‹ Nouvelles et fantaisies humoristiquesChapitre 63 sur 92 · ACTE TROISIEME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIEME

Le quai des Esclavons à Venise. Clair de lune, guitares, harcarolles, gondoliers, coqs, trois cents horloges sonnant minuit depuis une heure, etc., etc. (Voir au premier acte : c'est toujours comme ça à Venise )

SCKWK PKK.lIIi:»»

ARTHUR, HARBARA BALEROTl.

ARTHUR, exécutant vaguement sur sa mandoline le simulacre fugitif d'une des plus ranissanles rêveries de Chopin — Je fais dos })rOgrès (jui m'éloniicnl

FV.NTAISIF. VKMTIENNR I ;]3

mni-iiièino. Il n'v a jias un ijuaiL (riuniro qui j'ai seiili s'euvoler sous mesdoij^'ts un ai-pc';^'e que contenait au moins dcuv notes justes sur huit que j'avais attaquées à la fois. 0 Venise mes amours! c'est (jue ton soleil fait suer l'art à pleins pores, vois-tu! (Il rêve.) Et ta lune ! Oh I ta lune! Comme ses reluisements électriques et pâles fascinent le cœur et le font loniher à genoux devant l'amour implacahie (|ui coule par toutes les crevasses de tes vieux murs, qui semltle sour<li"e d(; touti\s les fentes de tes larges dalles! 0 ville infernale et céleste! à quel talent ne m'élèverais-je pas sur la mandoline, si cet amour fatal ne....

B.VRBAKA B.VI.KROTI, passant près d'Arthur et lui faisant signe de venir derrière le piédestal du Lion de Saint-Marc. — Pstt ! (Elle va se cacher derrière le piédestal, Artlmr la rejuint.)

ARTHUR. — Qu'est-ce qu'il y a? Quoi I Que me voulezvous! Parlez. Vous me faites mourir d'impatience.

BARBARA BALEROTi. — Vous ôtcs bicii lo scigueuc Actouro ?

ARTHUR. — Arlouro ? Non, Arthur.

BARBARA BALEROTi. — Ça ne fait rien, c'est bien vous. Voici un billet jtoiir vous.

ARTHUR, embrassant la vieille. — Oh ! mcrci ! VoUS ÔtCS Un ange I BARBARA BALEROTI. — C'est dlx iVailCS.

ARTHUR. — Di\ francs! Et pourquoi ?

BARBARA BALEROTI. — Pour ITloi.

ARTHUR. — Diable ! c'est bien cher!

BARBARA BALEROTI. — Si VOUS m'avicz vuc il a cinquante ans, vous ne diriez pas ça. Personne ne me marclitindait.

(Elle pleure.)

ARTHUR. — Ne pleurez pas, vous me fendez le cœur. Tenez, je ne veux pas vous chicaner, parce que vous m'avez attendri : vous me rappelez ma vieillesse, (n iicurc.) Tenez, preiH'Z, V'iilâ quarante snu.-.

BARBARA BALEROTI, lui baisant la mandoline. — QuG tOUS ICS Salllts

du Pai'adis vous protègent dans vos amours, et puissiez-vous devenir l'amant de toutes les femmes et de toutes les filles de Venise, sans en excepter votre pauvre servante I (Eiie s'en

va en clopinant et en léchant la pièce de quarante sons.)

SCÈME XI

ARTHUR, senl. Il décachette la lettre que vient de lui donner Barbara, l'essuie avec respect du bord de sa manche, et lit :

« Mon frère est occupé à faire tirer une barrique de vin de Chypre dans la cave. Venez ce soir à sept heures et demie. Bandez-vous les yeux dès que vous serez arrivé au bord du Grand Canal, et avancez sans crainte. Surtout de la prudence.

» A toi, » Annunziata Sacripanti, » Rue del Merlano, au quatrième, la porte à gauche.

» P. S. Je rouvre ma lettre pour vous dire de ne pas venir si elle ne vous parvient pas. »

De la prudence... c'est facile à dire à un homme qu'on envoie au bord du Grand Canal les yeux bandés.... Mais n'importe, j'irai, parce que j'ai perdu la tète. Dans tonte

autre circonstance, je n'irais pas, (Le rideau tombe et empêche d'eutendre la suite de ses réflexions.)

Page 1