publiques. Cette manie de rassembler dans un espace limité des milliers d'objets pareils, loin de donner de la valeur aux choses, les efface et les noie dans la plus écœurante satiété. Tout cela a été fait pour embellir les demeures des hommes, pour leur rendre la vie douce, pour élever leurs pensées, et non pas pour figurer dans ces interminables galeries où circule niaisement une foule hébétée, avec des jacassements de perroquets idiots et des exclamations de canards prétentieux. J'en dis autant des musées.
Moi, si j'étais gouvernement, je commencerais par abolir toutes les expositions et tous les musées, par un décret ainsi conçu :
« En ce qui touche les musées :
» Considérant que' les gens du pays n'y vont jamais, à moins qu'il ne fasse mauvais temps et qu'il n'y ait pas moyen de passer leur temps autrement;
» Considérant (pie, même alors, ils ne font aucune attention cl ne comprennent rien à ce qu'ils voient;
i.'K.\i»(»srrioMAMi 89
>» Clonsidéranl ({uo, dès qu'ils sont, sortis des musées, ils «•ublienl ce qu'ils y ont vu ;
» Kn en qui touclie les expositions d'objets d'art :
» Considérant que les expositions ont pour ciïet de per- \ertir le ^'énie des artistes et d'alToler le goût du public ;
» En ce qui concerne les expositions de tous'autres objets queIcon(|ues :
» Considérant qu'en réunissant temporairement dans un même local des produits utiles et agréables à la vie, on en suspend la jouissance au préjudice des posscsscui-s ; qu'on fausse et qu'on violente l'cstbétiquc sociale en la détournant sur un puéril plaisir de curiosité et en lui faisant perdre do vue la véritable poésie humanitaire de ces produits, poésie qui ne peut s'en dégager que lorsqu'ils sont à leur place ordinaire :
» ARKt'^TE :
» Article premier. — Toutes les expositions sont et demeurent supprimées.
V Article 2. — Elles ne pourront jamais être rétablies.
» Article 3. — Quiconque aura exposé ou tenté d'exposer publiquement, fait exposer ou tenté de faire exposer publiquement un objet quelconque , sera puni des travaux forcés à temps.
» Article 4. — Tous les musées, toutes les galeries publiques ou privées, sont et demeurent supprimés.
» Article 5. — Ils ne pourront jamais être rétablis.
» Article 6. — Un conseil supérieur des beaux-arts sera chargé de répartir entre toutes les communes de France les tableaux et tous autres objets d'art et de curiosité actuellement réunis dans les galeries publiques ou privées.
» Dans chaque commune, une commission distribuera ces
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objets entre un certain nombre de personnes réputées et reconnues aptes à les recevoir; ces personnes prendront le titre de « Cornacs d'art ».
» Ces personnes s'engageront à les conserver, à forcer tous les passants et voisins de venir les considérer souvent, et à en expliquer les beautés aux visiteurs.
» Article 7. — A la fin de chaque trimestre, les visiteurs d'objets d'art seront tenus de se présenter devant le Cornac d'art et d'y subir un examen, afin que ce fonctionnaire s'assure qu'ils ont profité de ses leçons. »
Et n'allez pas croire à une boutade. Ceci est le résultat des très sérieuses et très pratiques réflexions que nous ont suggéré le récit suivant, fait par un savant médecin de nos amis.
— Vous savez, nous dit le docteur, que parmi mes nombreuses spécialités figure le traitement d'une maladie que j'ai inventée, et qui depuis mon invention s'est propagée d'une manière admirable pour la médecine : je veux parler de \Si folie analiénitique, la folie des gens qui ne sont pas aliénés et qui cependant font ou pensent des choses évidemment folles.
La notoriété modeste que je me suis faite dans cette spécialité me valut d'être appelé dernièrement au lit d'un malade qui m'était inconnu.
Je trouvai un homme d'âge moyen , de constitution assez forte, paraissant nerveux et bilieux. La face était rouge, marbrée de points blancs, le regard anxieux, l'haleine précipitée, le pouls sec et irrégulier. En me voyant il me tendit vivement les deux mains et me dit :
l'exposituimainie 91
— Docteur, guôrissez-moi! J';ii l'esprit plus malade que le corps.
— Oui, oui, je vous le promets I Mais que croyez-vous avoir?
— Je ne crois pas, je suis sûr : j'ai une maladie qui n'a pas de nom dans le catalogue des misères humaines : j'ai l'KXPOSITION 1 et si vous ne me traitez pas avec une vigueur désespérée, je sens que j'en mourrai !
Je l'invitai alors à se calmer, à rassembler ses idées et ses souvenirs, et à me raconter ce qui lui était arrivé et ce qu'il avait ressenti. J'ai été tellement frappé de ce récit que je suis sûr de vous le répéter dans ses moindres détails.
— Orphelin dès l'âge de trente-cinq ans, — commençat-il...
— Permettez , lui dis-jc , vous avez assez de choses navrantes à me raconter sans encore aller remuer des souvenirs poignants qui ne serviraient qu'à vous exalter fâcheusement : je vois qu'à partir de cet âge tendre vous avez été allaité jtar un oncle ?
11 se mita sourire d'un sourire céleste :
— Non, pas un oncle, un angel II est au ciel, où il est monté par tendresse pour moi : un an ne s'était pas écoulé depuis mon orphelinat, qu'il me laissait une fortune invraisemhlahle et le goût éclairé des arts. — J'ai juré de manger l'une et de conserver l'autre en souvenir de lui I
— Du courage! mon ami. Songez que celte émotion peut vous devenir luncslel
— Je me rends maître de mon émotion.
Te n'est pas la prcmièi'e fois que je vais voir une exposition de tableaux et du statues, comme bien vous pensez. Mais
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ce jour-là j'entrais au Salon plus rempli que jamais d'une pensée qui m'avait souvent obsédé lorsque je visitais des collections de peintures.
Vingt fois en effet je m'étais reproché ma froideur, mon indifférence, en présence de ces toiles où un artiste a mis toute son âme, et dont le seul sujet suffirait, si nous avions un peu de cœur, pour faire naître en nous les émotions les plus violentes, les p4us douces, les plus nobles, — selon le cas. Comparant l'enthousiasme et les exclamations auxquels on se livre lorsqu'on disserte sur l'art, au silence et à l'insensibilité qu'on garde en présence de ces tableaux qui absents me passionnaient, je m'étais senti pris de remords et je m'étais juré de me monter de gré ou de force au diapason de chaque artiste et à la hauteur de chaque sujet. A l'aide du livret et d'après des renseignements que je tenais de personnes d'un goût sûr, je m'étais fait un choix et un itinéraire pour quatre ou cinq séances que je comptais consacrer à l'examen du Salon.
Je vais tâcher de vous rendre compte de la première, — qui sera la dernière, — et qui m'a mis dans l'état où vous me vovez.
Vous avez passé comme tout le inonde par ce moment d'indécision qui vous fait tourner sur vous-même lorsque vous avez franchi pour la première fois le seuil du grand salon carré. On sait que là sont les grandes toiles, les favoris proposés et mis au premier rang pour que le public les regarde avant tous les autres. Un usage immémorial veut que le portrait du chef de l'État figure à l'endroit le plus apparent de celte première salle. Bien que la figure change
l.'r.\r()SIT10MAME 93
<nuvont, \o cadiv roslo, cl j^rùco à D'kmi on a toujours jusqu'ici trouve quelqu'un à y mettre.
Mes yeux se fixèrent donc toul naliiivllcmcnt sur le portrait é([ueslre de Princeteau. \ mesure que je considérais cette figure, ces dieveux blancs, ce cheval de guerre, je sentais se ranimer tous les souvenirs de gloire et d'infortune qui unissent l'homme à la France.
En baissant la tôte, mon regard rencontra la Charge du 9' cuirassiers dans la rue d'un village. Grands Dieux ! quelle confusion ! quel cliquetis ! quel fracas ! Jamais je n'avais vu les horivurs de la guerre dans une aussi ciïrayante réalité. Ils sont là, là, qui nous touchent, qui accourent au galop, se pressant, se culbutant, se poussant! Et tout à coup voilà ce torrent de fer, d'hommes et de chevaux, qui se brise et qui rebondit contre une barricade ! Les chevaux tombent, se cabrent, se renversent! En vain les ofTiciers essayent, par des gestes désespérés, d'arrêter cette trombe vivante; vains efforts I les corps et les armes, les hommes et les chevau\, emmêlés, accrochés, broyés, tordus, écartelés, aplatis, s'amoncèlent dans cet étroit espace, tandis que de toutes les fenêtres et de tous les toits du village une efi'royable grêle de balles hache cette masse vivante et la perce de mille trous par où le sang ruisselle ! Pauvres chers héros ! 0 les monstres! ô les lâches! qui les assassinent à bout portant et sans qu'ils puissent se défendre!
Le cœur me battait un peu, le sang commençait à me monter à la tête, je cherchais (jnel((ue scène paisible où je pusse repo.ser mes yeux et calmer mon agitation...
Un paysage à l'aspect doux et voilé attira mes regards : c'ét lit un paysage de Corot. Une mare, des arbres grisâtres
94 l'expositiomanie
ayant pour feuilles des ombres de feuilles ; un ciel maladif, des nuages problématiques, des terrains vagues... A mesure que je contemple ce tableau mélancolique, un sentiment indicible de faiblesse et d'humidité s'empare de tous mes membres; les terrains se mouillent, se ramollissent, se fondent en une boue noire et fluide; une sève limoneuse monte dans ces troncs d'arbre, gonfle l'écorce, circule dans les feuilles qu'elle teint de sa couleur glauque, et s'évapore en nuages glabres sur le lymphatique et pâle horizon. Le froid et le crépuscule me saisissent, la rosée gluante et glacée tombe sur mes mains et sur mon visage ; les miasmes paludéens me montent le long des jambes et se coulent par mon collet le long de mon dos. Je frissonne, mes joues se marbrent, mes yeux larmoient, mes dents claquent : j'ai froid, j'ai peur! j'ai la fièvre ! fuyons !...
J'ai fui. Ah! que bénis soient les peintres aimables-qui savent trouver des sujets gracieux et les rendre gracieusement ! Petits Chats, ou Fillette et Chaton, si vous aimez mieux. Mon Dieu ! quels amours de petites bétes ! Où est la fillette? où est le chaton? Ma foi je n'en sais rien, tant l'un et l'autre sont également adorables.
— Oïl oï! oïl oï I Minette! Queu moumou, moumou, mou, donc! Venez, venez, venez, mes petits chéris adorables! Rrrrrôon ! rrôoon ! C'est ça I c'est ça, ébouriffez vos petites moustaches, montrez vos petites quenottes pointues comme des aiguilles, roulez vos petites pattes de velours blanc. Voyez-vous ces coquins de petits yeux, comme c'est innocent et comme c'est malin! Miaou, miaou, miaou... ffiTtt ! 0, petits museaux roses vous en croquerez joliment, de souris,
i.'expositiomame y.'i
— et même de gros rais, — fpumd les rrocs vous aiironl poussé !...
Ah ! docteur, comme mon cœur s'épanouissait devant ce taldoau du honlieur et de rinnocence primitive, et que ne m'en suis-je tenu là !
Mais le désir de remplir l'engagement que j'avais pris avec moi-même ne me permettait pas de finir ainsi ma visite, et reprenant ma tâche je me trouvai devant la Rusée. Hélas ! d'autres émotions m'attendaient, plus redoutahles que celles par lesquelles je venais de passer ! 0 front candide et charmant, plus poli que le marbre, plus blanc que l'ivoire I 0 beaux yeux bleus où l'innocence et l'ingénuité se peignent si doucement ! 0 cheveux qui ruisselez comme un fleuve d'or sur ces épaules nacrées ! Fraises des bois rougissant sur des seins de neige I Croupe voluptueuse I Pieds délicats ! Jambes mignonnes ! Bras aimantés ! Et vous, lèvres roses où l'on voit déjà voltiger le soufile des baisers arrivant à tire-d'ailc ! Quel poète pourrait vous décrire, quel rossignol pourrait vous chanter assez amoureusement! Et toi, toi que je n'ose nommer...
— Passez à un autre tableau, dis-je à mon malade : pour celui-là je suis sufTisamment fixé, et je diagnostique parfaitement les désordres de tout genre qu'il a pu délei'niiner dans votre organisme.
Il me prit la main, me la serrant à me broyer les doigts. Je lui fis boire :
Eau de f/uimaure, 30 grammes ; Eau de fleur d'oranrjer, 5 grammes ; Sucre de cavve, /.7 f/rnnnnes
90 ].'E.\PÛSITI()MANrE
Il se calma ot reprit :
Le tableau de la Vierge, VEnfaiit Jésus et saint Jean, se trouva fort à propos sur mon chemin pour calmer ces honteux transports. Ah ! docteur, cjue la religion est une belle chose, et qu'il est doux, quand nous nous sentons près de succomber aux entraînements de la vie, de nous jeter dans ses bras ! Ce saint Jean, comme on voit déjà briller dans ses yeux le regard fulgurant de l'apôtre ! Et Jésus, comme la divinité éclate sur ce corps glorieux I Mais c'est à toi. Mère du Sauveur, à toi, Yiergc immaculée, à toi. Reine des ci eux...
— Tout beau, tout beau ! voilà encore que vous allez vous exalter...
— Ne craignez rien. La vue de ce tableau m'avait donné des forces, et je pus examiner avec une fermeté inébranlable Promélhée Enchaîné, Promélhée Délivré, la Mort de Fiesque, sans rien perdre de l'esthétique de ces œuvres.
Devant la Mort d'Abel, certes je compris dans toute son étendue la perte que la société de ce temps avait dû faire, et je ressentis toute l'horreur convenable pour le meurtrier ; même je ne perdis pas de vue que ce meurli'ier avait été d'autant plus coupable que la victime était son propre frère : mais enfin je sus me faire une raison, et plût à Dieu que j'eusse pu me maintenir au point où j'étais parvenu à me mettre !...
Je me trouvais devant le Taureau Romain. Cette campagne imposante et sombre, ce groupe d'animaux puissants, me reportaient avec un indéfinissahle sentiment de mélancolie vers les siècles ou Rome était la maîtresse de l'univers. Je demeurai longtemps en (•onfem})lalion devant cet horizon
l'expositiomanie 97
immense, et peu à peu je voyais s'ébaucher et se dresser lentement dans la brume les fantômes de tout un peuple de conquérants, d'artistes et de poètes.
Le Chaudronnier Perplexe vint fort à point dissiper celte nuée de fantômes. Nous voilà dans la vie réelle, me disais-je: le peintre a voulu nous faire sourire , et moi je trouve cette scène charmante. 0 Pascal I ô Montaigne ! venez voir éclater dans ce tableau la vanité de la raison humaine et l'amertume ironique de la vie I
En vain ce chaudronnier a passé de longues nuits à compulser tous les ouvrages anciens et modernes qui ont été écrits sur la Chaudronnerie; il a travaillé, il a vu ses cheveux blanchir, les soucis de l'étamage ont sillonné de rides profondes son front pensif, et à cinquante ans , devant un coquemar que quelques grains de cendre ont suffi à défoncer par des frottements inconscients et aveugles, lui, l'homme de la situation, lui, le maître en casserole et le docteur en bouilloire, il doute :
Il ne sait pas !
J'avais besoin d'un peu do foi, d'un peu d'espérance... J'aperçus de loin un spectacle bien fait pour me rasséréner : Charles-Martel était occupé à sauver la chrétienté
Quelle œuvre I Quel héros peut se vanter d'avoir rendu un pareil service à l'humanité? A mesure que je considérais la grande figure du vainqueur d'Abdérame, je sentais monter à mon cœur des élans d'inlinie reconnaissance. Je me mis à faire des signes de croix multipliés, à réciter des Pater et des Ave avec une effrayante volubilité.
98 l'ëxpositiomame
Je tàtais mon lia])it, mon gilet, ma cravate, mon pantalon: je pressais mon chapeau de chrétien sur mon cœur.
— Oui! m'écriai-je en moi-même, ouil grand homme, c'est à toi que je dois ce que je suis ! C'est par toi que je jouis de la connaissance du vrai Dieu I Sans toi, sans ta vaillance, je n'aurais sur la tête qu'une houppe de cheveux ; et c'est en turhan, avec une veste m'arrivant à peine au milieu du dos, les jamhes perdues dans des pantalons beaucoup trop larges, traînant un sabre embarrassant, et le ventre bourré de pistolets et de poignards, que j'admirerais peut-être à cette même place un tableau turc représentant Abdérame vainqueur de Charles-Martel I
— Vous êtes tous des ingrats! m'ccriai-je en montrant le poing au public. Et haletant, la tête en feu, j'allai m'asseoir
Combien de temps se passa-t-il , c'est ce que je ne saurais vous dire. Quandje revins à moi, j'étais au ciel. Oui, au ciel 1
Blanche comme l'argent, transparente comme un nuage, svelte et légère comme un oiseau, Sélénè s'élevait doucement sur l'azur pâle de l'empyrée. La mélancolie et la grâce débordaient et se répandaient autour d'elle, et je me sentais enivré lentement d'un charme mystérieux et inexprimable. Tout mon être se fondait en une langueur divine, se berçait en des enchantements sans fin.
— Ohl laisse-moi te suivre, laisse-moi m'envoler avec toi dans l'infini, loin des misères et des doutes de la vie! Je veux quitter la terre, la quitter pour jamais! Les hommes
sont trop cruels, les femmes dépensent trop d'argent
Prends-moi! prends-moi dans tes bras ou laisse-moi monter sur ton dos...
l'expositiomanif. 99
El tout à coup, saus trausiliou, je me trouvais daus un sentier, dans un hois. C'est le Chemin du Lavoir i Les herbes onduleut, les feuilles frémissent, les oiseaux chantent, et à travers la feuillée uKÎléc de rayons de soleil, on entend le murmure d'un ruisseau bondissant sur un lit de cailloux. Les senteurs de la terre mouillée et les parfums des fleurs sauvages me remplissent d'un trouble exquis. Le sol fermente, les racines pompent, les bourgeons s'entr'ouvrent, les fleurs se déploient, la sève monte en jets puissants, la vie se gonfle, l'amour éclate !...
Emu, transporté, les cheveux au vent, je m'arrête. Que voi.s-je? Une Classe de Dessin à l'Ecole Cochinî...
Oui, je prendrai mon cœur à deux mains I Oui, je dompterai ces clans qui palpitent encore, et je lui dirai :
— Tais-toi , mon cœur, calme-toi , et bats doucement au spectacle touchant de l'enfance rassemblée par la main de la bienfaisance, dans un asile où la prévoyance ingénieuse
Je ne me rappelle pas positivement la phrase, mais c'en était le sens, et elle me toucha au point que j'en avais les larmes aux yeux. Je pensais à ces enfants , et pour m'intéresser à eux davantage, je me plaisais à les supposer orphelins, et j'étais encore sous le coup de cette émotion lorsque j'aperçus h Judith de Gironde.
Une Charlotte Corday juive, comme Charlotte Corday était une Judith chrétienne ! Ont'lle femme et quelle pose! Comme elle est capable de tout, celle-là, et quelle horreur invincible glace l'amour que sa beauté allait faire naître ! Cruelle Judith ! femme adorable! Malheureux Ilolophcrne! heureux amant! Parle, victime décapitée dans un intérêt respectable.
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regrettes-tu ta tête? La reofretterais-tii, si l'on t'apprenait que ta mort était le prix de ce que t'a donné la plus belle femme du plus beau peuple de la terre? Non, tu ramasserais ta tète, tu la recollerais tant bien que mal sur tes épaules, et tu dirais — n'est-ce pas que tu le lui dirais? — Recoupcz-la encore I . . .
J'avais mal à la tête. Je chancelais, j'entendais siffler des bourdonnements étranges ; mes yeux commençaient à se troubler, à papilloter; les cadres s'élargissaient et se rétrécissaient tour à tour; il me semblait voir les feuilles des arbres frémir et les pointes des herbes onduler dans les paysages. Par degrés, les pupilles des personnages commençaient à remuer et à se tourner vers moi , les bouches , à ricaner. Un brouillard magique m'enveloppait, je ne sentais plus le sol sous mes pas, et il me semblait que des mains puissantes me poussaient par les épaules en me forçant à marcher, tandis que d'autres mains , saisissant mes cheveux et me rejetant la tête en arrière, me forçaient à lever la tête pour regarder. . .
Et alors, à mesure que ma course furieuse s'accélérait, il me semblait que c'était moi qui étais devenu immobile, et que je voyais défiler devant moi, avec une rapidité de plus en plus vertigineuse, des milliers de tableaux, marchant en lignes profondes comme des régiments dont la perspective se prolongeait à l'infini , et où les personnages grandissaient, grandissaient, grandissaient, en se livrant de minute en minute à des mouvements de plus en plus désordonnés!...
Pour comble d'épouvante, tous les bruits qui aient jamais étourdi l'oreille humaine roulaient, grondaient, éclataient et retentissaient, accompagnant d'un fracas épouvantable l'ef-
l.'i:\l'<iSITl(»M\MI 101
frayant di'li lé de ces tal'lciuix l'iiiitiisliiiiics! l'il cliaqii(3 toile, en passant, me jetait son nom au milieu d'un liniil ou d'un cri propre à son sujet :
— Hii Iian! hii lian ! Nous sommes les Anes à l'Abreuvoir !
— Psch... Psch... Flac! Patatras! PoulT I Krnr ! Nous sommes Les Brisants du Slang !
— Tell, tell, — trli, tell! Je suis le Chemin de fer do Manet I
— Boûm ! boûrn ! Rrrrrpatatata ! Nous sommes les Canons de Bayarl !
— Grrr ! grri' I Nous sommes les lions et les tigres de Doré, et nous prenons notre dessert, en nous pourléchant sur un dallage, à la lumière de la lune bleue et sous l'aile des anges verts!...
C'était aiïreuxl In pyroscaphe colossal arrivait à toute vapeur sur moi, tantôt plongeant sous les lames, tantôt s'élanciinl à mille pieds dans le ciel !
Du fond de l'horizon, le Cheval de Troie venait à sa rencontre, galopant sur la mer, franchissant les lames monstrueuses, et laissant, à chaque hoiid, s'écliai»per de ses ouvertures naturelles des pétarades de guerriers qui tomliaient à la mer et se transformaient en Bretonnes noyées ou en Ophélias jaunes et violettes !
Puis un vent glacial souillait tout à coup, la mer se solidifiait et se brisait en blocs monstrueiiv ipii s'entrechoquaient avec un fracas épouvantable, liroyant des navires et des hommes dont les éclats et le sang jaillissaient en gei-bes mêlés aux fragments de la gla(;epulvt'iMsée ! Kt cela criait:
— Je suis la Baie de Melvillc !...
Et alors les montagnes de glace devenaient charbons ar-
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dents ; l'eau se transformait en flammes ; les flammes remplissaient le grand salon, débordaient sur les escaliers, et je me trouvais échoué dans le jardin, au milieu des bustes, des statues et des groupes de l'exposition de sculpture.
Là m'attendait une scène plus elTrayante encore peut-être I Les guerriers, les fantômes, les généraux debout ou à cheval, descendaient de leurs socles et se mettaient à marcher avec des tintements de bronze et des grincements de pierre !
Les Sphinx, les Chimères, les Victoires, battaient des ailes, voltigeaient en décrivant de grands cercles, et fracassaient le vitrage qui tombait comme une épouvantable grêle de verre cassé !
Les femmes nues, les courtisanes éhontées, formaient des sarabandes éperdues en se livrant à toutes sortes de gestes licencieux. Les sirènes se débattaient et frétillaient sur le sable, soufîlettant de leurs queues les lions et les chevaux qui venaient les flairer par curiosité.
Et puis alors le peuple des bustes et des médaillons commença de remuer si furieusement ses têtes innoml)rables, qu'elles se détachèrent et tombèrent à bas de leurs piédouches. Pareilles à un torrent de boules de quilles, elles roulaient de droite et de gauche, et on voyait sortir de terre des maquettes de toutes sortes, en terre, en cire, en fil do fer, en gutta-percha, en bois articulé, et chaque tète se juchait sur ces petits corps, et les petites jambes de fil de fer, de terre, de cire, de gutta-percha, de bois, trottinaient et sautillaient sous le poids monstrueux de ces têtes, pliant, s'aplatissant, se faussant, se cassant, et gigottant piteusement les quatre fers en l'air chaque fois que la tête les renversait sous son poids.
i.'Kxi'OsmowAMr. KKJ
Tout ;i coup un ç^nxml mouvement se fit, et un buste vint se placer en IcHe : son nez, dont la volute hardie etscicntifKpie rappelait les circonvolutions savantes d'un cor de chasse, lança sous les voûtes des accents jtliis fonnidahles que le son de la trompette de Jéricho !
A ce signal, ce peuple de marbre, de plâtre, de bronze et de terre cuite, se rangea par longues files : le buste à la trompette se mil en avant, et. derrière lui, en tête du cortège et suivie de tous les bustes et de toutes les statues, une femme en plâtre d'une grandeur démesurée, couverte de longues draperies, s'avança, tandis qu'un cercle se resserrait lentement autour de moi !
Le colosse tenait à deux mains une énorme couronne d'immortelles qui me parut devoir peser plusieurs centaines de kilogrammes, et il marcha vers moi, faisant mine de me la poser sur la tête !
Ah I docteur! A ce moment je poussai un cri si terrible, que le cercle des statues recula d'eff"roi I J'étais près de la porte de sortie. Je fis un bond prodigieux et je me trouvai accroupi sur la vasque de cette roiitainc de granit qui, comme vous savez, est restée là depuis l'exposition de 1855.
Là je repris mes sens.
Alors, grâce à l'obligeance d'un gardien de l'Exposition qui voulut bien m'approcher une échelle, je pus descendre, et ayant pris un fiacre, je rentrai chez moi où je me suis mis au lit...
— Ici, ajoute le docteur, le malade s'endormit et je me retirai sur la pointe du pied en recommandant de ne pas le
ré\eil|er.
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Le lendemain je retournai voir mon malade, que je trouvai déjeunant de bon appétit.
Quand je voulus lui reparler de sa maladie, il tomba de son haut et me soutint qu'il ne m'avait jamais dit un mot de tout cela, de sorte qu'à l'heure qu'il est je ne sais pas si c'est lui qui a rêvé, ou moi...