I.E VOYAGEUR, exaspéré — Bucharest I
i.'iioMME DE PEINE. — Rui liaresl I
LE VOYAGEUR. — Ku Valachie I
l'homme de peine. — l'our ce qui est de Valachie, je ne peux pas vous dire. Au surplus je vais vous conduire au bureau des réclamations.
]f:PILOOIJE
Le quai des Orfèvres, à la place de fiacres. Cinq heures du matin. LE VOY.XGEUR, cheminant à pied et apercevant un fiacre. — Api'ès Cju'on
m'a eu fait courir par toute la gare à la recberclie du directeur général du service des réclamations, on m'a avoué que son i>ureau n'est ouvert que de trois à cinq — du matin — et qu'il était parti aller se coucher — voilà le français que l'administratioii fournit aux voyageurs, — aux Batignolles où il a ses appartements ! On m'a invité, d'un air aimable et dégagé, à venir à l'heure de son bureau I Quand je suis enfin sorti dans la cour, Ions les fiacres étaient partis. Enfin en voilà un I (iiymonio) Onai d'Orsay, 36, et marchez bien I
LE COCHER, grimpant sur son siège en clignant de l'œil. — SoyeZ tranquille, bourgeois, vous allez voir I (A son cheval qui recule et tourne.)
Hue donc, rosse !
LE VOY.\GEUR, •> l*te Tolnplneosemeni renverséeel les yeux au ciel. — Kllfill
me voilà donc arrivé à bon port. Ah! si jamais on m'y rattrajie I
LE COCHER, du haut de son siège, fouettant à tour de bras son cheval qui baisse la
tête et recule. — Hue doiic ! S. 11. (1. D. (le FOsse I Hue donc I carcasse !
LE VOYAGEUR, mettant la tête à la portière. — Ah mais ! ah mais I
par exemple, je veux descendre ! J'en ai assez, moi I
LE COCHER. — Laissez donc, laissez donc, faites pas attention, c'est un caprice, et je veux pas lui passer I Ah I n. d. D I Ah I s. n. d. D I Marcheras-tu? Attends! attends I
n dégringole de son siège, se jette à la tête du cheval, et lui donne de grands coups de manche de fouet sur le nez.
LE CHEVAL, hennissant et se cabrant. — Hîîîî !
LE VOYAGEUR. — Cochcr, au nom de la loi je vous somme de me laisser descendre !
LE COCHER, remontant sur son siège, rassemble ses rênes et fouaille son cheval, qui part, en ruant, au triple galop. — Allons doUC I descendre I NoUS VCI'-
rons ça, quai d'Orsay, 36 !
Le fiacre, toujours à fond de train, parcourt avec une rapidité vertigineuse le qnai des Orfèvres, tourne au Pont-Neuf, et enfile au triple galop le quai de Conti, le quai Malaqnais, le qnai Voltaire. En arrivant an quai d'Orsay, il s'emporte et prend le mors aux dents.
LE COCHER, se penchant avec un sourire vers le voyageur, qui, les deux mains crispées sur la portière, regarde d'un air égaré courir les édifices et les parapets le long da
paysage. — Hein ! VOUS VOUS imaginiez qu'il n'allait pas, mon cheval ! C'est une fameuse bête , allez, quand il s'y met !
Au haut de l'avenue de La Tour-Maubourg, un rassemblement se presse autour d'un fiacre renversé , d'oii l'on extrait un voyageur heureusement intact.
Un quart-d'heure après, devant la porte du n* 36 du qnai d'Orsay, un voyageur en jaquette, gilet et culotte gris de fer, moletières et bottines en cuir fauve, voile blanc autour du chapeau, sac et jumelles en bandoulière, faisceau de cannes ot parapluies suspendu à l'épaule, tonne frénétiquement à la porte, qui s'ouvre.
LE PORTIER, poussant un cri de joie. — C'cst monsicur I
LE VOYAGEUR, se jetant au cou du portier stupéfait. — Oul , mOH cher
Joseph, c'est moi ! Que je suis heureux de vous revoir I Je
i.Ks l'i.visius i»r vovAdi". 245
no vous (|uillci;ii plus j;ini;iis, non, jamais ! Jean est-il làhaul?
LE PORTIF.R. — Le voilà !
LE VOYAGEUR. — Bonjoui', Jcau. Jean, vous voyez l»ien tout ce que j'ai sur moi ? Je vous le donne, mais à condition que ça sorte tout de suite de la maison et que je n'en entende plus jamais parler, entendez-vous !
Il monte quatre ù qoatrc l'escalier, entre dans &a chambre où brille un Tea clair, se déshabille en Jetant en l'air tous ses Tètemenls, Tait sa toilette, se rhabille, et s'asseyant dans un
bon fauteuil: — Faul-il que riioinme soit fou! Avoir un pareil appartement, quai d'Orsay, à Paris, et le quitter pour aller courir après le mal de mer, le naufrage, les cathédrales, les refroidissements, les brigands, les ours, la prison, les bielles cassées et le reste I
POST-SC'BIPTl.n
Au mois de juin suivant, le voyageur partait pour l'Islande et le Kamischatka en passant par les ilcs Feroë.
Mon cher ami,
M'y voilà. Ouf !
Par où vais-je commencer? Car m'est avis que ce mariagelà n'a ni queue ni tête. Je suis ahuri comme un personnage qui, ayant à jouer un rôle solennel et majestueux, se serait trompé de théâtre. Je croyais arriver en grand vainqueur et conduire les événements : mais quelle illusion, bon Dieu ! Je n'en suis pas encore au ridicule, mais j'y touche, et si j'avais pu découvrir ne fût-ce qu'un trou de serrure pour m'échapper honorablement, ce serait fait. Le pis est que je suis amoureux, que je l'ai laissé voir, et que les gens me marquent une commisération douce et narquoise qui m'exaspère et, naturellement, me fait faire sottise sur sottise. Mais comment aurais-je pu prévoir ce qui m'attendait?
Je croyais arriver dans une famille patriarcale, dans un de ces vieux manoirs de Vendée pleins des souvenirs de la grande guerre. Je suis venu là par des chemins creux, sous l'ombre des chênes touffus, entre ces haies d'où les Chouans de Charelte et de Cathclineau foudrovaicnt les Bleus en
inunnnranl des Ave Maria. Jo m'avançais, tout palpiliiiU d'éinoliun cl de respect, sous une allée de f,'rands tilliuls vieux comme l'iionneur de la maison où j'allais entrer. Là, me disais-je, de nobles cœurs m'attendent, battant d'espérance et de crainte à la venue de l'inconnu qui veut devenir leur (ils. (Quelle émotion ils doivent éprouver, et (pielle confiance mon nom a dn leur insjtirer pour qu'ils aient consenti à me laisser venir ! Kl puis surtout je pensais à elle, à cette jeune fille, à mademoiselle Kdmée... Elle... jeune fille... Edmée... et j'avais beau élancer mon cœur et mon imagination, là s'arrêtaient mes renseignements.
En vain j'avais tourné et retourné le bon abbé Morellet au sujet de ma fiancée, je n'avais pu tirer de lui autre chose que :
— Elle est grande, brune, très bonne cbrétienne, et elle monte parfaitement à cbeval.
— Je l'ai vue petite fille il y a de cela quelques années, et je m'en souviens à peine. Est-elle belle, mon clier abbé?
— Il me .semble qu'elle est très belle, mais vous pourrez en juger mieux que je ne saurais le faire moi-même.
Enfin la voilure s'arrête. Nous sommes dans une large cour, moitié ferme et moitié cbâteau. Trois ou quatre grands chiens de Vendée, assis ou couchés autour de la porte, nous regardent d'un air majestueux sans se déranger ; un d'eux même s'étire les pattes en bâillant. Mais au bruit de la porte qui s'ouvre, un petit bull d'écurie descend l'escalier et se jette sur moi en faisant mine de me mordre.
— Oh I c'est le chien de la deinoiselle, me dit le domestique. Et il ajoute : Voilà l'escalier, vous pouvez monter.
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Au bout de l'escalier, je trouve un grand gaillard en costume de chasse qui vient à moi, et me tendant la main :
— Monsieur, enchanté de faire votre connaissance. Voulezvous entrer? Grand'mère vous attend.
C'était mon futur beau-frère.
Nous entrons dans un grand salon boisé à rideaux de soie jaune, et derrière un paravent, assise dans une antique bergère, m'apparaît une vieille dame coiffée en coques blanches et vêtue d'une douillette grise. Elle se lève. J'ai cru qu'elle ne finirait jamais de se lever : six pieds au moins. Un nez aquilin à usage d'homme, des yeux noirs comme le jais, une vigueur et une austérité dans les traits, enfin la plus imposante et la plus redoutable des douairières. Elle est restée debout un moment pendant que je balbutiais quelques paroles sans suite, et elle me considérait de ses yeux d'aigle. Elle s'est assise, m'a indiqué une chaise à six pas d'elle, et m'a demandé, avec une grâce singulière, des nouvelles de ma famille. Et aussitôt :
— Êtes-vous chasseur, monsieur ?
— Non, madame la marquise.
— Etes-vous cavalier?
— Mon Dieu, non.
— Vous ne vous plairez pas ici... Gontran, dit-elle au jeune homme qui était resté debout en regardant la porte, vous pouvez aller ; faites prévenir le marquis et la marquise que monsieur est au salon. Mon gendre et ma fille, monsieur, me dit-elle, vous attendent avec impatience et seront heureux de votre bonne arrivée.
A ces mots la porte du fond s'ouvrit, et je vis entrer une petite dame toute rose, toute ronde, tout enrubanée, et qui, avec le plus aimable souriie du monde, vint à moi et me
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Icndil sa main, que je haisai. Dcirii'iT olle, Iraîiiaiil un jkmi lu jamlte et s'appiiyaiit sur une canne, un personnage de haule mine, au teint lulh"', à la barbe en friche, et dont hi tenue annonçait un homme plus soucieux de suivre une chasse que la mode.
— Enchanté de vous voir, me dit-il. Vous êtes de la maison, entendez-vous? Ici on ne fait pas salon ; chacun fait ce qu'il veut. Nous avons du gibier plus que vous n'en pourrez tuer. Nous vous aimerons bien : on nous a dit que vous êtes un garçon de la vieille roche; nous aussi, vous savez? Voilà madame ma belle-mère qui a été un héros dans son temps, oui, un héros. Elle ne peut plus chasser maintenant, mais vous verrez, dans la salle à manger : il n'y a pas une tête de cerf ou de chevreuil qui ne soit de sa façon. La marquise ma femme a dégénéré : elle a horreur du sang, elle n'aime que .ses oiseaux; mon fils Pierre est toujours à courir les déplacements : si je n'avais pas mon « Chasseur Vert», je rcm^ncerais à la chasse, à cause de ma goutte... Mais enfin vous voilà, et vous me remplacerez quelquefois.
Un bruit de talons de bottes et d'éperons retentit sur le palier, tandis qu'une voix jeune et fraîche fredonnait un air de chasse.
— Tenez, le voilà, mon « Chasseur Vert ». La pré.sentation .se fera toute seule.
La porte s'ouvrit violemment, et Elle entra.
Mon cher ami, tu connais mes opinions sur la femme ; elles se résument dans cette formule profonde, fruit de longues observations et d'expériences aussi réitérées que concluantes :
// faul que la femme soit femme cl que l'homme soit homme, sans quoi la femme devient homme, l'homme devient femme, et c'est la fin du monde.
J'entends par « femme » un être beau ou joli, peu importe, mais gracieux, faible, énergique, inconstant, dévoué, tendre, indifférent, moqueur, enthousiaste, et à genoux devant son seigneur et maître ; qui ne songe qu'à plaire pour attirer, à attirer pour retenir, à retenir pour dominer, et à dominer pour s'affranchir. Et comme, lorsqu'une femme veut nous prendre, elle ne s'informe même pas s'il nous convient de nous donner, le corollaire de la formule ci-dessus est que c'est la femme qui doit faire les avances. Et en effet c'est toujours ainsi que les choses se passent ; c'est ainsi que tout le monde l'entend. Cela est si évident, que toute la malice de l'amour se réduit à faire semblant d'intervertir les rôles : c'est l'homme qui se met à genoux, qui supplie, [qui fait l'esclave, et même après que la femme est censée lui avoir cédé, il l'appelle sa « maîtresse ». Mais personne n'est dupe de cet aimable mensonge, et la preuve que ma formule est universellement admise, c'est que la fin du monde n'arrive pas. *
Or le mariage étant, par l'essence même des droits qu'il confère au mari, l'idéal de ce qu'on peut appeler une avance, puisque le père, la mère, l'Eglise et l'État, réunissent leurs forces pour river les bras d'une jeune fille autour de notre cou, tu penses avec quelle énergie se mil à vibrer ma formule au moment où allait paraître l'objet auquel il m'importait le plus de l'appliquer.
Elle... On aurait pu dire aussi bien : II. Sans un peu d'ampleur dans la poitrine et dans les hanches, il était difficile de deviner si le « Chasseur Vert » était une fille ou un garçon. Des cheveux noirs moitié coupés, un teint brun et coloré, un visage long, le nez aquilin, des sourcils arqués, cl là-dessous de grands yeux bleus fendus en amande ; un