‹ Nouvelles et fantaisies humoristiquesChapitre 56 sur 92 · I.A IIIAMIUU u'aMI · texte numérisé non relu

I.A IIIAMIUU u'aMI

CliiU'un me déhilu son couplet, après quoi, processionnclleiucnl et chantant le refrain en chœur, on me conduisit à ma chamhre, qui était située tout au bout de hi maison, au rez-de-chaussée, au fond d'un grand corridor. Chacun me salua profondément en riant à ^'or^'c déployée, et j'entrai dans cette chamhre d'ami qui pendant un mois allait me dcmner l'hospitalité.

A peine eus-je pose mon bougeoir sur la commode que mon premier soin fut...

Comment dirai-je cela?..,

Je no trouve pas de rédaction... mais je suis sûr que vous me comprenez.

Connaissez-vous ce système de fermeture qui consiste en un rideau formé de lames de bois glissant dans une coulisse? Cela ne va jamais : les moins redoutables sont ceux qui ne peuvent pas se fermer, mais la plupart ne peuvent pas s'ouvrir.

Le meuble au<iucl j'avais affaire appartenait à une troisième variété, celle qui ne s'ouvre ni ne se ferme. Après un quart d'heure d'efforts, j'étais parvenu à hausser le maudit rideau jusqu'au tiers de l'ouverture : là il se faussa définitivement, et j'eus beau faire, je ne réussis, après de nombreuses tentatives, qu'à une chose : ce fut d'arracher le bouton, qui me resta à la main et que je jetai de rage.

J'eus un mouvement de découragement, et je me laissai aller les reins contre la commode. Mes deux talons glissèrent et je me trouvai assis sur des carreaux rouges aussi luisants que du marbre. Je me relevai prestement et je reconnus, non sans chagrin, que mes deux mains étaient bardées d'un encaustique du plus beau rouge, et qu'en outre j'avais l'air, vu de dos, de m'êlre assis sur un as de cœur.

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Mais au demeurant le mal n'était pas grand, et comme j'ai un bon caractère, je me contentai de rire de cette seconde mésaventure, et tirant ma malle au milieu de la chambre, je me disposai à placer mes affaires dans les tiroirs de la commode. Il y avait deux chaises dans la chambre, j'en prends une : le dossier me reste dans la main.

— Diable! me dis-je, le mobilier laisse un peu à désirer...

Enfin je rapproche les deux chaises, je mets ma malle dessus, je l'ouvre, et je cherche des yeux de quoi étaler mes affaires avant de les enfermer.

C'est alors que mes yeux s'ouvrirent et que ma situation m'apparut dans toute son horreur !

Il y avait dans cette chambre : un guéridon à dessus de marbre; une commode; une console; un secrétaire; une table de nuit; quatre étagères; une cheminée, et dans cette immense pièce il n'y avait pas de place pour poser une épingle. Je me trompe : il y avait une pelote, ]>rodée en perles d'acier, représentant une rose — en acier! et où une lance n'aurait pas pénétré.

Partout où on avait pu trouver un pouce carré de place horizontale, on avait rangé, soit dans des boîtes de carton agrémentées de papier doré, soit sur des ronds de chenille ou de laine, tout ce que la petitesse d'esprit ou le mauvais goût ont pu jamais inventer de mesquin, de béte, d'irritant, d'exaspérant! Je tournais autour de la chambre, les dents serrées, les mains en avant, prêt à balayer d'un revers toutes ces petites horreurs.

La cheminée I en plâtre, avec peinture ayant la prétention d'imiter le marbre. Un devant de cheminée en papier noir verni, avec tableau à encadrement doré au milieu, représentant une chasse au lion en lithographie coloriée,

lA CIIAMDHE d'ami 109

jîraiuls I)i(Mix! et un lion (iiii avait l'air d'un sin^'o malado !

La talilctto, juste assez lar^'o pour supporter une pendule en porcelaine, avec globe, représentait Malek-Adel à cheval et brandissant son sabre de porcelaine! A droite et à gauche, deuv vases de (leurs en porcelaine, sous globe aussi. Plus, deux chandeliers en gros verre fondu, dans un style moyen Age de 1832. Et puis, entre les chandeliers et la pendule, deux petits bonshommes en coquillage, — mari et femme.

Maintenant, sous les globes, devant, dessus cl derrière, sur le marbre de la console et de la commode, sur les étagères, sur e secrétaire, partout : des échantillons absurdes de minéraux; des fleurs sèches prétendues conservées dans d'affreux petits pots pleins de sable; des flacons en forme de Turcs et d'odalisques ayant un bouchon pour cou et des épaules pour goulot; des nids d'oiseaux et des fleurs de chardons pétrifiées ; des papillons piqués sur un bouchon; des paons, des cerfs, des colombes, en verre filé; et puis, trônant au milieu de ces infamies comme un roi au milieu de ses sujets, l'œuf d'autruche, agréuieulé d'un gland en or faux et bourre de soie !

Les murs, les murs mêmes, étaient couverts d'objets dont l'as.semblage paraissait calculé pour mettr>' le comble aux tortures des malheureux enfermés dans cette chambre, et pour les pousser au désespoir !

On voyait là des cadres de papillons, des pancartes pour idiots et gâteux, telles que « Les Principaux Grands Hommes », les « Monuments les plus élevés du monde », les « Pavillons de toutes les nations du globe», les «Maladies du (Cheval », les « Traits Remarquables de l'histoire de France ». Un bouquet brodé en soie floche sur parchemin faisait pendant à un calvaire en papier tortillé, avec des rochers de liégc

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et de petits morceaux de miroir imitant des lacs. Il y avait de grandes gravures, des dessins d'écoliers représentant des dieux, des bergers et des Romains, le tout dans de grands cadres peints en vert clair. Enfin, placée au milieu du grand panneau, comme pièce principale , Corinne au cap Mishie !

Je me laissai tomber sur un fauteuil : j'étais anéanti.

Quoi ! me disais-je, voilà donc ce qu'ils ont pu m'offrir pour y passer un mois de cette vie de calme et de recueillement que je suis venu chercher ici I 0 aveuglement du propriétaire I 0 crétinisation redoutable des champs ! voilà donc où l'on tombe ! Et Léon, lui l'homme du monde exquis, lui le dilettante en toute chose, ne s'aperçoit pas qu'il m'assassine en m'cnfermant dans ce pandémonium de l'imhécilité campagnarde I

Ayant un peu soulagé mon cœur par ces paroles remarquables, je me mis en devoir de ranger mon linge dans la commode.

J'attaquai le premier tiroir. Il résistait. Je m'aperçus que la serrure était fermée : je fis tourner la clé, qui poussa un cri rauque et strident et se força si bien que je ne pus jamais l'ouvrir.

Le second tiroir, après une faible défense, consentit à sortir, mais du côté droit seulement et en s'enfonçant d'autant du côté gauche. J'y mis de la douceur, de l'adresse, et je réussis à faire sortir le côté gauche et rentrer le côté droit. Alors, impatienté, je poussai des deux mains, et il s'enfonça si également qu'il ne pouvait plus sortir du tout. C'en était trop ! Saisissant les deux poignées, je donnai une si vigoureuse secousse que le tiroir s'élança d'un bloc et me tomba sur les tibias en même temps que je tombais moi-même en arrière.

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— Vraiment ! mWriai-je furieux, il n'est pas permis de recevoir (le la sorte ses amis! Voilà donc l'hospitalité! De bons meul)les pour soi et, pour les amis, tout ce qui est laid ou hors d'usa^M> I

Je ne tardai pas à avoir honte de ce que je venais de dire, cl rarailié, reprenant le dessus, me souffla de bonnes paroles.

— Au fait, me disais-je, je suis peut-être injuste. Ne serait-ce pas moi qui suis l'égoïste ? J'oublie que cette maison est un vieux patrimoine où des générations se sont succédé, laissant aux survivants des souvenirs qui se seront accumulés et qu'on aura rassemblés dans cette chambre où le dernier aïeul a peut-être passé une partie de sa vie, et on en aura fait la chambre d'ami , comme pour y donner rendez-vous à toutes les affections...

Je commençai donc à regarder d'un autre œil cette pauvre vieille chambre, et j'en fus môme récompensé en découvrant la porte d'un cabinet de toilette ([ue j'avais pris pour un placard. J'y trouvai une toilette modeste, mais complète, et soulagé par cette heureuse découverte, je résolus de me coucher et de remettre mon installation au lendemain.

La Rorbefoucault a dit que rien ne rafraîchit le sang comme une bonne résolution ; je me répétais mentalement ces paroles en me dirigeant vers mon lit, lorsque je butai contre un objet rond et élastique ; grâce au dossier du fauteuil, je réussis à rester sur mes pieds, mais un craquement lamentable m'apprit que le dossier du vieux meuble s'était brisé sous mon étreinte. En même temps je sentis quelque chose d'accroché à mon pantalon : je regardai, c'était une peau de panthère aux trois quarts pelée et qui servait de descente de lit. J'avais buté contre la tête, qui était rembourrée mais en aussi lamentable état que le reste, car il y

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manquait un des deux yeux de verre, qu'on avait remplacé par un bouton de soie jaune avec une tache d'encre ; et ce qui m'accrochait le pantalon, c'était l'arceau en fil de fer sur lequel on avait tendu jadis du drap écarlate pour imiter la langue : mais il n'y avait plus que des débris de drap, et l'arceau délivré, formant crochet, avait happé mon pantalon au passage.

Ce dernier incident, sans me faire perdre tout à fait ma sérénité croissante, me confirma dans la résolution de me coucher au plus vite, et me déshabillant rapidement, je me jetai sur mon lit.

C'était la dernière épreuve, mais elle fut terrible.

Le taquet qui soutenait le sommier du côté droit de la tête céda, et le lit, basculant suivant une diagonale, s'enfonça en penchant à droite, tandis qu'à gauche mes pieds se relevaient d'autant. En voulant essayer de rétablir les choses, je défis les draps et les couvertures d'un côté, tandis que l'autre côté restait pincé entre le lit et le sommier.

Après quelques moments d'un désespoir morne, comme je vis qu'il était bientôt minuit, je me dis qu'il serait bien égoïste à moi de réveiller toute une maison pour un lit détraqué, d'autant que je ne savais à quelle porte frapper pour appeler à mon aide, et prenant mon courage à deux mains, je m'enveloppai comme je pus dans l'informe paquet des draps et des couvertures et.... je m'endormis profondément.

Le lendemain lorsque je m'éveillai, un rayon discret de soleil brillait par les trous des contrevents. Je sautai à bas du lit, j'ouvris ma fenêtre, et respirant avec délices l'air du matin embaumé de l'odeur saine de l'étable et des senteurs de foin, je me mis à écouter les roucoulements des pigeons, les cris des coqs et le chant des oiseaux mêlés aux tintements

i.A cn.vMnuF. n'AMi 1 13

de la sonnette des bœufs qui s'en allaient par paires au travail.

A ce tableau touchant do la nature j'oubliai toutes mes misères de la soirée et de la nuit ; je me rappelai avec attendrissement retli» arrivée, cet accueil si simple et si aiïectiieux, et repentant des mauvaises pensées qui m'avaient un instant traversé le cœur, je me dôpôchai de m'habiller pour aller retrouver les enfants que j'avais vus courir vers la ferme.

Au moment où je passais devant le salon, la porte s'ouvrit, une main m'attira, et un spectacle moitié comique et moitié touchant m'apparut.

Les trois enfants tenaient chacun une couronne; leur mère me présentait sur un plateau d'argent une jolie clef en fer ciselé.

— Nous avOTis voulu t'éprouver, me dit Léon en riant, tu as galamuient supporté l'épreuve. Viens prendre possession de la chambre des vrais amis : tu l'as bien gagnée I

Les enfants vinrent me poser les couronnes sur la tête, la femme de Léon me remit la clef, et on me conduisit à la chambre quej'avais méritée par ma constance dans les terribles épreuves de cette nuit.

C'était la plus belle du ch;\tcau.

J'y suis resté trois mois.

LA CABIiNE ENCHANTÉE

Partez, muscade !

A Marcville toutes les cabines se ressemblent. Elles sont en planches, peintes en jaune avec barres bleues pour imiter le coutil. Le baigneur et la baigneuse s'appellent Pichard et ils ont deux enfants.

Gaston s'étant, ce jour-là comme les autres, boroé à pousser sa porte en sortant, ne s'étonna point de la trouver ouverte lorsque, après plus d'une heure de pleine eau au large, j-animé d'ailleurs par une brise assez fraîche, il arriva tout ruisselant, tout violacé, et sauta d'un bond dans ce qu'il crut reconnaître pour sa cabine. Il referma vivement la porte.

Le soleil , au dehors, était aveuglant : c'était en juillet et il était quatre heures et demie au i)lus. Les yeux de Gaston, éblouis par l'éclat du jour et par le miroitement de la mer, ne lui permirent pas d'abord de distinguer les détails de la cabine, mais au bout d'une minute il y vit clair et s'aperçut qu'il s'était trompé : il était dans une cabine de dame.

Son premier mouvement fut de s'en aller : il se tourna

I A CVHIM KNCIIAMl'.i: I I ; j

vers l'oiitrùe, fit un pas, allonuoa la niaiii vors la sorrinv.

Mais le dialtli', qui suivait <lii coin de I'omI cette petite scène, ju^ea qu'il était temps d'inlenenir pour tirer de cette innocente méprise une tragédie à mettre Maréville sens dessus dessous, cl il fit que riaston , arrêtant son i)on mouvement, fut pris d'une irrésistible curiosité et se retourna pour voir.

Il passa donc en revue, d'un coup d'œil l'urtif et rapide, les nuages roses et Idancs de mousseline et de Itatiste qui flottaient suspendus aux parois de la caliine comme des vapeurs embaumées. II froissa d'une main palpitante la fine chemise garnie de dentelles, la robe aux plis extravagants et aux boutons fantastiques ; il décrocha le mignon chapeau de matelot avec son poisson d'émail irisé frétillant dans un boufpief d'algues vertes et d'actinies roses ; il flaira deux bas de soie havane rayés de brun , qui embaumaient l'iris, et il baisa une paire de bottines de peau de daim fauve. \J puis, ce qui acheva de lui tourner la tétc, une tablette sur laquelle il y avait un gros peigne à démêler en écaille blonde, une large brosse à tête, en ivoire, et — pas de fausses nattes !

Il y avait encore deux ou trois cheveux couleur d'or moulu, qui étaient restés entrelaces dans les dents du peigne.

Cet examen dura bien deux minutes au plus, et Gaston, honteux de son indiscrétion maintenant que sa curiosité était satisfaite, mit le pouce sur le loquet et cntre-bîulla la porte pour regarder s'il pouvait sortir sans être vu.

Mais il .se hâta de refermer la porte : une baigneuse arrivait courant du bord de l'eau, et elle se dirigeait du coté de la cabine tout en faisant des signes à la femme l'iclmnl, qui se mit à courir pour venir lui ouvrir la porte.

1 I 6 LA CABINE ENCHANTEE

Au bruit de la clef entrant dans la serrure, Gaston sentit ses jambes se dérober sous lui. En quelques secondes, avec une rapidité foudroyante, sa pensée parcourut toutes les résolutions à prendre :

S'élancer tête baissée, comme un boulet, renverser les deux femmes, aller en courant se jeter à la mer, prendre le large, nager jusqu'en Amérique, et ne plus revenir jamais ;

Tomber à genoux, le menton en avant, la paume des mains tournée vers le zénith, et demander pardon en sanglotant ;

Se coucher à la renverse, et faire le mort ;

Se cacher, et attendre les événements,

La clef fit un demi-tour, et pendant que la baigneuse, les yeux encore éblouis par le soleil, se retournait vers la porte et la refermait, Gaston s'était mis à quatre pattes et s'était fourré, comme un chien en faute, sous la banquette qui garnissait le fond de la cabine.

Heureusement pour lui le miroir était au-dessus de la banquette, les brosses et les peignes, sur des encoignures à droite et à gauche, de sorte que la baigneuse, venant se placer tout naturellement devant la glace, regardait son propre visage et ne voyait pas qu'un homme était à ses pieds.

Elle commença par s'essuyer rapidement la figure et le cou, puis elle déboucla une ceinture de cuir venii qui lui serrait la taille, après quoi elle desserra la coulisse de sa blouse.

Cela fait elle dégagea un bras, puis l'autre, et la lumière discrète de la cabine éclaira le torse le plus divin que jamais la nature, dans son inépuisable magnificence, ait amoureusement modelé pour l'admiration d'un artiste et pour les délices d'un auiant.

-Alais ({ue les dauies se rassurent et que les hommes s'ar-

LA f.AlUNE E>CllANTtlK HT

rachtMit les cheveux, l;i piuîciir de la belle baigneuse ne courait en ce moment aucun risque : l'infortuné Gaston, aiïolé de peui", faisait comme l'aulruche en détresse : il cachait sa (cle! 11 collait sa lij^'ure contre le |)lancher, et du ma^'nifique spectacle qui se développait dans la cabine il ne voyait rien !

Ayant quitté son costume de bain, la dame le poussa du pied dans le coin à gauche de la porte, jeta une serviette à terre sous ses pieds, mit son corset et son pantalon, s'assit sur la banque! te, et commença de mettre ses bas tout en cherchant de l'œil ses bottines. Il y en avait une à gauche, vers le coin de la porte : elle l'attira du pied, la chaussa, croisa sa jambe et boulonna.

L'autre manquait. La dame se leva, et du bout du pied chaussé elle écarta le costume de bain, pour voir s'il n'aurait pas entraîné et couvert la bottine.

Oh ! ici le courage me manque....

Au .surplus tout valait mieux pour Gaston que cette angoi.«î.sc.

Elle se baissa un peu et tendit la main pour atteindre sa boltine: au lieu de boUine elle saisit un pied d'homme.

Un cri affreux voulut sortir de sa gorge, mais ne put pas, et elle s'évanouit, murant de .son corps inanimé la cachette où Gaston agonisait.

Alors il tourna la tête, vit ce corps abandonné, ces cheveux cpars, ces beaux yeux fermés, et écartant délicatement ce gracieux obstacle, il sortit de dessous la banquette, et tout au.ssitôt, s'agenouillant à coté de l'évanouie, il lui fit, d'un bras et d'une jambe convenablement disposés, un de ces fauteuils pour malades que tout le. monde a vus comme moi dans le cincpiièint' ;icte des mélodrames.

118 l.-V CABINE EM.HAMÉE

Après quelques minutes qui lui parurent des siècles, Gaston vit enfin deux belles paupières se soulever languissamment. Elle poussa un profond soupir, porta la main à son Iront et dit :

— Où suis-je?

3Iais elle vit Gaston, et son visage prit une expression de terreur,

— Au nom du ciel, madame, au nom de votre honneur, ne criez pas ou vous êtes perdue I Je suis au désespoir de ce qui vous arrive par ma faute et je suis prêt à tout faire pour vous sauver. Je vous en supplie, écoutez-moi, et nous verrons à trouver un expédient pour nous tirer de cette situation.

11 lui raconta tout. Elle reprenait ses sens par degrés ; ses yeux marquèrent d'abord l'attention, et puis la confiance dans la sincérité du coupable.

Quand il eut fini elle le regarda d'un air de désespoir à fendre un rocher, et passant des larmes à des sanglots qu'elle contenait avec des elTorts déchirants, elle lui dit :

— Ainsi, monsieur, parce qu'il vous a plu de donner satisfaction à votre insultante curiosité, me voilà perdue, déshonorée à tout jamais I Et moi, moi qui n'ai rien fait, moi qui ne sais pas seulement votre nom, je traînerai toute ma vie l'opprobre qu'il vous aura suffi d'une minute pour attacher au mien I

A ces mots Gaston sentit toute l'étendue de cette faute qui, par ses conséquences, prenait de minute en minute les proportions d'un crime. Il tomba à genoux aux pieds de sa victime et il lui demanda pardon. A travers ses paupières humides elle laissa tomber sur lui uu de ces regards qui dans un moment de dangei' peuvent donner à l'iiomme la puissance d'un dieu !

i.A cabInk enciivmék III)

L;i pauM'c enraiit, Uj^'eiiouillée et los mains jointes, le regardait de l'uir le plus suppliant du monde, et la confiance, cette confiance de l'être laible qui attend son salut de l'ôtre fort, hri liait doucement dans ses beaux yeux.

Ses yeux, j'ai oublié de vous le dire, étaient couleur de pensée, comme il arrive parfois si beureusement chez les blondes (jui ont la peau très fine et très blanche.

Ici Gaston donna la mesur.' de ce qu'on pouvait attendre de son sang-froid et de sa lucidité dans le péril :

— Avant tout, madame, nous allons commencei- par nous rendre compte de ce qui se passe dehors. Je ne sais pas encore de quel moyen nous pourrons essayer pour supprimer ma personne d'entre ces maudites planches, mais dans les conjonctures désespérées la première chose à tenter est celle qui parait la plus simple, et je veux voir si je ne pourrais pas tout uniment ouvrir la porte et m'en aller.

Mais Gaston, appliquant son œil au trou de la serrure, vit un spectacle ou plutôt une scène qui ne lui laissait aucun espoir de ce côté-là : il se rassit sur la banquette en faisant à sa compa^une de captivité un bochemenl de tête désolé, et après avoir regardé un instant dans le vague, il se remit brus(iuement, et pointant sou doigt sur le pied gauche de la jeune femme :

— ('haussez votre second pied, lui dit-il.

Elle se regarda alors, et honteuse de l'étal où elle se trouvait. t'Ile saisit sa jupe pour la passer. Kllf était adorable avec .son corset bleu, son pantalon court et .sa chemise fermée à col de matelot et à manchettes à revers : c'était plus que ravi.s.sant, et elle était toute rcse de pudeur.

— Madame, lui dit (iaston avec autant de respect que de fermeté, il faut reslei" comme vf)us êtes. Telle (jue vous voilà

120 LA CABINK ENCHANTÉE

VOUS avez un peu Tair d'un garçon : cela ne sufiit pas, il en faut prendre les façons et vous montrer leste et décidée si vous^^oulez que je vous sauve.

Comme vous voyez, l'histoire, à l'intérieur de la cabine, commençait à prendre d'assez vives couleurs, et cependant ce n'était rien encore en comparaison de ce qui se passait au dehors ou plutôt autour de la cabine, que des groupes, en «apparence postespar le hasard, cernaient et gardaient à vue, c'était évident.

Il y avait en ce moment à Marévillc une vieille plumassière en retraite de la rue Saint-Denis, qui avait été épousée on ne savait comment par un vieux beau aux abois, et qui s'appelait la baronne de Longuépine. Méchante comme la gale, curieuse comme un espion, elle passait sa vie à semer de mauvais bruits sur le genre humain et à récolter des scandales.

Au moment où la femme Pichard revenait d'ouvrir la porte à la baigneuse (cabine n° 13), la baronne de Longuépine, sous prétexte de demander des nouvelles de la pêche, venait s'approvisionner de cancans du jour. Les deux enfants de cette femme, un petit garçon et une petite fdle qui l'aidaient dans le service des cabines, arrivèrent h ce moment. Leur mère, remplissant d'eau chaude un bain de pieds qu'à Maréville on prend toujours en sortant de la mer, leur dit :

— Allez porter cela à la dame du n" 1 3, vous savez, celle qui est arrivée avant-hier ?

— Mais, m'man, répondit la petite fille, c'est pas une dame qui est au n" 13, c'e:.t un monsieur.

— Bête I je viens d'ouvrir moi-môme à cette dame et elle est entrée devant moi !

— C'est pourtant bé un môsieur qui est entre dans la

l.\ CAlUNK ENCIlANTl'i; 121

cabine, dit ;\ son tour le yarçon : j'ùlais avec ma sœur el jo l'ai vu entrer.

— Kli bien, il se sera Iromiié et il sera ressorti tout de suite.

— Non, il n'est pas sorti, parce que nous sommes restés assis tout près, et nous avions la ligure tournée de son côté.

— Eb bien ! voilà qui est drôle, par exemple, reprit la mère : vous allez me faire croire qu'il y a du mélange de sexes dans la cabine n" 13 1 II ne manquerait plus que cela 1 Mais nous allons bien voir I

A mesure que ce colloque déroulait devant elle .ses perspectives .scandaleuses, la baronne de Longuépine, ouvrant ses narines et tendant ses griiïes comme un cbat à l'odeur d'une .souris, macbinait silencieusement son plan de campagne.

Elle feignit d'abord de vouloir retenir la femme, en lui représentant que le mieux était de fermer les yeux, de ne pas avoir l'air de s'en apercevoir, et de tàclier d'attirer les promeneurs à l'autre bout des cabines, afin que le pauvre couple put s'esquiver inaperçu : que la cbarité cbrétienne bien entendue le conseillait, l'ordonnait peut-être...

— Vous en prenez bien à votre aise, répli(|ua la femme en élevant la voix ; quand on m'aura retiré mon établissement, c'est pas vous qui me le rendrez, pas vi-ai ? Attendez, je m'en vais leur en faire voir, moi, à ces tourtereaux de mer I Je vais leur apprendre, moi, à nicber dans mes cabines!

— Allez cbercber monsieur le maire et le garde-champélre, dit-elle à ses deux enfants.

A CCS mots la baronne partit comme un trait pour aller répandre ces précieuses nouvelles. Un grand nombre de eu-

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