‹ Nouvelles et fantaisies humoristiquesChapitre 7 sur 92 · I.E CANOT I)K I,'.VMII!.VI · texte numérisé non relu

I.E CANOT I)K I,'.VMII!.VI

qu'jiyant cru nio soiivonir quo j'avais uublié iiiuii savon, je me laissai aller à tlt's conjectures sans fin sur la manière dont je pourrais m'y prendre, sur le tirade et la catégorie des personnes à (jui je pourrais ni'adrcsser pour emprunter un morceau de savon; et que pendant plusieurs minutes je me fatiguai à chercher la solution de ce problème?

Les rêves nous offrent des exemples de ces singulières associations entre des idées puériles ou ridicules et des événements effrayants ou funestes. Il me semble aussi avoir lu ou entendu raconter je ne sais où que des condamnés à mort ou des hommes dans un grand danger, échappes comme par miracle, ont éprouvé les mêmes effets, qui sont évidemment le résultat de la terreur, soit qu'on les considère comme de véritables conceptions délirantes, ce que je ne crois pas, soit qu'il y faille reconnaître, et c'est ainsi que j'en juge, des espèces d'intermittences dans la faculté de souffrir : des syncopes de la douleur, dirais-je volontiers, pendant lesquelles les idées accessoires, surtout les plus récentes, se remettent en mouvement à partir du point où elles avaient été arrêtées court.

Donc je me retrouvais, ou plutôt il me semblait me revoir, en une sorte de rêve , dans l'état d'esprit ou j'étais lorsque , trois quarts-d'heure auparavant, je me rendais à l'embarcadère; et tout ce qui s'était passé depuis m'apparaissait comme dans une optique dont j'aurais été le spectateur très indifférent.

C'est à ce moment, — ou un peu avant, peut-être, — que j'entendis le commissaire dire, d'une voix qui me parut résonner comme un espèce d'harmonica lointain et très doux :

— Voilà la frégate.

Il parait qu'à ce moment je dis à mon ami :

— Mais nous allons la couler bas!

Pour moi, je n'ai gardé aucun souvenir de ce propos. Ce que je

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sais, c'est qu'à ces mots : « Voilà la ké'^nle, » je crus que ce hâtiment était devant nous et (jue nous l'accostions à l'instant, car je me levai et fus renversé sur mon ami, qui me replaça sur mon banc sans dire mot.

Je ne tardai pas à me remettre de la secousse, physique et morale tout à la fois, que m'avait donnée cette chute, et je regardai instinctivement devant nous. Du fond d'une de ces vallées creusées dans la lame, nous nous élevâmes sur la crête, et je vis alors la frégate. Nous en étions à un mille au plus.

Cette vue, sans me donner la plus faible espérance, me fit éprouver un sentiment tout nouveau. Je voyais très clairement (ju'à chacun des points de l'espace qui nous séparait de la frégate il y avait pour nous les mêmes dangers à courir; et l'idée du salut ne me paraissait pas plus admissible (juand nous arriverions à la toucher que maintenant même. Mais la grande difTérence, et ce qui détermina en moi une réaction définitive, c'est que j'avais un point en dehors de moi où fixer ma pensée, et que sans cesser de sentir tout ce que ma situation avait de désespéré, cette espèce d'attache qui me mettait en communication avec ce point où je voyais le salut, me rendit tout mon ressort moral.

Je regardai tour à tour, avec un peu plus d'assurance, les mâles visages des hommes dont la vie était suspendue comme la mienne aux hasards de cette anVeuse tempête; je vis le patron, toujours calme, toujours intrépide, tenant d'une main ferme cette barre dont les mouvements nous avaient jusrpi'ici conduits et soutenus à travers mille dangers, et surtout je vis le capitaine de frégate ([ui levait la tête, écartait sou manteau et regardait l'heure à sa montre.

A partir de cet instant je repris définitivement possession do moimême ; je |)arcourus par la pensée, avec la plus grande précision, tous les incidents de la scène d'épouvante à travers laquelle nous ('tions (Muportf'S ; et comme si mon :)mr> so fol l'cfdorrH'e lonl

Il: (.\N»»i i)i: I. AMiitAi. <.')

iriiiK» [lièco à l;i l'arttn il'iiu v.'iissiMu (|iii \'uv di.' Iutnl, je lix.'ii mos U'iix sur la fn'gato, ol <|ii()i([u't'lle iif luo [)arrit },niôrc |)las grosse •|u'une luouclio, j'en ilisliii^aiais les (l(''tails avoc une netteté (jiie le [iliis puissant lélescui>e ne m'aurait pas mieux donnée.

A celte exaltation de mes facultés visuelles se joignit un autre pliéiinmène (|ui on était la cnnsé(|uencc et qui me fit illusion [iresque jusqu'au bout : c'est que, connue nous faisions toujours lies parcours égaux entre des lames pareilles, il me semblait que nous ne changions pas de place et que c'était la frégate qui venait à nous : seulement, par un ciïet de la surexcitation de ma vue, je percevais en les décuplant les développements successifs que prenait l'image de la frégate à mesure que de lame en lame nous faisions un bond de plus vers elle, de sorte que je la voyais s'avancer vers nous, non d'un mouvement uniforme, mais par saccades, et plus grande à chaque fois.

C'est dans cet état de contemplation fiévreuse que je me trouvais encore, lorsqu'une espèce de secousse ébranla le canot, et que je me trouvai à demi-couvert sous la voile, qui venait de s'abaisser tout à coup. Quel([u'un me débarrassa de la voile, et en lev;int les yeux je vis que nous étions tout près du bâtiment, l'abordant par l'arrière, et déjà en conununication avec lui par une corde i|u'on nous avait jetée.

Par le temps qu'il faisait, il n'y avait pas à songer à débarquer par l'escalier de l'état-major : notre canot se serait brisé infailliblement contre les Hancs de la frégate ; ce fut par une de ces échelles de corde suspendues dans le vide à une pièce de bois faisant saillie et qu'on appelle, je crois, un palan, que nous nous hissâmes tour à tour. Je dis nous, quoique, à vrai dire, de cette vertigineuse gymnastique je n'aie fait (|ue le geste, car tout en m'invitant à saisir l'échelle qui se balançait, on m'avait attaché une corde autour de la poitrine, et on me hissait pendant que je m'imaginais grimper par mes seules forces.

On m'avait fait passer le premier. Après moi, et se suivant sans

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interruption le long de l'échelle, mes compagnons de voyage montèrent tour à tour. Penché sur le hord du couronnement, je vis enfin le dernier matelot saisir l'échelle et grimper. Il n'était pas encore en haut que je vis le canot, dont le mut était déjà démonté, se soulever de l'avant, puis de l'arrière et s'élever horizontalement dans l'air jusfju'aux deux palans, où il s'arrêta suspendu.

Mon ami me prit alors par la main et me dit :

— Viens changer : lu es mouillé des pieds à la tête. Je ne m'en étais pas aperçu.

Nous descendîmes dans la chambre de mon ami. Il me serra la main, et je vis les coins de sa bouche se contracter convulsivement; mais c'était un homme de fer, et je ne crois pas qu'il ait jamais pleuré de sa vie :

— Tu viens de passer, me dit-il, par le plus incalculable des dangers qu'on puisse courir sur mer. Aucun de nous ne conçoit comment nous nous en sommes tirés, et les oillciers du bord, qui nous avaient reconnus dès notre sortie de la jetée, sont encore plus épouvantés peut-être que nous-mêmes, car vingt fois ils nous ont vus disparaître entre les lames et nous ont crus perdus.

Sans le capitaine de frégate, nous sombrions quelques minutes après avoir débouqué.

En voyant l'état de la mer, dont il avait été averti par le capitaine de port, le commandant n'a pas eu peur — c'est un brave — mais il a senti le poids de sa responsabilité, et sous riiillucnce de ce sentiment il a commandé au patron une manœuvn; dont l'exécution nous aurait jiordus. Le patron, qui est un matelot incomparable, aurait certainement obéi si le capitaine de frégate n'eût pas été là : mais l'idée de faire périr avec nous cet officier pour lequel il se ferait hacher en morceaux, lui a donné le courage (le résister. Le capitaine de frégate, ainsi que tu l'as remarqué peut-être, s'est levé et s'est retourné vers le patron : c'était pour raiïermir celui-ci contre le trouble on l'avaient jotcî l'ordre insensé

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ilu ctiminaiulaiil et la crainte d'Otre puni pour désobéissance.

A partir de cet instant, c'est au patron (jue nous devons tout; et ce qu'il a fait, c'est de cou[)er en biais toutes les lames. Si nous en avions coupé droit ou si nous en avions reçu de côté une seule — non pas deux, enlends-lu? — nous étions infailliblement engloutis. El encore tout cela n'aurait servi de rien si les lames, au lieu d'être cunune tu les vois, avaient été plus écumantes.

Maintenant, babille-toi pendant (|ue je vais donner (|uel(jues ordres. Tu as été rudement secouéi, mon pauvre ami, mais tu l'es très bien tenu : tu m'as fait bonneur, et ces messieurs, qui t'observaient beaucoup, sont étonnés du sang-fruid ([ue tu as gardé.

Il me laissa seul, et en quelques minutes j'étais sécbé et i'babiilé de la tète aux pieds.

Alors je m'assis, je sentis mon cœur se gonfler d'une immense joie, et je fondis en larmes.

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