ACTE SECOND
LaPiazzetta, à Venisi\ Clair do lune avec assortiment de nuages de circonstance. On entend de tous côtés vibrer des accords do mandoline et ctiantor dos voix. Les gondoliers et les coqs se répondent par des cris et des barcarolles ; minuit soiino depuis trois quarts d'heure aux horloges de toutes les églises. Des bourgeois attardés et inoffensifs se promènent sur la place.
SCÙ.'WK PKK.niÙBK
ARTHUR, ANNUNZI.\TA, PREMIER SCÉLÉR.\T, DEUXIÈME SCÉLÉRAT, TROISIÈME SCÉLÉR.VT, yU.\TRlÈME SCÉLÉRAT.
ANNL'NZI.VT.V, se débattant contre quatre scélérats qui cherchent à l'entraîner. —
LAchez-inoJ, vous êtes des misérahhsl
PREMIER SCÉLÉRAT. — Quand iious sei'ions des misérables, ce ne serait pas une raison pour vous lâcher. DEUXIÈME SCÉLÉRAT. — Au Contraire.
TROISIÈME SCÉLÉRAT, moins inteUigenl que les deux autres. — 11 a raisOU. QUATRIÈME SCÉLÉRAT, durement et d'une voix pâteuse. — AUonS, Camarades, dépêchons.
ARTHUR, inler\enant. — Qu'cst-Ce qUC c'est? ANNUNZIATA. — Au SCCOUrS I
PREMIER SCÉLÉRAT. — Ne l'écoutez pas : elle va vous dire du mal de nous.
ANNUNZIATA. — Mousiour, ils veulent me mettre dans un sac de cuir...
DEUXIÈME SCÉLÉRAT. — C'est pas vrai !
ANNUNZIATA. — et lue jeter dans le Lido !
ARTHUR, auxscéiérau. — Pourqiloi voulez-vous la jeter dans le Lido ?
LES QUATRE SCÉLÉRATS, grossièrement. — Ça HO VOUS regarde
pas!
ARTHUR. — Ça ne me regarde pas I Eh bien, je vous déclare que si vous mettez seulement madame dans un sac de cuir et que vous la jetiez dans le Lido, j'irai vous dénoncer au ministre des alïaires étrangères dès que je serai de retour à Paris !
LES QUATRE SCÉLÉRATS, poussant des cris de terreur. — Vite, vite,
camarades, sauvons-nous ou nous sommes perdus ! (Les quatre
scélérats s'eufuicnt et vont retenir leurs places sur un bateau en partance pour la Nouvelle- Zélande.)
ARTHUR, modestement. — Madame, je suis blcH heuFcux d'avoir trouvé l'occasion de vous présenter mes très humbles hommages.
.\NNuiNziATA. — Vos liomiuages? Monsieur, vous êtes mo-
FAM.MSIE VlrNmF.NNE V.U
(loslo oomnit' tons les Ium'os. Vous m'iivoz saiivc' l;i vio. S;ins vous, sans votre valeur, jo serais dans un sac de cuir, à l'heure qu'il est, au fond du Lido.
ARTHiR. — Madame, j'aime à croire qu'ils n'auraient pas poussé jusqu'au Itoul leur infâme projet. Votre grâce, votre faiblesse, vos larmes, les auraient attendris...
ANNUNZiATA. — Ail heu, oui ! Vous ne les connaissez pas, ces oiseaux-là ! >"y mettez donc pas tant de façons : je vous dois tout I
ARTHiK, à pan — Ellc est charmante ! Comme cette langue italienne est mélodieuse pour l'amour et énergi([uc pour la colère !(Haut.) Du reste, je voudrais qu'ils eussent été cinquante, je les aurais tout aussi hicn mis en déroute. Ouandje nniiiace, j'ai un air si terrible! Mais quand j'aime, oh! quand j'aime ! si vous saviez... Comment vous appelez-vous ?
AN>UNZiATA. — Aununziata.
ARTHUR. — Alonziolta !
ANiNUNZiATA. — Anuuuziata.
AKTUi'R. — Ail ! Annunzi.ila ! Si vous saviez, Alonziolta, comme mes regai-ds deviennent tendres !
ANNUiiziATA. — Prcucz gardc , on nous observe.
AHTULR. — Comment, on nous observe ? Il n'y a plus personne que nous sur la place I
ANNUNZiATA. — >'c VOUS y ficz pas : à Venise les murs ont des oreilles et les paves ont des yeux !
ARTHUR. — C'est bien gênant pour les femmes.
ANMNZIATA, 'ui Upaol la joue de son éventail. — l'olisSOUé !
ARTHUR. — Je suis si heureux de vous avoir sauvé la vie ! ANNUKZLVTA, sévèrcmeot — Cc n'cst pus unc faison pour dire des inconvenances.
132 FANTAISIE VÉMTrENNF.
srùxK II
Les mc-mes, quatre domesticiues en livrée de gala rose et vert-pomme à galons d'or et d'argent, armés de sabres et d'espingoles, et accompagnés de six porteurs de torches tenant de gros gourdins à la main.
LES QUATRE DOMESTIQUES ET LES SIX PORTEURS, en chœur. —
Dieu soit loué ! Enlin nous retrouvons Son Altesse Sérônissime madame la Princesse! madame la Marquise et monsieur le Duc sont en proie à la plus cruelle inquiétude. Que deux d'entre nous, un domestique et un porteur de torche, se détachent en avant pour aller rassurer ces nohles personnages, tandis qu-' n-.'us autres nous allons escorter Son Altesse Sérénissime madame la Princesse jusqu'à son logis. (Un domestique
et un porteur de flambeaux s'en vonl en couranl.)
ARTHUR, à genoux. — Oli ! ciel, votrc Altissimc Sérénisscssc Macesse la Prindame comment m'excu.ser?
ANNuiszi.YTA. — Vous oxcuser, heau cavalier, et de quoi ? De m'av'oir sauvé la vie? Adieu, ne m'ouhliez pas. (Eiie lui donne
sa main à l)aiser.)
ARiHiîi. — Ciel ! que vois-je? Un bézoard I C'est la dame au sou et à l'œillet rouge. Je suis un homme perdu : je suis entre les mains d'une princesse vénitienne !
(Annunziala, suivie de son cortège, va s'emliarquer dans une gondola qui s'éloigne sur le Grand Canal au bruit d'un orchestre mélodieux caché à bord.)