I.\ (MASSK M 1.01 P
Ce m«'(lecin étail vieux, cxpériincnU' par conséqiUMil. Il nous regarda tour ù tour Eduiùc et moi, et dit :
— Par-dessus tout, vous m'entendez ? pas d'émotion I Après quoi il se mit à l'œuvre, ola les bandes, sonda la
plaie, fit l'extraction de la balle et posa l'appareil. Alors il s'assit, prit une prise de tabac, et après un instant de silence dit :
— Il n'y a pas grand mal : dans quinze jours vous serez guéri, mais il ne faut pas songer à quitter le lit avant ce temps-là.
Une fois rassurée sur les conséquences de ma blessure, la famille, incapable de supporter une réclusion continuelle auprès du lit d'un malade, reprit ses babiludes. On me faisait deu\ ou trois visites par jour, mais d'un quart-d'heure, et j'avoue que j'avais hâte de les voir finir pour rester seul avec Edmée, qui, aidée seulement du valet de chambre allant et venant à tout instant, ne me quittait pas de tout le jour et de toute la soirée.
Peu à peu je voyais se faire en elle, dans ses manières, dans son langage, un changement singulier. Ses mouvements étaient moins brusques, ses gestes, plus réservés. Le son de sa voix prenait des inflexions plus harmonieuses, des modulations presque tendres : deux ou trois fois, en m'arrangcant mon oreiller ou en me bordant ma couverture, un petit cri, un de ces petits cris d'adorable càlinerie comme les femmes en ont quelquefois, s'était échappé de sa poitrine, et elle s'était arrêtée toute surprise, comme au souvenir d'un temps évanoui :
— Oh ! dit-elle un jour, c'est singulier I 11 me semble m'entendre quand j'étais petite fille et que je caressais
maman. J 'étais très caressante : vous ne vous en douteriez pas ?
Sa toilette aussi se modifiait peu à peu, timidement, mais d'une manière continue. Elle avait remplacé son costume presque masculin par une robe de drap d'abord, puis par une robe de soie. Ce fut pour moi une grande joie le jour où j'entendis ce frou-frou de jupe qui, pour nous autres mécréants, est plus doux — n'est-ce pas, mes amis? — que le battement des ailes d'un ange !
Et puis, un autre jour, comme la veille j'avais parlé de ma sensualité pour les parfums, elle arriva tout embaumée d'un mélange de jasmin et de violette qui me fit presque pâmer.
Après cela vinrent les fleurs. Cela commença par un petit bouquet de violette; puis parurent des roses-tbé, des roses royales, des brandies de lilas blanc.
La coilîure tint bon plus longtemps : Edniée avait les cheveux à moitié coupés. Mais un beau jour je vis se manifester des phénomènes nouveaux : la raie de côté gagna par degrés le milieu de la tête, les cheveux s'enroulèrent sous l'action d'une force inconnue ; enfin un jour ils se relevèrent je ne sais comment, découvrant une nuque veloutée de petits cheveux follets. Ce jour-là je lui mis un œillet derrière l'oreille : elle l'ôta, puis le remit et le garda jusqu'au soir.
Le cours de nos conversatioius prit peu à peu une direction nouvelle: timidement d'abord, mais de plus en plus encouragé ensuite par l'attention et l'intérêt qu'elle marquait, je pus me glisser sur le terrain de l'art et de la littérature, et de là, par une transition insensible, arriver à la vie de famille telle que je l'ai connue et telle que nous la vivons tous. Je lui ni parlé de ma mèr(\ de mes sœurs, de leur intérieur.
LA l.HASSR Al' LOUP 273
(le leurs oociipations domcsliijiics. Mlle m'a iiilcrnigi' sur les lialtiludos et les iiianiùres du monde, des femmes surtout, avec une curiosité si naïve que \o. n'ai jni in'('iii|M"'(li('r de lui en marquer mon ùtonnemenl :
— Vraiment, lui dis-je, à vous voir, mademoiselle, on croirait que je vous parle de la Chine! Vous connaissez pourtant bien tout cela?
— A peu près comme je connais la Chine : on m'assure cprclle existe, je le crois, mais pour ce que j'en sais c'est al)soIument comme si elle n'existait pas. Cette manière d'ôtre des femmes du monde, c'est à peine si de temps à autre quelques visites de cérémonie nous en donnent une idée fugitive et d'ailleurs fort ennuyeuse. Je n'ai connu qu'une femme, c'est ma mère, et elle n'a jamais songé à soupçonner seulement que mon éducation pût ne pas être parfaitement correcte : quant à ma grand'mère, c'est un homme, et à mesure qu'elle a vu grandir mes forces et ma taille, elle s'est plu à m'encourager dans mes habitudes viriles où tout ici est fait pour m'entraîner. Mon père, mon frère, ma grand'mère, ne parlent du matin au soir que chasse et chevaux; les domestiques n'ont pas d'autre conversation. Habituée dès mon enfance à courir les champs, habillée les trois quarts du temps en garçon, je n'aurais jamais pu passer mes journées assi.se devant un métier de tapisserie. Cette vie calme et douce que vous me dépeignez aurait bien eu son charme pour moi comme pour tant d'autres, car enfin, après tout, j'ai beau faire, je ne suis qu'une femme : mais à présent le pli et pris, et ce que j'ai de mieux à faire est de rester. . . vieux garçon.
— Trop lard I lui dis-je d'un air consterné, vous n'avez pas encore dix-huil ans !
Elle devint pensive, baissa la tête, se leva, fit quelques tours dans la chambre, et tout à coup sortit brusquement.
Quinze jours après j'étais parfaitement rétabli ; un mois plus tard Edmée était ma femme.
Ah I que trois et quatre fois béni soit l'honnête et digne homme qui a inventé la poudre ! Sans lui, sans la bienheureuse balle qu'un maladroit avait introduite si à propos dans ma destinée, l'heure la plus douce de ma vie n'aurait jamais sonné.
Kl. JAKDI.N IH: FKL
Je ilirai ; J étais là. telle cliose m'aviiit; Vous y croirez être vous-même.
La Fontaine, les deux Pigeons.
La nuit est noire ; le ciel, charge de nuages lourds, semble peser de tout son poids sur mon cœur ; l'air sec et chaud me hrnle les joues ; l'orage, que je respire, circule dans toutes mes veines et me remplit d'une angoisse inexprimable. Je marche au hasard le long des quais déserts à cette heure; le fleuve lui-même semble frémir sous la puissance des mennces du ciel ; ses eaux roulent lourdement comme du plomb fondu, et sur sa surface tumultueuse des traînées flamboyantes, longues et aiguës, reflètent les lumières de la rive.
Il est huit heures : la ménagerie humaine prend son repas du soir. Deux millions d'iiommes se reposent du labeur gigantesque d'une journée. Les soucis et la pâleur ont disparu de tous ces visages. Jusqu'à demain, trêve à la bataille de la vie : l'heure du plaisir va sonner, cl les passions, afTamées par ce long jour de tentations et de jeûne, demandent à manger. Cinquante mille femmes de proie, qui attendent depuis la fin de la dernière nuit, se répandent sur
le pavé, et cent mille hommes, l'estomac gorgé de vins et de viandes et la poche pleine d'or, marchent au-devant d'elles.
Et moi aussi j'ai fini ma journée de travail.
Mon cerveau, las d'avoir produit des idées pendant tout un jour, enfante mille l'êves capricieux; des chimères aux formes indécises semblent voltiger devant moi, et je les suis.
A travers les massifs de verdure je vois briller comme un grand feu, et de temps à autre une bouffée d'harmonie lointaine passe comme un souffle dans les hautes branches des arbres.
J'avance toujours ; du sein de l'ombre où je marche, cette lueur m'attire, et la musique, dont la force augmente à chaque pas que je fais, semble m'appeler de plus en plus fort, cofiime le chant de la sirène. Je marche, je hâte le pas sans savoir pourquoi, et tout troublé, tout haletant, j'arrive devant l'ouverture d'une avenue oii deux triangles, étincelant d'un éclat terrible sur la nuit qui les environne, font flamboyer en lettres de feu, en lettres qui s'élancent, qui frissonnent et qui brûlent, en lettres vivantes, vraiment ! ce seul mot :
En avant, des silhouettes humaines se détachent en noir sur ce fond éblouissant. Qui les attire et les retient là ? Est-ce l'âpre convoitise du pauvre? Est-ce tout simplement l'attrait que la lumière exerce sur toutes les bètes, même sur la bête humaine ?
Ils ne font que regarder, et cela seul suffit pour les faire bon gré mal gré acteurs, et quels acteurs ! dans la fête qui se prépare : ils ne savent pas ce que l'envie d'autrui donne de
i.F. JARDIN m: VV.V il t
dùliros à riiommc qui vu jouir ! Mais que les entrcprcncur.s do dôl):uiclio le savent bien, et comme ils prodi^Mient ces ajipàls de lumière qui altircnl toutes les âmes en peine de volupté, ne prenant que les hardis et forçant les timides à rester là et à faire «^'alerie !
Ainsi donc, au-delà de ce cercle de feu, il y a le plaisir... Est-ce le plaisir?
La volupté.... Est-ce la volupté?
Le mal...
Le mal? Oui.
Le mal... je ne veux pas le faire. Mais n'y a-t-il pas en nous une curiosité cupide qui nous pousse à aller le regarder de près, comme on va regarder les lions et les tigres ?
Le mal... J'ai passé entre les deux triangles de feu, et me voilà dans une allée presque déserte, bordée de maisons irrôguliôres et de boutiques borgnes. A l'horizon, les masses bizarrement découpées des usines situées sur l'autre rive de la Seine; vers le milieu de l'avenue, une plaque de lumière et un bouquet de becs de gaz : c'est là.
Oui, l'architecte qui a conçu ce portique connaissait bien son art et a bien étudié le couir humain. Ce style composite, celte alliance de voûtes orientales et de loges florentines, ce désordre de guirlandes et de colonnes étincelant de mille feux, voilà bien le style, et le portique annonce bien le temple et le culte. Il y a surtout ces balcons vides, d'où des personnages imaginaires semblent se pencher et vous appeler, ou venir respirer au dehors un peu d'air qui soit moins brûlant...
Vais-je vraiment entrer ?
.le fais un pas.
Qu'est-ce que je vais faire là ?
Je fais un second pas.
Qu'y gagnerai-je ?
J'avance encore.
Me frotter au vice...
Je paye cinq francs et m'y voilà.
Un passage doucement éclairé conduit tout droit contre un mur dont on a fait un panorama d'un effet étrange. On y a peint une avenue de peupliers ; elle s'étend en droite ligne à perte de vue; elle est déserte; les feuilles des arbres commencent à jaunir ; on voit un ciel bleu, un peu de brume, et la lumière argentée d'une matinée d'automne. Cette perspective qui s'élance dans l'espace à travers l'impossible, cette échappée mélancolique sur la nature, ouverte au seuil d'une fournaise, cet effet de jour au milieu de la nuit, ont quelque chose qui fait rêver et qui trouble. Qu'a voulu représenter l'arlistc? Que signifie cette allée solitaire à l'entrée de ce lieu? Est-ce l'image de la puissance de l'amour, ou de ses lassitudes, ou de ses mensonges, ou de ses promesses infinies?
Et de l'autre côté de ce mur, dans la maison, il y a des familles où la mère prend peut-être, à l'heure qu'il est, son petit enfant sur ses genoux et lui fait faire la prière du soir...
Je tourne à gauche. Une pelouse, de grands arbres immobiles et quelques globes dépolis laissant à peine passer une lueur discrète et voilée ; un sable mat qui ne crie pas sous le pied ; au fond, une cabane rustique ayant pour toute ouverture une porte fermée d'un rideau bariolé de signes étranges. Pas une âme dans ce bosquet où tout semble disposé pour le mystère.
Le mystère dans un pareil lieu ! Mais non : c'en est
l'image, cela suffit pour y faire songer, et là encore ils ont bien su ce qu'ils faisaient. Kl d'ailleurs, mC^mc ici, n'est-il pas de ces mots qu'on ne peut se dire qu'à l'oreille, de ces étreintes qui ne veulent pas de témoins ?
J'éprouve un malaise singulier : ces gazons d'un vert somlire, ces feuillages lustrés et immoMles sous cette lumière louche, tout cela semble faux ou mort. L'air manque : allons plus loin.
l'ne salle demi-circulaire. Au sortir du bosquet sombre, relfet d'éblouissement surprend et saisit. Le long de piliers droits s'enroulent les torses de colonnes en feu supportant des arcades formées de mille petites pointes de flamme qui vibrent comme des langues de serpents. Sous chaque arceau, une guirlande de feuillage aérien se détache sur le fond serré d'un autre feuillage presque noir et vient se suspendre aux bords d'un lampadaire où quelque artiste infernal a allumé des fleurs de feu I Çà et là sur la pelouse, des lleurs pareilles balancent leurs corolles enflammées. C'est un monde impossible où, par un renversement de toutes les lois de la nature, la lumière s'élance du sol, du gazon, des contours de cette architecture fantastique, prenant à revers les visages des spectateurs et projetant sous le feuillage des arbres des rellets inconnus.
Au fond de cet hémicycle s'entr'ouvre une grotte à demièclaii'èe de lueurs magiques ; elle laisse échapper de ses voûtes les eaux d'une source (jui tombe avec un murmure, et la statue de je ne sais quel dieu, debout sur un piédestal, semble appeler les amants. Je veux entrer, mais chaque chemin que je prends ne mène qu'à des obstacles. Comme en ces rêves où nous nous acharnons contre l'impossible, je m'égare et je m'ohstiiic (>n vain à cet irritant labyriiilhe, et
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la stalLic, du soin de ses mystères et de ses prestiges, semble sourire et me défier...
Maintenant l'homme est préparé. On l'a fait passer tour à tour par la mélancolie, par le mystère, à travers les fleurs, à travers les flammes : il ne lui reste plus qu'à faire un pas, et le voilà sur le terrain où la femme l'attend.
Oui, le terrain... c'est le mot : c'est net et positif comme une aire à battre le blé. Au sortir de toutes ces fleurs et de tous ces gazons, cette terre sèche et nue fait songer à l'efl^et de ces planchers de théâtre qui jurent d'une façon si déplaisante avec l'illusion des décors.
Ici l'entrepreneur ne paraît plus avoir qu'un seul objectif, concentrer sur le plus large espace possible le plus possible de lumière : une fois amenés là, les troupeaux et les meutes qui vont tournoyer dans cette enceinte n'ont pas besoin d'autre chose que de lumière pour se voir et de champ pour se poursuivre.
Des cercles concentriques de bananiers postiches en tôle peinte et luisante entourent un pavillon où se tient l'orchestre. Cet espace est encore à peu près désert. Autour règne une allée sablée avec quelques courtes échappées sur des simulacres de bosquets. Çà et là des jeux, un café, une salle ouverte pour le cas de pluie : rien qui ne paraisse vulgaire, rien qui diffère beaucoup des autres lieux de plaisir.
A peu près seul, je fais en hésitant le tour de cet espace vide ; quelques personnes assises de loin en loin me regardent passer ; je finis par me sentir gêné d'être seul sous tous ces regards, et un peu décontenancé je m'assieds au troisième rang d'une ligne de fauteuils places sous la marquise de la salle de bal.
Je commençais à me sentir pris d'une sorte de déception.
— Oiio siiis-je V(Miti faire ici ? me disais-je. Qu'est-ce que je vais voir? Des lilles, les mOnies qu'on voit aux cafés des boulevards, sur les trottoirs, aux courses... Kii lail iriiomnies, sauf quelques curieux comme moi, qui peut venir ici ? Qui faut-il être pour avoir le front de jouer publiquement un rôle dans cette fête de la prostitution ?
En tout cas le petit moment de honte que j'ai pu avoir est bien vite pa.ssé, car les rjens assis autour de moi ont l'air tellement respectable qu'auprès d'eux je crains vraiment d'avoir l'air d'un liberlin.
La plupart sont entre deux à^'cs, graves, parfaitement distingués. En les observant avec attention, on démêle, .sous le sang-froid et l'aplomb de l'homme comme il faut, une nuance d'embarras : pour peu que je fixe mes yeux sur leur visage, ce regard les trouble. Tous sans exception, comme moi-même, portent ce masque de marbre que l'homme du monde prend d'instinct dès qu'il se sent déplacé là où il est : mais qu'y a-t-il sous ce masque, et lequel d'entre eux a le creur léger ?
De la place où je suis on voit défiler les arrivants. Voici un petit collégien d'une douzaine d'années, en uniforme I Il s'assied .sur un banc ; il regarde passer les lilles ; il paraît ennuyé, blasé presque. Il a l'air doux et bien élevé d'un enfant de bonne maison. Dnaginez-vous ce que doit être une famille qui laisse voir de pareilles choses à un enfant ?
Eh ! mon Dieu, une famille peut-être aussi honnête que celle-là qui est assise devant moi : il y a le père, la mère, le fils avec sa jeune femme, et puis une jeune fille. Ce sont des voyageurs : ils visitent les curiosilés, (pielles qu'elles soient. Il binl \nir iivaiil tout. cl le spectacle du uiiil a bien son prix.
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Ce sont des Américains ou des Anglais, puritains à moins qu'ils ne soient méthodistes. Les figures du père et de la mère sont à peindre : ils serrent les lèvres, se lancent des regards, mais n'osent pas se parler devant leurs enfants : les confidences se feront ce soir : elles ranimeront peut-être, sur le vieil oreiller conjugal, des joies depuis longtemps oubliées. . . La jeune fille, chaque fois que passe une belle impure, s'anime et jette un demi-mot à sa sœur mariée. Le fils est le mieux dans son rôle : je crois que vraiment il a un peu honte.
Ils s'en retourneront chez eux : la jeune miss, tout en montant en graine, chantera des romances sur le Sweet home ; le père, après boire, démontrera bruyamment la supériorité morale de la race saxonne sur les peuples latins ; et la mère, qui est peut-être un vieux bas-bleu, grilïonnera quelque roman sur la corruption de la société française. Elle pourra dire : « J'en étais ».
Il est neuf heures et demie : les becs de gaz s'ouvrent à pleine lumière, et l'orchestre, qui jusqu'ici n'a joué que des airs insignifiants, change de ton et commence une espèce de mélopée d'un rhythme étrange. C'est une valse, ou plutôt un balancement presque insensible, un murmure sourd et confus de toutes les notes graves des instruments, sous lequel on entend frissonner des soupirs, des plaintes, des cris tendres et douloureux. Cette musique a quelque chose de puissant qui vous entraîne, et d'énervant qui vous brise. L'art de troubler les sens pourrait-il aller jusque-là, et n'estce pas plutôt mon imagination qui, s'excitant à des objets nouveaux, répond par des échos fantastiques aux accords d'une valse vulgaire ?
i.K .iMtniN nt FKC iHW
Non, c'est un coup de théâtre, cl ce ledouhlemont suhil de lumière, celle niusiijue volni)tueuse roucoulant et ru|,'issant H heure fixe, annoncent l'approche du « corlége » qui s'avance de tous les points de l'immense métropole, grossissant à chaque carrefour.
En elî'et, voici les leuimes.
Elles arrivent les première^', seules ou deux par deux.
Elles s'avancent à pas comptés, lentement. Ni gaieté ni impudeur sur leur visage : elles sont graves, et à ce moment critique où elles s'apprêtent à engager cette lutte pour l'existence qu'il leur faut recommencer chaque soir, leur regard a quelque chose d'anxieux et de mélancolique comme celui du marin : pour elles aussi il n'y a de certain que l'heure présente et l'avenir ne va pas au delà de l'horizon.
Leur démarche a vraiment quelque chose de théâtral ; j'oserais presque dire : de solennel. Là j'ai vu plus clairement que jamais combien les grandes forces de la nature ont de pouvoir : partout où le besoin, la passion ou le vice, font aflluer une foule humaine, tous les cœurs et toutes les âmes semblent se coucher dans le môme sens comme les épis de blé au souffle du vent. Celle espèce de recueillement, qui courbe ces créatures sous le poids de leur destinée, domine aussi les spectateurs : tous les visages sont sérieux et pensifs. Au dehors, entre elles et la foule il n'y a d'autre lieu (fue le mépris : ici, où ce (ju'elles apportent n'est en délinilive que ce qu'on y vient chercher, chacun se sent bien, à l'agitation de son cœur et aux souvenirs de sa conscience, plus complice que juge.
C'est avec une .sorte de pitié qu'on voit passer, magniliquemcnt parées, ces pauvres filles perdues. Ce n'est pas seulement l'attrait du mal, ce n'es! pas seulement la curiosité,
qui oppressent ainsi à leur aspect, c'est le sentiment d'un problème de conscience plus profond encore et plus poignant. Voilà des victimes qui, couronnées de fleurs, marchent volontairement au sacrifice : pourquoi donc alors voit-on devant elles le plaisir, qui les entraîne, et derrière elles la misère, qui les pousse ? Le vice à lui tout seul ne serait-ii pas assez fort pour les mettre à mal, et faut-il que toutes les puissances de la fatalité viennent encore les accabler ?
Elles passent l'une après l'autre. Chacune d'elles, avec une précision instinctive, s'est fait un ajustement propre au caractère de sa beauté ; chacune a son costume à part, suivant son rôle dans le drame, et leur parure donne des formes visibles à toutes les réalités, à toutes les fantaisies, à tous les caprices, à tous les rêves et à tous les dérèglements.
Les allégories ont pris un corps et marchent ; les déesses du paganisme et les héroïnes des romans reviennent à la vil' ; les passions, les vices, les crimes, sont là aussi, représentés par des espèces de fantômes à l'air sinistre.
Voici la rose, voici le muguet, voilà le gai coquelicot à côté de l'enivrant jasmin ; ce petit bouton de rose, c'est Mimi Pinson ; celte blonde rêveuse dans sa ro!)e blanche tout unie, c'est Marguerite; l'œil fier, les sourcils froncés, ses cheveux noirs ruisselant en colère sur ses épaules royales, Junon s'avance ; près d'elle, une enfant, llébé, rose de plaisir. Deux sœurs, presque pareilles, efllanquées, alTamées, fauves, jettent sur tous les hommes qui pa-^scnt des regards de louves; une autre, vêtue de noir, pâle comme la mort, les lèvres bleues, les yeux brillants, semble une empoisonneuse cherchant sa victime; celle-ci, blanche, grasse, délicate, embaumée de parfums, couverte de diamants, de dentelles cl de fleurs, rassemble et promet dans un sourire