LA CHAMBRE D'AMI
Je n'étais pas encore au milieu de l'avenue que je vis arriver, dégringolant par sauts et par bonds à travers le pré, deux grandes fillettes découplées comme des garçons et escortées de trois ou quatre chiens de chasse qui bondissaient et aboyaient. En arrière, bien en retard, Gcorgeot, le dernier petit, qui soufflait, suait, butait, tombait tous les cinq pas, se relevait avec une infatigable persévérance, cherchait à rattraper ses sœurs et, faute de mieux, me faisait des signes de bienvenue avec son mouchoir.
Les deux fillettes sautèrent d'un seul bond à mon cou et y restèrent suspendues un moment, tandis que les chiens frétillaient autour de nous et me léchaient les mains.
J'arrivai pour l'heure du dîner. Comme par enchantement je fus débarrassé de tout mon petit bagage, appréhendé au corps par les deux fillettes, et assis de gré ou de force devant la table, où tout fumait déjà.
Le dîner, vigoureux et succulent, fut arrosé avec autant d'abondance que de cordialité.
Après une séance d'au moins une heure on se leva, ces dames se mirent au piano, les enfants allèrent à la ferme voir entrer les bestiaux, et nous allâmes, Léon et moi, fumer
106 LA CHAMBRE d'aMI
un cigare au balcon en admirant le beau pays dont les lignes s'étendaient à perte de vue.
— C'est délicieux, lui dis-je, cette vie de campagne! Quelle charmante propriété I Comme ce petit château a l'air aimable et hospitalier I Que nous sommes fous de préférer l'existence étroite et échauffée de Paris à celte vie large et fraîche de la campagne I Quel bon temps je vais passer ici, et comme je vais bien dormir !
Léon sourit imperceptiblement et me dit :
— Bah I on ne dort pas mieux qu'à Paris... Mais puisque nous avons fini nos cigares, allons retrouver ces dames.
A notre entrée on riait, et on riait encore quand dix heures vinrent à sonner.
Alors Léon se leva et fît un signe à sa femme et à ses enfants qui se levèrent aussi :
— Nous nous couchons ici à dix heures, heure militaire, me dit-il. Un usage immémorial dans cette maison veut que toute la famille, chandelles allumées, accompagne le nouveau venu jusqu'à sa chambre, aux sons d'une musique suave, afin de le préparer, par les douceurs de l'harmonie, à celles d'un bon sommeil. Tiens-toi droit, qu'on commence la cérémonie.
A CCS mots chacun prit son bougeoir, la famille défila successivement devant moi en me faisant une révérence ou un salut, et chacun me chanta un couplet de Monsieur Pantalon. Léon commença :
Ah ! monsieur Pantalon !
J'aurais voulu vous satisfaire :
Mais dès qu'il s'agit de vous plaire, Ici tout marche à reculons...
Bonsoir, monsieur Pantalon !
Bonsoir, monsieur Pautiilon !