I.K ROI DE NORAVÉGK l 'J
cessé de l'occuper, il ouvre la feiitHre d'un balcon qui donne sur la mer, et il y reste des heures à regarder riiorizon. Ni soleil, ni glace, ni pluie, ni (empcHe, n'ont pu l'empôclier un seul jour d'aller regarder la mer quand l'heure est venue.
Les jours succèdent aux jours, les années aux années. Le roi Éric est devenu vieux. Ses cheveux ont blanchi, son corps est courbé, on pressent sa mort prochaine. Son chapelain le presse de se confesser , ses ministres lui parlent de faire son testament, le peuple le supplie de désigner son successeur. Il répond :
— Il n'est pas temps de me confesser ; il n'est pas temps de faire mon testament ; il n'est pas temps de désignei- mon successeur : je ne puis pas mourir tant que ma bien-aiméc ne sera pas venue.
Le roi Eric est au milieu de sa cour. Tous ses barons sont revêtus de leurs armures étincelantes, les dames sont parées de leurs plus beaux atours, les cornes pleines d'hydromel circulent à la ronde, les bardes chantent les exploits des héros et des dieux, les ambassadeurs de tous les rois de la terre lui rendent hommage.
Eric sur son trône est pâle comme un mort. Il penche la tête d'un air pensif, et, par la fenêtre qui donne sur la mer, il cherche quelque chose dans les profondeurs de l'horizon.
Voici que tout à coup le son du cor se fait entendre dans la cour du palais. Le roi se dresse tout debout, et d'une voix de tonnerre il s'écrie :
— Que tout le monde se mette à genoux I Mon heure est venue I
Alors, les bras ouverts, il s'avance en chancelant vers le fond de la salle.
La porte s'ouvre, et une femme, brillante d'une beauté surnaturelle, s'avance vers lui. Éric s'agenouille à ses pieds. Elle tire une rose de son sein et la lui donne.
Éric presse la rose sur son cœur, et les yeux dans les yeux de sa bien-aimée, il meurt heureux...
L'hiver avait été brûlant et orageux, le printemps, |)lein d'éncrvemenls et de fadeurs infinies.
Voilà ce que c'est que de vouloir trop appliquer ses lèvres à la soupape de cette macliine pneumatique qu'on appelle « L'Éternel Féminin » : ce gouffre insatiable vous aspire, vous suce, vous boit, et quand il vous rejette vous vous sentez l'âme et le corps aussi épuisés qu'une bouteille vide.
C'est le moment des scènes de mauvaise foi, des jalousies feintes, des découvertes rétrospectives, de toul(;s ces manœuvres frauduleuses enfin, qui préparent le moment auquel plus d'un homme heureux a aspiré plus d'une fois dans sa vie, celui de l'évasion ! (Ceci entre nous, je vous prie?)
C'est triste : vous m'en voyez, je vous assure, profondément navré : mais il est malheureusement trop vrai que la nature, dans sa bonté infinie , a voulu nous cacher sous l'attrait aimable, de la liberté les horreurs de la séparation qui nous arr.nbe à une femme adorée.
Léon était libre. Or la lil«erté n'étant au fond, surtout en amour, ipie le pouvoir de changer de joug, Léon chtMvIiait
lO'i- l'ange. .
un joug. Ce qui me permet de vous affirmer cela, c'est qu'il venait de passer par les mains de deux femmes tellement insupportables, qu'il avait jure avec les serments les plus aiïreux de ne plus jamais se laisser reprendre : il allait donc être repris très prochainement.
On a tort de médire de l'expérience : sans elle on ne serait jamais attrapé qu'une fois et d'une seule manière, tandis que grâce à elle on se défie des choses et des gens qui nous ont déjà trompés, et on va porter sa confiance à d'autres choses et à d'autres gens, qui nous trompent, mais par d'autres moyens : le trésor de notre sagesse s'eni'ichit par là d'une nouvelle leçon, et de leçon en leçon nous arrivons à l'âge où nous ne sommes plus bons à rien : c'est là que nous sommes fins comme l'ambre I Notre éducation est finie : et la preuve, hélas I c'est que personne ne veut plus nous donner de leçons.
Léon n'était pas encore à beaucoup près parvenu à « l'âge heureux de la sagesse », puisqu'il avait à peine trente-cinq ans : il était au contraire, comme vous voyez, en pleine fleur d'adolescence, dans l'âge des illusions, car il répétait sans cesse :
— Ah I mon cher, je suis vieux, vieux Je n'ai plus
d'illusions I
Le voyage étant l'acte le plus marque de l'indépendance du cœur, Léon, à la suite d'une pénible rupture, résolut de voyager, et de voyager seul, bien entendu. Il joua avec luimême son itinéraire à pile ou face et partit pour la Bretagne d'abord ; après, il comptait aller où le pousserait le vent de la fantaisie.
C'est à Sainl-Malo (fue ce vent rommenra de souffler pour
i.'.ange... 10')
lui sous la forme d'iino Inisc lé^'èn; se jouant sans prélenlion dans la plus élrani^e (!t la plus merveilleuse chevelure qui ail jauiais llollé sur les épaules d'une lilli' d'Alliion. Léon délesfail les Anglaises : notez ee jioint-ci, (pii vous servira à mesurer la gravité de son eas, l'amour n'étant jauiais j»lus sévère pour ses victimes (jue lorstpi'il les forée à aimer des personnes ([u'elles détesienl. Donc les cheveux de celte jeune fille étaient une merveille, car outre qu'ils étaient longs et ahondanls à profusion, ils offraient, réunis dans le plus rare assemblage, toutes les nuances de cheveux connues, depuis le brun presque noir jusqu'à l'or le plus pâle, en passant par le châtain brun ou clair, le Van Dyck, le painbrùlé, le roux vénitien, le rouge-cuivre, le gris-dc-lin, el môme quelques nuances de ce blond vert qui fait l'oinenienl des sirènes et le charme des voyngeurs assez heureux pour les rencontrer autre part qu'en pleine mer.
L'heureuse brise qui caressait celte chevelure sans pareille était pour le moment embaumée, et d'une façon pas trop désagréable, des fumets d'un excellent dîner, que cinquante à soixante voyageurs, anglais pour la plupart, se partageaient fraternellement à V Hôtel du Bon Repos, hôtel de vieille roche, plantureux et patriarcal, où chaijue repas semble une fête, tant le couvert est brillant, la chère exquise, le service avenant ; les voyageurs y mangent de si bon cœur et ont l'air si content qu'on les prendrait pour des invités.
Un hasard, intelligent comme ils le sont tous dés qu'il s'agit de jeter le désordre dans les cœurs, avait placé Léon au tournant d'une table dont la jeune miss, flanquée de son père et de sa mère, occupait le bout, de sorte que Léon pouvait \nir loiir ;'i loiir l;i f;icc. le profil, et même. lors(juc
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la mis.'^ se tournait vers son père, la nuque avec ses cascades de bronze et d'or ruisselant et bondissant sur un cou plus frais et plus blanc que la neige d'avril ! (C'est la plus fraîche : celle de l'hiver est froide, ce qui n'est pas la même chose.)
De son confortable observatoire, Léon, sans perdre un coup de dent car il avait faim et le dîner était bon, ne perdait rien non plus des moindres actions de l'être adorable assis près de lui , et il faut convenir que jamais exploration amoureuse ne se fit dans des conditions plus agréables.
La nappe blanche ; les fleurs, l'argenterie et les cristaux ; les figures épanouies passant par degrés du rose à l'incarnat, du rouge au violet et du violet au bleu ; quelques perles de sueur scintillant en couronne sur le front des convives comme un témoignage honorable de leur zèle soutenu ; le cliquetis précipité des couteaux et des fourchettes, coupé à intervalles égaux par le claquement grave et régulier des assiettes qu'on changeait; enfin le sifflement des siphons d'eau de Seltz, l'explosion d'une bouteille de Champagne, çà et là les petits glous-glous des flacons de Pommard ou de Léoville roucoulant parmi les fleurs comme des rossignols sous la feuillée, tout cehi prenait peu à peu des ébloui.s.senients de féerie doucement estompés par les vapeurs savoureuses des ragoûts et par les fumées des grands vins. Sous le charme de cette extase gastronomique, Léon entendait tous les bruits du festin se fondre par degrés en un harmonieux ensemble , où chaque convive paraissait devenir un musicien tirant, l'un de son verre, l'autre de son assiette, l'autre de son couteau, les notes d'une ineffable symphonie.
0 respectables orgies de la famille en goguette ! ô saintes
i.'am.k... IîH
indigoslioiis du vova^a'iir lioiiuraMc ! (}iu'l cœur sec, quel eslomac délahrù, pourrait vous contempler et surtout vous partager sans attendrissement ! Pensez ce que devait particulièrement éprouver I.éon, non-soulemenl parce qu'il avait laiui, non-sculenienl parce qu'il avait sous les yeux le spectacle incomparable d'une chevelure unique au monde, mais encore parce que la ItMe qui portait cette clicvelnre était charmante, et surtout parce que cette lôtc man^'eait, mais mangeait, que Léon en avait les larmes aux yeux I
Elle mangeait , l'adorahle miss , avec un entrain, avec un élan et un enthousiasme, et une gaieté ! Et elle mangeait de tout, plutôt deux l'ois qu'une. Ce n'était pas des sauts que sa fourchette faisait de son assiette à sa bouche, c'était un moulinet continu : on aurait dit que les morceaux, séduits par une attraction irrésistible et poussés par une frénésie de sacrifice, se précipitaient d'eux-mêmes dans celte bouche purpurine pour s'y tordre avec volupté entre les deux rangées de jierles qui les broyaient sans jamais se lasser I
Elle buvait aussi, l'adorable miss, avec un aplomb, une précision, une largeur! et on aurait vainement essayé de décider si elle avait plus de dignité lorsqu'elle approchait son verre de ses lèvres et le vidait d'un seul baiser, que de grûcc lorsqu'elle le posait vide, avec un geste de colombe désaltérée !
Non, pour se faire une idée de ce; que devait éprouver Léon, il faudrait avoir souffert comme lui, il faudrait savoir ce que c'est (pie d'avoir passé trois mois sous le joug d'une femme artificielle, prétentieuse, ennuyeuse, finalement jalouse, et de se trouver sans transition devant une jeune fille ()li'ine de vie, de jeunesse, et puis naturelle ! ob ! naturelle surtout : cela se voyait si bien !
108 LAmF....
Poiiil de larons, point de mines, pus l'ombre de pose ni do coquetleric : des mouvements simples, des gestes francs, des yeux clairs et riants qui laissaient lire au fond de rfimc. Ce n'était pas une beauté, toutes les licroïncs de roman ne peuvent pas être des beautés, mais c'était mieux que cela : c'était un bonheur !
Le repas iini, elle se leva, et Léon put voir se développer une taille fine et largement étoiïée, dont l'ampleur et la souplesse annonçaient une de ces santés à toute épreuve qui donnent à la femme un fonds inépuisable de bonne humeur ; qui la rendent aimable, hardie, animée au plaisir, forte à la peine; qui lui inspirent l'horreur de toutes les comédies, de toutes les prétentions et surtout des aspirations, bonté du ciel ! Enfin une de ces santés qui font des femmes opposées de tout point aux... anges postiches que Léon fuyait à tired'aile.
Rien ne rend l'oreille fine comme la vue d'une jolie femme ; je recommande ce moyen curatif aux médecins des sourds. A travers les accords de la symphonie gastronomique que nous avons décrite plus haut, Léon avait pu saisir quelques mots d'où il résultait que la jeune miss et sa famille parlaient le lendemain matin pour Jersey par le « beau et puissant steamer courier », qui fait le service entre cette île et Sainl-Malo. Soit pour se tromper lui-même soit qu'il eut déjà assez perdu la tête pour ne plus savoir ce qu'il pensait, il lit semblant de délibérer s'il irait à Biarritz ou à Guernesey. La délibération dura certainement plus de cinq minutes.
Le lendemain matin à dix heures moins un quart Léon partait pour Jersey. La jeune miss était à bord.
Il y a dans les traversées un moment qui dure peu mais qui est plein de charmes, c'est celui où l'on entre décidémeni
i/akge... 19'.)
tMi pk'iiif iiici . I.f roulis s'accenlu»', lu hrisc so lève el l'ait volligiT gaiiMUciil k's chovi'ux et les ruitans des passagères, on perd réquililire, on trébuche, tous les visages sont riants et aiiiuiês, el c'est le moment où les femmes sont le plus charmantes, Ld surgissent ces incidents heureux, qui vous rapprochent de vos compagnons de voyage et qui vous lient pour toute la traversée. Le mal de mer, hélas ! arrête l)ien souvent le roman qui allait naître, mais si des deux cotes on a le cœur ferme, la sympathie de l'estomac vient doubler celle de l'àmc, et les défaillances qui nous entourent la rehaussent encore,
Léon, en voyageur expérimenté, connaissait trop bien sa manœuvre pour perdre son temps. Non-seulement il sut aborder le père, la mère et la fille, mais il eut l'art de dénicher un touriste bon enfant qui connaissait son Jersey sur le bout du doigt ; il s'arrangea si adroitement que le Jersiais le crut de la famille, de sorte que, dans tous les plans d'excursion qu'il leur proposait, le bon insulaire comptait toujours pour ({uatre personnes.
Les cho.ses allaient toutes seules, comme on voit. Léon savait déjà le petit nom de la miss : Nancy. Une heure ajirès elle lui disait le nom de son père, l'honorable Tornliill, grand maniiraclurier à Manchester et membre de la Chambre des Communes. Lnsuite la jeune fille lui raconta les voyages qu'elle venait de faii'e, ce qui l'amenait naturellement à parler de ceux qu'elle allait faire.
Soit que les pays à visiter lui parussent en elTet très intéressants, soit que quelque chose dans le regard de miss Nancy lui eût dit : « Suivez-moi ! » ou « Venez-vous? » toujours est-il que Léon, sans balancer une inimité, déclara que justement il y allait ! La jeune miss, avec un sourire de joie
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iraiiclic, le K'^aida t'iilfc l(!.s deux )('U\; vMc releva suii [»elil liez rose eu llairaiit la briso, se passa la langue sur les lèvres et (lit :
— Quelle bonne odeur I J'ai faim.
La cuisine étail allumée, et il y avait sur le feu des pommes de lei-re fi-ites qui en effet sentaient très bon.
— Maman, dil-elle en s'ai)proeliant d(; sa mère, je vais d('!Jcunei-. Vous aussi, n'est-ce pas, monsieur? dit-elle àl.éon.
— Créature adorable ! disait Léon en descendant derrière miss Nancy l'escalier de la salle à manger, comme elle est simple et francbe dans tout ce qu'elle fait ! Une coquette aurait fait mille tours, mille manèges, pour me dire qui elle était, d'où elle venait, où elle allait, pour m'attirer, pour me prcMidrc à sa )'emorqu(î ; elle aurait encore minaudé en apprenant <jiie j'allais la suivre : miss Nancy, elle, a souri et c'est tout. Cela ne lui déplaît pas, c'est évident, mais au lieu de prendre des airs pencliés, de rougir ou depfdir, elle va déjeuner. A la bonne beure, morbleu I voilà ce qu'on appelle une femme I — C'est tout simplement, se disait Léon en olVj'ant à miss Nancy une puissante Irancbe de jambon, la femme forte de l'Lcriture.
Il avait vu miss Naîicy dîner : ce n'était rien auprès de la façon dont elb^ déjeunait I
Vous ne vous douh^ric;/, jamais de la nature du senti uu'ul que ce spectacle lit naître dans le cœur de Léon : il s'attendrissait, s'attendrissait ! Voici pourquoi :
Lors(ju'il était petit, rien ne lui était plus doux que de voir un animal manger. Il avait eu longtemps une tortue ai)privoiséc^ ((ui coucbait dans son lit, ([u'il embrassait à tout UKtuieiil, et (|ui lui étail |iassionnéuu'nl attarbée. Lorscju'il lui dduuail à luanger de la salade, el (jue l'aimable reidile,
i'anck... 201
;i\;m<;;iiil ri nculiml sa jietilc UMc conirc, découpait à rciiip«»rt<'-|M('(i' (11' son Ik'c des rultans tic lailiic, l'ciiraiit éluil aux aii^'cs et battait des mains. Pour le mal que je vous veux, je vous souhaite (]uc les souvenirs d'enfance viennent se mêler à vos sentiments d'amour : vous m'en direz des nouvelles I C'est pourquoi Léon s'attendrissait en voyant manj,rer miss Nancy, parce que, sous des formes infininienl plus aj^M'éahles il est vrai et avec un appétit hien supérieur, elle lui rappelait la tortue de sou enfance.
Je vous fais grâce du menu ; tout cela n'est pas bon et lin comme notre cuisine française : un grand luxe de fourchettes, d'assiettes, de moutardiers, de sauces, de beurre, de pommes de terre, mais d'énormes pièces de bœuf, de jambon et de fromage, où cinquante personnes piochent pendant huit jours. Tout est froid. Tour boisson, du thé ou de la bière; du pain qui n'a pas de croûte. Eh bien tel est l'aveuglement de la passion, que Léon, oubliant le fin dîner de VHôlel du Bon licpos, trouva ces mets grossiers excellents, et, par symjtalliie pour la jeune tigresse qui dévorait à coté de lui, mangea comme un tigre et but comme un hippopotame. Lors(ju'il se leva, il lui sembla que le roulis avait notablement augmenté et l'étourdissait un peu. ^^uanl à miss IN'ancy, elle était d'une gaieté folle, qui ne tarit pas jusqu'à la fin du voyage.
Léon fut moins gai : toute cette mangeaille brilannitiue lui pesait un peu sur l'estomac ; il avait peine à se monter au diapason de miss Nancy, et il pensait à sa tortue, mais mclaucoli(juement, et pour .se souvenir qu'elle ne mangcait.pas tant de viandes froides....
Mais ce ne fut là (lu'iiii nuage passager: au débarquement à Sainl-Uélier, il se trouva que Léon descendait [tar hasard
202 l'ange...
au même liôtcl. Pendant deux jour.s on .se retrouva à table d'Iiôte et dan.s le.s excursions qu'on faisait dans la ville ou sur les petits chemins de fer en miniature qui la mettent en communication avec Gorey et Saint-Aubin.
Léon était devenu le compagnon indispensable de M. et de Mme Xornhill, qui adoraient leur fille et qui n'avaient jamais songé à autre chose au monde qu'à la voir satisfaite. Miss Nancy, depuis qu'elle avait mis le pied à Jersey, paraissait radieuse et répétait vingt fois le jour que cette île était un vrai paradis, un nid de l)onheur, où on serait trop heureux de passer sa vie. Léon, de son côté, déclarait avec enthousiasme que jamais dans ses nombreux voyages il n'avait rien vu de comparable cà Jersey : alors M. et M""" Tornhill répétaient en refrain ce que les jeunes gens venaient de dire, puis tous quatre reprenaient en chœur, et dix pas plus loin on recommençait avec un nouveau plaisir.
Voilà ce que c'est que l'amour : on ne se lasse jamais de répéter la même chose, parce que, quoi qu'on di.se, cela signifie toujours : «Je vous aime». 11 y avait une variante à l'usage de M. et de M'"'' Tornhill : « Comme ils s'aiment ! »
Il est hien certain que Jersey est, sous beaucoup de rapports, l'Ile des plaisirs. La terre et la mer, les prairies vertes et les grèves sauvages, les vallons ombragés et les rochers battus par les lames, d'adorables chemins couverts d'arbres conduisant à des grottes creusées au pied des falaises, réunissent dans une incroyable variété tout ce que la nature peut offrir de contrastes.
11 est d'ailleurs impossible de mieux organiser les plaisirs, de les rendre plus accessibles, plus faciles, qu'on le fait à Jersey. Tout y abonde, y compris d'excellents vins venus de France; des sei'viccs de voilures attelées de l»ons chevaux et
coiuliiilcs par de lions coclioi's vous comldiscnl, jtar ûc vciiliiliUs alir-cs (le jardin, sur tous les pointsdc l'ilc. Pour ceux (jui ainicnl le [daisir en liandc cl à rcnlicinisc, il y a des oinniiuis (|ui onl un itinéraire li\e, et des cars, iinnuinses cliars-à-hanes liauls de douze pieds, où l'on ^M'impe par une éclielle, où l'on s'enlasse trente, il (jiii cluKjue jour à tour de rôle, attelés de (piatreelievau\, vont rouler leur cargaison de touristes tantôt ùCiorey, tantôt à la Grève-de-Lecq, tantôt aux Corbières, le tout pour un prix minime.
(Ju'on arrive en poney-chaise, en calèche ou en car, ou déhar(jue toujours devant un hôtel, où on trouve toujours à l)oire, à manger, à fumer, à prendre un hain de mer, à se balancer, à tirer au pistolet, à se l'aire photographiei-. On paye partout, mais on s'amuse partout : et on mange partout, ce qui est l'essentiel pour le touriste anglais.
Léon ne connaissait pas ce système de plaisir. Il fut d'abord un peu étonné, un peu dérouté, mais il aurait fini ]»ar s'y habituer s'il ne s'était aperçu qu'on ne pouvait pas faire un pas, même au fond des grottes les plus sombres, sans y être coudoyé par des groupes variant de quatre à soixante voyageurs, mal mis en majorité, ne vous disant rien, mais communs et par conséquent désagréables à rencontrer, (iènanls d'ailleurs, parce qu'à table iisfontdu bruit, qu'une lois levés ils vont jouer du piano, et puis, ce (pii est soiivcrainenienl désagréable, se font photographier devant le monde : or il n'y a rien de plus insupportable que de voir celte vilaine béte à trois pattes, coilfée du capuchon noir, se planter en travers d'un beau paysage et brariuei' son gros œil de verre sur des beautés naturelles (pi'elle devrait respecter puis- (pi'elle ne les comiuend pas et ne peut pas les reproduire sans les déshonoier.
204 i.'a.nge...
Étrange mystère du cœur humain ! Lorsqu'une crise se prépare dans ses affections, avez-vous remarqué que c'est d'al)ord aux êtres innocents qu'il s'en prend, et que c'est eux qu'il accuse des torts qu'il ne veut pas reconnaître à l'objet aimé ? Ainsi faisait Léon pour le malheureux photographe qu'il rencontrait partout où il allait avec miss Nancy : il lui imputait le désenchantement croissant dont il se sentait envahi : dès qu'il l'apercevait, pour lui la partie était manquée, et plus ces rencontres se multipliaient plus son humeur devenait morose.
Quant à miss Nancy, elle mangeait toujours. En partant, elle prenait un thé fortifié d'une douzaine de toasts et d'autant de sandwiches; elle emportait pour la route des biscuits Mackenzie; en descendant de voiture elle déjeunait; vers trois heures elle lunchait avec accompagnement de jambon, de veau froid et de fromage; de retour à Saint-Hélier, elle dînait à table d'hôte, et comme vous savez; à dix heures elle prenait son thé avec beaucoup de toasts au beurre, beaucoup de sandwiches et beaucoup de biscuits, le tout en riant d'un rire argentin et féroce. Vers onze heures enfin, elle paraissait à peu près repue et allait se coucher.
Léon finissait par pressentir qu'il pourrait bien finir par entrevoir que c'était toujours un peu la même chose, et que cet idéal qui l'avait charmé dans l'aimable Nancy avait plutôt son siège dans la mâchoire que dans le cœur de cet ange adoré. Rien qu'à l'indignation avec laquelle il repoussa cette mauvaise pensée il aurait dû reconnaître combien cette mauvaise pensée était juste, mais les choses lui apparaissaient encore à tr-avers le prisme de cette chevelure multicolore qui donnait à miss Nancy, quoi qu'elle pût manger, un rang h pari dans l;i création réniinino.
I AM.l . ^0")
C'est une cluise sin^^iiliiTc comliicn la nalurc, lor.'^tiu'cjllc est hisse des sottises auxquelles elle nous a poussés, met de zèle et d'activité à nous en tirer : rien n'est plus beau que l'énergie avec laquelle elle pousse à la roue pour nous faire sortir de l'ornière où elle nous a fait einltourlter sottement le eliar de notre liberté.
Tout en gardant pour notre amoureux les ménagements que sa passion méritait, elle le reconduisait tout doucement du cîlté par où on s'en va quand on voit que décidément on s'est trompé.
Après avoir commencé par lui donner, en la personne du malheureux photographe, un l)ouc émissaire pour ses désillusions, elle lui envoya des pesanteurs d'estomac qui, en aigrissant son humeur, lui inspiraient un dégoût de plus en plus marqué pour les grosses pièces froides, les pickles, la moutarde, le curry, et indirectement pour les personnes qui se gorgeaient de ces aliments grossiers. Un traité d'histoire naturelle s'étant trouvé sous sa main un jour qu'on attendait le dîner dans un salon d'auberge, il tomba par hasard sur un passage où l'auteur faisait remarquer que tous les animaux carnassiers ont été revêtus d'un pelage éclatant et bariolé afin que les animaux destinés à leur servir de proie puissent les apercevoir de loin et s'enfuir... Ce mot de «s'enfuir» le lendil songeur, et de l'œil scrutateur d'un zoologiste il considéra longtein[is la crinière ('ciatantc et bariolée de miss Nancy.
Ce travail sourd ne se faisait pas, comme bien vous pensez, sans quelques craquements, qui n'échappaient pas à miss Nancy, La pauvre enfant n'y comprenait rien, et ne sachant que faire pour garder sa contenance devant les bizarreries de Léon, elle mangeait, pauvre petite, parce que Léon la
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plaisanlail sur son appétit et qu'alors elle croyait le distraire h proportion des quantités qu'elle ingurgitait.
Mon Dieu, je suis vraiment désolé de vous dire des choses si peu poétiques sur une jolie femme, mais je ne suis pas amoureux, moi, comme l'était Léon, et je suis obligé de convenir que les fonctions de nutrition exerçaient dans cette charmante machine humaine une prépondérance peut-être un peu exagérée.
Deux jours se passèrent encore : dix repas de plus !
Comme c'est triste de voir un amour qui s'en va 1 Celui-là lirait à sa fin, c'était évident. Les plaisanteries de Léon sur l'appétit de miss Nancy devenaient de repas en repas plus lourdes et plus aiguës. Un beau jour elles cessèrent net : la catastrophe approchait. Dès ce moment Léon devint sérieux, et suivant d'un air désenchanté ce jeu de fourchette et de mâchoire qui lui semblait naguère si aimable, il tomba dans une mélancolie profonde. Plus miss Nancy mangeait, plus il sentait l'écœurement le gagner ; chaque bouchée qui disparaissait lui semblait emporter un morceau de son cœur, et dans son angoisse il songeait à ce qui allait se passer à la suite de cet engloutissement.
La pauvre Nancy, le voyant encore plus triste, cherchait à l'égayer : mais elle avait beau manger, le charme était rompu. Léon voyait enlin son idole dans toute sa prosaïque nullité. Cette grâce, cette force, cette santé, ce sourire enchanteur, c'était un bon estomac et rien de plus : la colombe s'évanouissait pour faire place à un vautour insatiable !
Enfin arriva le jour de la catastrophe. Ce jour-là Nancy, soit dépit, soit bravade, soit espérance de ressaisir son empire, lut d'une gaieté folle ef mangea follement.
LXM.E... 207
Pour la promiùrc fois, et sans doiito à cause du iroiiltK; do son cœur...
Oh ! mon Dieu, comment vous dire cela?
Enfin... ses facultés di^'(>slives la Iraliirent.
Léon, en voyant miss >'aiu'\ })i\lir et se lever, eut un élan de liMidresse : il lui sembla que tout son amour se rallumait dans une explosion suprême !
Il la soutint par la taille, il lui fit faire quelques pas au grand air...
Kpargnez-moi le reste.
Le lendemain malin Léon repartait pour Saint-Malo, seul, h hord du même vapeur où il avait passé des heures si pleines d'espérance et d'illusion. Penché sur le couronnement, il re^Mrdait vaguement l'ilc de Jei-sey s'ciïacer à l'horizon comme les doux rêves qu'il y avait faits pendant tant de jours.
— L'ange du roastbeef I disait-il tout bas...
La voiture s'arrêta devant l'auberge, et, nous riions de si !)on cœur, que l'auborgistc, gros bonhomme à figure rùjouie, qui s'était avancé sur le pas de sa porte pour nous recevoir, ne put pas y tenir et, écartant les bras, épanouissant son bon gros ventre, se mit aussi à rire à gorge déployée.
Pourquoi nous riions ainsi, c'est ce que nous aurions été bien embarrassés de dire : mais nous étions jeunes, heureux, nous faisions ce voyage pour nous distraire, le temps était admirable, nous brûlions le pavé au galop de quatre chevaux de poste, et depuis le dernier relai notre conversation n'avait été qu'un feu roulant de folies et de joyeux éclats de rire.
Nous étions quatre : mon frère, ma cousine et son maii.
Nous descendîmes de voiture, et notre bande joyeuse entra comme un ouragan dans la pièce unique qui, avec un petit réduit servant d'office, composait tout le rez-de-chaussée de la maison.
Un escalier en bois à balustrade en planchettes de sapin conduisait de cette pièce aux chambres du haut : il y en avait quatre, dont l'iine servait aux maîtres de la maison, l'autre
LN CAUCHF.MAH nA>S r.A Ml-, llhÎEr,LE 209
rlail ri'sorvt't' |ioiir un vovîij/ciir, ol les doux aiilros fiircnl inisos à notre disposilion. lu corridor s;ins r(Mi('''lr(\ im peu ('claii'é p;ir des iinjiosles \ilrées ouvertes aii-dessiis de flia(|iie poil»', dtiiiiiail aci'rs aii\ chambres, dont trois élaieiil le loni^ (In corridor et une an l>ont. Ma cousine et moi nous prîmes celle-ci, et «'es messieurs eurent ccilt' des trois autres (|ui y était ronlifjnë.
Après avoir fait un petit bout de toilette nous descendîmes à la salle à manj^'er, c'est-à-dire à la cuisine, car la piiV-e du bas était à la lois l'un et l'autre. Une nappe bien blanche, des assiettes de faïence bariolée, des couverts d'étain brillants comme de l'arijent, une soupière fiimanl(^ de j^'arbure (la soupe auv choux du Béarn), riiumeur joyeuse et. un appétit excellent, tout cela se réunissait poumons invil(Mà nous asseoir le plus tôt possible autour de la table, ce que nous fîmes à l'instant; et après (pieltjues minutes de cette activité silencieuse cl enthousiaste qui marque le commencement d'un bon repas, nous tendions tous à la fois nos assiettes vides vers la soupière, en disant : « Encore I »
Tout le temps du dîner ce fut de même, aussi fallail-il voir la jubilai ion du liiav(! aubergiste, enchanté de voir comme nous faisions honneur à sa cuisine.
— Que faisons-nous maintenant? dit mon frère.
Je proposai de faire des petits jeux; mon frère offrit de nous jouer un opéra avec orchestre, à lui tout seul ; ma cousine voulait danser; son mari s'engageait à exécuter des exercices de force et d'agilité : après en avoir mûrement délibéré, nous décidâmes «pie les petits j(îux, l'opéra, la danse et les exercices de force et d'agilité, auraient lieu dehors, dans un joli pelrt prè (puî nous avions remar([U(' en arrivant,
à d«'ux cents pas de l'aubergi,'. Kl nous partîmes.
Le temps avait changé. Un orage était dans l'air, le ciel ♦•lait devenu sombre, le vent s'élevait, et de larges gouttes commençaient à tomber. Malgré nos joyeuses dispositions, ce contre-temps, et aussi l'innuencc de l'orage, fit tomber tout à coup notre gaieté. Ce paysage tout à l'heure si riant avait pris un autre aspect : de gros nuages moitié noirs et moitié cuivrés jetaient sur la nature une lueur équivoque et sinistre, et derrière une ligne de bois sombres on voyait s'élever la lune rouge comme du sang. Nous étions tous sous l'impression d'un sentiment pénible : nous ne parlions plus.
Mon frère essaya de relever la conversation.
— N'est-ce pas que c'est beau? dit-il.
— Allons I lui dis-je, ne fais donc pas comme cela le dégagé et l'esprit fort : ce n'est pas beau du tout, c'est très ennuyeux, parce que cela nous empêche de passer une soirée agréable, et tu es tout cumme nous sous l'influence de cette contrariété, et surtout de l'électricité qui est dans l'air.
— Hé bien I soit, mademoiselle Grognon, je ne dirai plus rien et je respecte ta méditation électrico-mélancolique.
Nous continuâmes à marcher en silence, et la pluie commençai ta tomber assez fort lorsque nous arrivâmes à l'auberge. Le jour avait presque disparu, et la maison, ombragée par un gros arbre, apparaissait comme une masse d'un gris presque noir. Nous n'avions plus que trois ou quatre pas à faire loi-squ'un éclaii-, accompagné d'un épouvantable coup de tonnerre, fit comme surgir devant nous un homme d'une taille gigantesque, à cheveux blancs, à figure sinistre, et qui, la main sur le loquet de la porte, se retournait vers nous.
Je suis très poltronne : je poussai un cri de terreur et je saisis le bras de mon frère. L'homme ouvrit la porte, se plaça de côté, ôla son berret, et avec cette gr.ice courtoise
IN ( AirnF.Mvn dans i.a vff. nKP.i.i.E 211
qui cnrarlrrisc los paysans hrai-nais, nous invilii à entror (li'vani lui.
Ji' suivis, encore loiilc IroiiMi'c de ccl incidnil, cl lo. paysan, s'adrossanl à nïoi, me dil :
— Vous avoz (MI Idcn jXMir, niadcinoiscllc ? Los orai^'cs de nos nionla^Mios fonl plus de. hriiit (pic reiix (h^s pays di» plain(^ : mais soyez lran(piille, ils ont assez à fair(^ avec les onis lui les vieux montaLrnards rouime moi, pour ni; jias faire de mal à une jolie deiuoiselhî — et à uik; jolie dame — di(-il en regardant ma cousine.
Je l>alliu!iai uni; phrase de remerciement. Il alla s'asseoir un moment auprt;s du feu, et alors je reconnus qu'il avait l'air trtîs digne et très honnête; je le dis à mon fr(''re.
— Ah ! ah ! ma petite .sœur coquette ! Un compliment hien tourni', et voilà transform('; en patriarche ce hrave homme qu'à la lueur d'un (îclair lu avais juis pour le diahhî ! Et loi, cousine, qu'en dis-tu ? N'est-ce pas (pTil a l'air toiil à fait honntjle?
A ce moment les (''clairs et les coups de tonnerre se succé'daient de plus en plus vite, la pluie fouettait violemment contre les croi.si^es, lèvent sifflait par toutes les fentes, les hoiseries et les poutres craquaient, et de temps en temps on entendait, coujiani le hurlement de la rafale, le hruit sec d'un contrevent qui venait claquer contre le mur.
— Regarde donc, me dit d'un air r(5veur ma cousine, comme les aspects de la vie sont mohiles et changeants I Quand je pen.sc qu'il y a une heure à peine, ici m('^me, autour de cette tahie, nous ('-lions gais comme des pinsons, (^t (pie nous voilà tous avec une figure longue d'une aune, in- ((uicts, agit«is, effrayés... Tu as peur, n'est-ce pas? Moi aussi, cl iiDus av(»ns hcan faire, nous sommes tous domin(''s |»ar une
212 UN CAUCHEMAK DANS LA VIE HÉEM.E
iiiixiôlô plus forlo que nous. Tu vois, mon mari ne desserre pas les dents; Ion frère même n'essaie plus de faire l'esprit fort comme tout à l'heure. El tout cela, en définitive, pourquoi ? Parce qu'il pleut! Car enfin rien, altsolument rien, n'est arrivé : nous sommes .tout à fait danslamèuie situation qu'il y a une heure, et pourtant...
Elle me prit la main et me la serra convulsivement :
— Hc bien ! quoi donc? lui dis-je. Faudra-t-il que ce soit moi qui te rassure, maintenant ?
— Et pourtant... Dis tout ce que tu voudras, mais j'ai peur I j'ai peur ! j'ai peur !
— Mais de quoi ?
— Je ne sais pas... De cette nuit !
Le vieux paysan, à ce moment, se leva, alluma une chandelle, et jetant son manteau sur son bras, nous salua et monta l'escalier en s'aidant fortement de la rampe, qui craquait sous ses efforts.
— Que faire maintenant? dis-je cà ces messieurs.
— Ma foi, répondit mon frère en se détirant, nous coucher. On est si bien dans son lit lorsqu'il pleut I
— Oh I dit ma cousine, quant à moi, je ne me coucherais pas pour un empire tant que cet orage durera. Je reste et je veux qu'on reste avec moi, autrement je crie I
Son mari haussa les épaules et regarda mon frère :
— Eh bien, soit, dit-il : et il se rassit d'un air de résignation et se mit à tambouriner avec ses doigts sur la table d'un air distrait. Nous ne parlions plus.
Nous entendîmes dans le corridor du haut des pas rapides, et une jeune servante, tenant une lumière à la main, descendit à moitié l'escalier, se pencha sur la rampe et appela d'une voix inquiète el précipitée :
IN (•..vrClIF.MAIl DANS I.A VIK UKr.!,!.!'. 2 Kl
— Miidumc ! madamo !
— (Ml ! oli ! di( mon livre, il parai! (|ii(' ikiIic arrivée met tout sens dessus dessous dans telle hôtellerie, ('elle jeune maritorne j)araîl n'avoir jamais servi des vovaireiirs de notre impurlance : c'est i< l'émotion inséparable d'un début » qui donne à sa voix cette vibration dramatique.
— Qu'est-ce que c'est? répondit la femme, (pii était à ce moment occupée à laver les assiettes.
— Montez ! montez vite, je vous dis.
La femme essuya ses mains et monta l'escalier. Nous l'entendîmes marclier dans le corridor, ouvrir une porte, et tout aussitôt elle s'écria :
— Ah ! mon Dieu I
Puis la porte se referma et le silence se fil.
Au bout d'une demi-heure à peu près nous la vîmes descendre précipitamment. Elle était tellement frémissante qu'elle avait peine à tenir la lumière. Elle alla droit à une grande armoire, et après l'avoir ouverte à grand'peine tant sa main tremblait, elle prit uiu3 chaise, monta dessus, et sur le rayon du haut, derrière de.s piles de draps, atteignit une ma.s.sc de chiiïons de toutes couleurs dont elle fit tomber un gros tas au pied de l'armoire, sans regardei' derrière elle; puis elle s'arrêta, tourna la tête et regarda comme pour se demander s'il y en avait assez, après quoi elle descendit de la chaise, releva son tablier et y enta.ssa les chilVons. Elle appela alors la .servante, qui vint se pencher .sur l'escalier.
Cette fille ne dit pas un mot, mais comme elle tenait sa lumière de côté pour mieux voir, nous crûmes remarquer que sa ligure était fort pâle et toute bouleversée, et nous nous ressouvînmes plus lard d'un autre détail. r\'M qu'un des côfi's de ses b:in(leau\ ét;ii! di'-lait.
214 UN CALCUEMAIt I^A^S LA Vlli REELLE
— Quel est donc ce mystère? dit mon frère en nous lançant un regard dramatique. Aurait-on oublié cette année de faire carder les noyaux de pêche des matelas de l'établissement, qu'on a recours à cette réserve de chiffons ?
— A quoi diable, en effet, à neuf heures du soir, peuvent servir ces chiffons ? dit mon cousin, et il se remit à tambouriner sur la table.
Pendant tout cela l'orage avait diminué : les coups de tonnerre devenaient plus rares et plus éloignés ; le vent s'était calmé, la maison ne craquait plus, et bientôt le bruit uniforme et continu de la pluie se fit seul entendre. Peu à peu il diminua, on commença de distinguer le clapotement de l'eau dans les gouttières, puis le bruissement d'un ruisseau gonflé par la pluie ; enfin, dans une éclaircie, la lune apparut brillante et argentée. Mon cousin alla regarder à la fenêtre :
— Voilà l'orage fini maintenant. Si nous nous couchions? Ma cousine y consentit. Mon frère frappa de sa canne sur
la table, à plusieurs reprises. Enfin au bout de cinq minutes nous vîmes paraître l'aubergiste, qui se pencha comme la servante sur la balustrade de l'escalier.
Comme la servante il tenait une lumière à la main ; comme la servante il la plaça de côté pour regarder dans la cuisine ; comme la servante il avait la figure bouleversée, et je reinai(|uai que sa cravate était dénouée quoiqu'il l'eût au cou, cl que le col de sa chemise était déboutonné.
— Est-ce que ces messieurs et ces dames désirent partir déjà? nous dit-il en penchant la tète comme quelqu'un qui s'attend à ce ([u'on réponde : oui.
— Partir ? lui répondis-je : mais nous couchons ici, nous l'avons dit en arrivant... Comment! nos affaires sont dans les chambres que vous nous avez ouvertes vous-même !
i".\ i:.u:i;m".MAU dans i.\ mk kkk.i.lf. 215
— Ali ! alors... si vous couclicz... .le ciovais, moi... .\li I alors il vous faut ([ualre lils...
— Mais nos lils sout \)vù[^ : la sorxaiilc a l'ail le mien et celui (le ma rousiiic devant nous, avani (linci-.
— .Vil ! oui, justement, <''('sti'e(iue je voulais dire... .VIors, vous voulez donc vous coucher '!
— Oui, nous voulons nous coucher, et nous voulons de la lumière : venez nous en donner, voyons !
— Il dort tout dehout, cet homme, dit à demi-voi.x mon frère; je parie qu'il se sera grisé avec le reste de notie vin cacheté, et ((u'il ronflait déjà à moitié dcshahillé lorsque le bruit de ma canne a interrompu ({uehjue rêve d'ivrogne qu'il faisait. Un vilain rêve, si j'en juge par son air ahuri. Le bruit de la pluie lui aura fait songer (ju'il buvait de l'eau.
— Je ne comprends pas, dit ma cousine, pourquoi, s'il était endormi, c'est lui qui vient tandis que la maitres.se et la .servante sont là. Et elles ne sont pas couchées, car je les entends qui vont et viennent là-haut.
En effet on entendait très bien le pas de deux personnes, l'un qui claquait, l'autre qui traînait.
L'aubergiste descendit, alla dans l'oflice, y prit quatre chandeliers de fer battu et vint les poser sur la table, l'uis il éleva la main au-dessus du tablier de la haute cheminée, y prit un bi'i(iucl, une pierre et de l'amadou, et se mit en devoir de battre le briquet.
— Pourquoi donc faites-vous cela ':* lui dit mon cousin.
— Mais... monsieur... pardi, pour allumer les chandelles.
— Vous ne pouvez jias le^-- allumer à celle que vous avez apportée ?
— (l'est vrai, c'est vrai, je ne pen.sais pas. Il alliiMia di'ii\ rhandellrs. puis les souilla.
2i6 IN CAUCHEMAR DANS LA ME RÉELLE
— (Teslpas hi peine d'allumer quatre cluiiidelles, puisque vous n'avez que deux chambres, hein? Alors j'éteins ces deux-là, et je vais allumer seulement les deux autres, n'est-ce pas?
Nous nous regardâmes et nous partîmes d'un éclat de rire.
— A la bonne heure, on voit que l'orage est passé, dit mon cousin, et nous allons nous coucher gaiement !
— Gaiement !... répéta l'aubergiste en promenant sur nos visages un regard consterné. Et il leva les yeux au ciel, et il laissa presque tomber sur la table un des llambeaux qu'il venait de saisir.
— Il a le vin triste, dit tout bas mon frère.
L'ivrogne allongea la main pour prendre un des chandeliers et me l'offrit. Dans ce mouvement il me sembla m'apercevoir qu'il y avait sur l'ongle de son pouce une tache noirâtre et luisante, et lorsqu'il écarta les doigts pour saisir le chandelier, je crus voir des marques rougeàlres entre ses doigts. Il donna de même un flambeau à ma cousine.
Nous montâmes, lui nous précédant en avant de plusieurs marches. Arrivé en haut, il éleva la lampe, avança la tête comme pour explorer le corridor, toussa deux ou trois fois, et nous dit à très haute voix :
— Vous pouvez monter, mesdames, vous pouvez monter, jnessieurs. Voilà vos chambres.
Va alors il se mit à parler avec une volubilité singulière, sur un ton très élevé, piétinant comme à dessein, traînant les chaises, dépbiçant les meubles, comme s'il eût pris à tâche de faire le plus de vacarme possible.
— J'espère que le vin opère; le voilà dans la période de l'obséquiosité : il est temps qu'il se couche, dit mon frère- Mou cousin legardii longuenient l'aubergiste :
IN cvri iikmm; hans i.a vik itKi-.i.i.i-. iM /
— (",\'st singulioi", col lioiiiiiic se liciil piu-railcinciil droil : JL' ne crois pas qu'il soit gris.
— Alors c'ost ((u'il est idiol ! dit mon Iiîto.
Kl lù-dossus ces messieiu's nous dironl Itoiisoir et se retirèrent dans leur cliundire. Nous fermâmes la poiU; à doulde loiir. nous fîmes nos prières, nous nous déshabillâmes sans dire un mot. Je rompis la première le silence :
— Ouelle étrange journée, n'est-ce pas, Marie? Sais-tu hien que si cela avait duré encore queliiue temjis cela menaçait de tourner au drame? Et jiounjuoi? Paire qu'il est tomlié une forte pluie et que notre aubergiste s'est grisé. La pluie a cesse, l'aubergiste ronfle probablement à l'heure qu'il est, et tu verras que demain matin nous nous réveillerons aussi gais qu'à notre arrivée tantôt.
Marie m'écoutait d'un air moitié inquiet, moitié rassuré. Tout à coup, au milieu du silence de la nuit, un long et lamentable hurlement se lit entendre et s'en alla se répercutant au loin dans les échos de la montagne. On aurait dit qu'il partait du pied de la maison.
Je regardai instinctivement à la fenêtre, et sur la crête d'un mur à demi-écroulé, à vingt pas environ de la maison, je vis se découper sur le fond noir de l'horizon la silhouette d'un grand chien tout blanc, tout efilanqué, et qui, les pattes à demi-ployèes, le cou tendu, la tête relevée, aboyait à la lune. Éclairé comme il était, on auiait dit un être fantastique, et j'avoue que je ne pus m'empéchcr de frissonner, tout en disant à ma cuusinf :
— C'est le chien qui alioic à la lune.
— Signe de mort, me rèjiondit Marie. La luiil ne se passera pas sans que (piehju'iiu meure tlans l;i maison.
— .Vllons donc !
— Allons donc ? me dit-elle. C'est peut-être l'ait déjà I Alors elle rapprocha sa figure de la mienne, me serra les
deux bras en frissonnant et me dit :
— Cet homme avait du sang aux mains !
J'avoue qu'à ce moment je me mis à tremblei- de tout mon corps :
— Je l'ai vu ! lui répondis-je.
— Eh bien, appelons ces messieurs, faisons-les lever et partons ! partons tout de suite !
Nous frappâmes au mur qui nous séparait de la chambre de ces messieurs. Ils étaient sans doute endormis ; le mur était très épais: ils ne nous entendaient pas.
— Frappe avec une chaise, dit la pauvre Marie, qui s'était réfugiée dans un coin, où elle se tenait droite comme un spectre, à demi-échevelée, les bras serrés autour du corps.
Je tendis la main vers la chaise; mais je m'arrêtai.
— Les autres vont nous entendre.
— Eh bien, dit Marie, barricadons-nous d'abord, puis nous verrons.
Alors, avec une force dont nous ne nous serions pas crues capables, nous traînâmes le lit devant la fenêtre qui était fort basse et dans la baie de laquelle nous mîmes tous les matelas roulés. La commode fut placée contre la porte, nos deux malles par-dessus, et alors nous nous assîmes pour reprendre haleine.
Cet exercice violent nous avait calmées. Je regardai ce beau désordre, et comme au fond nos barricades me rassuraient, je me remis presque et j'interrogeai d'un sourire Marie, qui me paraissait revenir à elle. Elle écarta ses cheveux, et me sourit aussi en me disant :
— MaintenanI je crois ((ue j'ai un peu moiiL>^ peur.
IN (Al CIIKMAK MANS I.A M K UIJ-.I.I.I. il*.)
— Voyons, lui dis-jc, léllctliissons un peu : luul ce inys- Icic ne si i,Miilie jteul-iMre rien du tout. Les gens du poupl(! oui Iftirs iii;iiii('it's cl li'iii-s liahiliuli's (jue nous ne connaissons pas cl (|iii (•li;iii.L''cnl avec le pays. Sonue donc que nous souiuies sur la Iront ière du liéarn, presipi'en Espagne...
— Oui, mais le sang?
— Le sang... le sang... Est-ce du sang, aprùs tout? C'est peut-être du gros vin du pays, du jus de niùre ou de groseille : d'ailleurs il a pu se blesser, s'écorcher à la main. Je ne sais pas, mais ces gcns-là lu'out tous l'air parlai leinenl lionnt'te...
Je n'avais pas achevé (juc nous enlendîiues s'élever, comme partant du toit de la maison, un ci-i lugubre et idaintif :
— Hon ! Iioû ! hoû ! . . .
— Entends-tu ? me dit Marie; c'est le cii de la chouette ! Encore un présage de mort... Et cependant tu as raison peutêtre... Mais tout cela m'a tellement houlevcrsée que je ne sais plus où j'en suis. Partons ! partons tout de suite !
— Comment veux-tu partir à cette heure? 11 est près de minuit.
— Hé hien ! réveillons ces messieurs !
— Pour cela il faut que nous allions frapper à leur porte, autrement ils ne nous entendront plus. Tirons la commode et les malles...
— Non ! non ! n'ouvroii> pas, ne sortons pas ! Ils sont peut-être derrière la i)oile, prêts à se jeter sur nous !
— .VIors que faiie?
— Kien : attendons.
Tue demi-heure se ])assa. On nViileudail jilns aucun hiiii'
que le cri de la chouette, qui continuait avec une régularilé sinistre.
— Tu vois bien, dis-je à Marie, tout cela est fini, et je crois que ce que nous avons de mieux à faire est d'étendre un matelas à terre et de nous coucher.
— Dors si tu veux, me dit-elle : moi je me coucherai un peu plus tard.
Je pris un des matelas, je mis un peignoir, et je m'étendis. Quelques minutes après, je dormais du plus profond sommeil.
Tout d'un coup je fus réveillée en sursaut. Marie, agenouillée ou plutôt affaissée auprès de moi, me serrait le bras, et de son doigt tendu me désignait le corridor.
— Écoute !
Du fond du corridor, on entendait un long et douloureux gémissement ; il dura quelques minutes, puis fut suivi d'un râle sourd, qui s'éleva d'abord et s'éteignit peu à peu. Les mêmes piétinements que nous avions entendus de la cuisine, et de plus le pas lourd d'une personne chaussée de gros souliers, allaient et venaient dans la chambre. Puis les trois pas s'arrêtèrent en même temps ; une porte ouverte avec précaution grinça lentement sur ses gonds, et le plancher de notre chambre fut ébranlé par des secousses rapides et régulières, telles qu'en produisent les pieds d'une personne qui marche sans ses chaussures (dans ce cas-là le talon porte, et c'est facile à reconnaître). On s'avança dans le corridor ; nous entendions très bien craquer les planches, et en levant les yeux au plafond j'y vis le reflet d'une lumière qui passait dans le corridor.
Sans nous dire un mot, nous montâmes sur la commode, puis sur les malles, et nous nous trouvâmes placées pour voir par l'imposte tout ce qui se passail dans le corridor. De
IN CAICIIKMAK DANS I.A VIK HI^KLI.F. 221
rot endroit nous apercevions, sur le côté, les portes des trois chamiires, et au fond, l'ouverture de l'escalier, où nous vîmes disparaître la liienr mouvante d'une lumiùre.
Au lioutd'un certain tem[)s la liieui' reparut, au^mienta par de^'rés saccadés, et nous vîmes paraître la femme de l'aubergiste, portant un gros drap de toile bise tout troué, tout rapiécé de morceaux jtius blancs, et une espèce de vase de faïence de forme singulière, que nous ne pûmes pas bien distinguer et qu'elle tenait perpendiculairement avec un air de grande précaution. Elle jeta sur notre porte et sur celle de ces messieurs un regard de défiance, s'arrêta un instant pour écouter, puis se dirigea vers la cbambredu voyageur, y frappa doucement du pied, sans doute parce qu'elle avait les deux mains embarrassées. La porte s'ouvrit juste pour la laisser passer et fut refermée aussitôt.
Nous tremblions comme la feuille, nous n'osions pas parler, et nous restions, les mains crispées sur le bord de l'imposte, le visage collé à la vitre, le cœur battant h rompre, osant à peine respirer.
Le corridor était plongé dans une obscurité profonde. On avait cessé de marcher dans la chambre, et nous n'apercevions plus qu'une fente de lumière rouge filtrant par un joint de la porte. Au bout d'un temps qu'il me serait impossible d'évaluer, la porte s'ouvrit d(,' nouveau, et l'aubergiste sortit dans le même désordre d'habillement où nous l'avions déjà vu. Lorsqu'il fut dehors, sa femme passa la tôte par l'entrebâillement de la porte et lui fit à voix basse une recommandation qu'elle appuya d'un geste énergique ; il répondit par un profond mouvement de léte, et nous le vîmes se diriger à pas de loup vers l'escalier et le descendre.
Ouf'l(|ii('s iniinilcs ajirès on iMi\til puis referma la porli'
222 UN CAUCHEMAIl DANS LA VIE REELLE
cxlôrieiirc de la cuisine, et le briiit d'un pas rapide el lourd passa au pied de notre fenêtre.
Nous n'avions plus la notion du temps. Nous étions comme sous le poids d'un cauchemar. Nous descendîmes vingt fois de dessus la commode, nous y remontâmes vingt fois, sans avoir conscience de ce que nous faisions, échangeant machinalement des paroles dont il me serait impossible de me souvenir.
Une heure, deux heures peut-être, s'écoulèrent, si bien que nous commencions à reprendre un peu nos esprits. Je passai ma main sur mon front, et j'allais parler lorsqu'un bruit cadencé s'éleva dans le lointain. A l'instant toute notre terreur se réveilla : le bruit croissait et nous reconnûmes les pas de plusieurs personnes qui s'approchaient de la maison. Nous nous élançâmes de nouveau vers la commode, et nous accrochant à l'imposte, voici ce que nous vîmes :
La porte du bas s'ouvrit et se referma. A ce bruit la femme de l'aubergiste sortit de la chambre, sa lumière à la main. Elle alla se pencher sur l'escalier, qui commença de craquer sous le pas de plusieurs personnes. Alors, de cette espèce de gouffre noir dont le bord seul était éclairé, nous vîmes .surgir tour à tour quatre hommes de taille gigantesque, aux vêlements en désordre, h l'air égaré, et qui sans dire un mot entrèrent successivement dans la chambre, suivis de l'aubergiste.
La porte resta grande ouverte, et nous aperçûmes alors la servante qui, à genoux et appuyée sur une main, de l'autre main épongeait avec une serviette une large mare de sang. Kt tout aussitôt les lumières furent éteintes.
Nous vîmes sortir obliquement par la porte le rayon d'une hiulerne sourde ; l'anbergisto. qui la p(»rtail, alla se placer à
l'N CAIT.HEMAU IIANS I.A VIF, HKKI.l.K 223
roiiviM'Inrc do l'osculier, et alors sorlirenl df la cham!)ro, les (Iiiatie lioinnies, tréltuchanl, se heurlant au cliamltranle, et port.iiit un fardeau couvert d'un drap ensanglanté.
Nous étions évanouies toutes deux. Comment étions-nous là, je n'en sais rien et je ne conçois pas que nous ne nous soyons pas tuées on tombant. Je suppose que nous nous serons affaissées d'abord et que nous aurons glissé ensuite.
A peine me fus-je remise debout que je saisis une cbaise et me mis à frapper de toutes mes forces contre le mur qui nous séparait de ces messieurs.
Vin instant après l'un d'eux venait frapper à notre porte :
— Qu'est-ce donc ?
— Vite, habillez-vous tons deux, et venez nous trouver I Je mis Marie sur une chaise, et elle reprit ses sens. Nous
débarrassâmes la porte, nous nous habillâmes, et ces messieurs entrèrent. En les voyant nous nous jetâmes à leur cou, les étouffant presque, et leur criant :
— Au secours !
Ils n'avaient rien entendu. Nous leur racontâmes tout.
— Il faut partir le plus tôt possible, dit mon cousin, ne rien laisser voir à ces gens, et aller raconter cela au procureur du roi, à Orthez, où nous passerons ce soir.
Nous fîmes nos malles, notre toilette, et nous attendîmes tous ensemble, environ pendant une heure, que le jour se fît.
Nous eûmes beau prêter l'oreille, il ne se passa plus rien dans la maison. Au jour on ouvrit la porte de la chambre du voyageur. Nous nous liàtAmcs de fermer la nôtre, et nous entendîmes la inaiircsse et la servante parcourir le corridor,
descendre l'escalier et vaquer aux soins du ménage. Un moment après la porte extérieure s'ouvrit, et l'aubergiste rentra.
Le jour étant venu, mon frère appela. La servante vint, on lui dit d'aller commander les chevaux, et une demi-lienrc après nous descendîmes à la cuisine.
On avait lavé l'escalier, qui était encore mouillé, et l'aubergiste et sa femme lavaient la cuisine avec tant d'eau que nous ne savions où mettre les pieds. Cette eau était fortement mélangée de cendre, de sorte que nous ne pûmes voir si elle était rouge.
Nos hôtes, l'air souriant mais un peu embarrassé, nous saluèrent cordialement en nous souhaitant un bon voyage; je ne remarquai qu'une chose, c'est que l'aubergiste était très crotté d'une boue rougCcàtre, chose étrange, la terre étant très noire dans ce pays volcanique. La servante, le teint anime et l'air intimidé, jouant avec un coin de son tablier, baissant les yeux, se tenait sur le seuil.
Enfin, jetant un dernier regard sur cette maison sinistre, nous partîmes au grand trot. Le voyage, comme on pense bien, ne se passa qu'à parler du crime dont nous venions d'être témoins.
Le soir nous fîmes nos déclarations au procureur du roi d'Orthoz, qui prit nos noms et nos adresses et nous dit qu'il allait immédiatement se transporter sur les lieux; que prol)ablement il nous ferait entendre par commission rogatoire par le juge de paix d'Argelès, puisque nous allions à Cauterets d'abord.
Nous nous adendions de jour en jour à recevoir une assignation pour aller déposer dans cette allai re : mais à notre i^raiid (■•liinnciiienl les jours cl les s(Mnaines se passèrent sans