‹ Nouvelles et fantaisies humoristiquesChapitre 6 sur 92 · LE CANOT DE LAMIRAL · texte numérisé non relu

LE CANOT DE LAMIRAL

tensité, les traits énergiques et violents de la race bretonne. On voyait (jue, sous l'apparence de l'immobilité, cet bommc combattait.

Tel il était, tel je l'ai revu bien souvent, dans des souvenirs presque aussi vivants que la réalité même : debout, menaçant, beau comme un demi-dieu, s'élevant et s'abaissant tour à tour avec moi sur la crête écumante ou dans les abîmes profonds de cette mer où nous allions nous engloutir !

L'embarcation, couchée sur le flanc du côté où je me trouvais, courait dans des sortes de vallées creusées entre deux montagnes d'eau; lors(juc nous étions au fond, les pentes, par un eiïet de perspective (|ue tout le monde a pu observer lorsqu'on se trouve au bas d'un chemin très incliné, paraissaient un plan perpendiculaire, de sorte (ju'il me semblait être entre deux murailles d'eau dont la hauteur dépassait de beaucoup celle de notre mât.

Chaque fois (jue nous nous trouvions dans cette position, je croyais voir ces deux murailles s'abattre et se refermer sur nous : mais quelques secondes se passaient, nous nous trouvions portés sur la crête de la lame, et je voyais à droite et à gauche de l'embarcation deux j)entcs au fond desquelles se creusait un goulfre. Nous y descendions, mais beaucoup moins vite que je ne l'aurais cru.

Au milieu de mon trouble et de mon épouvante, je vis très bien que, malgré leur agitation furieuse, les mouvements des lames obéissaient à une certaine régularité, et je fus surtout frappé d'un détail particulier : c'est (jue ces lames si monstrueuses, si épouvantables, ne se brisaient presque pas à leur crête : lorsiju'elles venaient à se rencontrer ou plutôt à s'atteindre, elles s'accumulaient plutôt et semblaient se fondre l'une dans l'autre.

Chose extraordinaire, à mesure que se succédaient les élans réguliers (|ui nious emportaient de gouIVre en gouffre, de crête eu

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rriHo, l'angoisse qui iir<'luun;iil le cœur semblait se desserrer peu à peu.

Ce n'était pas que le ilanger me parût décroître, car plus nous avancions, plus les vagues me semblaient prodigieuses, et je voyais clairement que, jetés au milieu do cet abime où cbaque lame pouvait nous engloutir, toute minute qui s'écoulait nous emportait une chance de salut et nous apportait une chance de mort. La mort, j'avais cru, dans les premiers moments, qu'elle allait nous saisir en faisant sombrer l'embarcation. Un peu plus tard, et lors<pie je me rendis compte pour la première fois de la position du canot dans le creux de la lame, j'avais pensé : « Voilà le moment! » Puis lorsque, soulevé jusque sur la crête, je voyais l'abîme se creuser à côté de nous, je m'étais dit : « C'est là! »

Mais après un certain nombre de ces alternatives, un sentiment obscur, celui de l'espérance probablement, était venu changer en une sorte d'écpiilibre ce balancement entre les deux chances de mort dont la certitude me paraissait si également pareille. C'est à ce moment que je sentis se manifester en moi comme un vague désir de reprendre possession de ma raison, et comme un [)ressentiment que si j'y réussissais je soufTrirais moins, et même, faut-il le dire? que la mort ne me paraîtrait peut-être pas aussi absolument inévitable.

Depuis, en rélléchissant à ce qui se passait alors en moi, je me suis persuadé que ce calcul sur les chances de vie et de mort, dont je ne m'avisai qu'au moment de la réaction que je viens de définir, était inspiré par un espoir secret que je ne voulais |)as m'avouer : d'où je crois pouvoir conclure que le fond de ma pensée, en faisant ce calcul, était que nous avions autant de chances do vie que de chances de mort.

Quoi qu'il en soit il est certain que dès ce moment il s'était fait en moi un changement, et j'en eus à l'instant conscience, car je me sentais en état de [larler, ce que je n'aurais pas pu faire un moment aupara\anl.

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Je délibérai si je devais le faire, mais je me demandais par quelles paroles, dans des circonstances aussi formidables, je pourrais rompre un silence gardé par ces hommes qui étaient assis à côté de moi comme des fantômes muets. Je regardai mes compagnons, qui conservaient leur impassibilité; je regardai les matelots, qui se tenaient sur leurs bancs avec l'air insouciant et la physionomie détendue d'hommes qui n'ont pour le moment rien à faire, et qui attendent...

— Mon Dieu ! me dis-je en portant la main sur mes yeux, estce que je serais tout simplement un lâche? Est-ce que nous ne serions pas en danger? Mon cœur trop faible serait-il donc tellement bas au-dessous du cœur de ces hommes, que j'aie cru voir la mort là où ils ne voient peut-être qu'un série d'obstacles plus ou moins difficiles ou désagréables à franchir?

Et de fait, en considérant avec un peu plus de sang-froid la physionomie des otficiers et de l'équipage, je crus y lire plutôt l'ennui et la contrariété que l'inquiétude , ce qui me décida à adresser la parole à mon ami. Je raffermis ma voix du mieux que je pus, et je lui dis :

— Il n'y a pas de danger, n'est-ce pas?

Il me regarda d'un air de profond étonnement, et me dit, en baissant la voix de trois ou quatre notes sur la dernière syllabe :

— De danger !

Je baissai la tète et je n'osai plus réitérer ma question.

Croirait-on, — je ne puis pas le croire moi-même quand j'y pense, — que celte réponse de mon ami, si claire et si terrible dans son laconisme, eut pour effet de me faire sauter sans transition à un ordre d'idées tout à fait étrangères à la situation où je me trouvais, et que, comme si j'étais sorti d'un cauchemar, j'oubliai tout et me remis à penser à la figure que j'allais ftiire dans la compagnie où j'étais attendu à dîner; que je songeai à ma toilette du lendemain ; (jue je refis mentalement l'inventaire de mon sac de nuit; et

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